Une statue à Pristina (3/3)

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L'UCK, l'Armée de libération du Kosovo, est une organisation paramilitaire active entre 1991 et 1999. Son ex-chef politique, Hashim Thaçi, est Président de la République du Kosovo depuis 2016.

Alors député à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, Dick Marty rédige un rapport sur des accusations de trafic d’organes durant la guerre du Kosovo. Hashim Thaçi, Président de la République du Kosovo depuis 2016, est directement mis en cause.

Ce qui jusqu’alors n’était qu’une rumeur devient subitement une accusation rapidement reprise par les médias internationaux. En marge des conflits yougoslaves, il y aurait eu un trafic d’organes organisé par des bandes criminelles appartenant à l’Armée de libération du Kosovo (UCK). Les organes auraient été prélevés sur des cadavres de prisonniers serbes assassinés. C’est le choc. D’une part, parce que ceux qui avaient toujours été présentés comme des victimes deviennent subitement aussi des bourreaux. Certes, des rumeurs à ce sujet circulaient déjà depuis quelque temps. Désormais, ce n’est pas moins que l’ancienne procureure du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPY ou TPIY) qui révèle l’existence d’indices en ce sens, considérés suffisamment sérieux pour justifier une enquête qu’elle a été bien vite contrainte d’abandonner. C’est ce qu’on apprend grâce au livre publié en 2008, La traque, les criminels de guerre et moi, écrit par Carla Del Ponte en collaboration avec un journaliste du New York Times, Chuck Sudetic. Des traces matérielles auraient même été recueillies dans le nord de l’Albanie, notamment des résidus probables de sang ainsi que des emballages de matériel médical.

Le livre fait polémique. Le département des Affaires étrangères doit même interdire à son auteure de prendre part à des manifestations de promotion de l’ouvrage; à travers un communiqué, le département a de la peine à cacher son irritation et la «remercie» pour un retour «rapide à Buenos Aires», où elle est Ambassadrice de Suisse. Ce qui étonne, surtout, c’est la dénonciation tardive, plusieurs années après les faits, qui plus est par le biais d’un livre de mémoires. N’aurait-il pas fallu dénoncer publiquement ces terribles soupçons dès leur connaissance ou du moins alerter les gouvernements européens et les Nations Unies? Et, dans cette dernière hypothèse, si cela a été fait, pourquoi rien n’a-t-il été entrepris? C’est finalement l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe qui s’empare de l’affaire. Une motion demande qu’on fasse la lumière sur ces graves allégations. C’est ainsi qu’une nouvelle mission m’est confiée: «Suisse, neutre, ancien magistrat, a fait ses preuves dans d’autres dossiers très délicats...» adjugé! Dire que je suis enchanté serait une exagération. Il m’arrivait d’espérer en une mission sans difficulté particulière, agréable, avec à la clé un beau voyage dans un pays accueillant, comme certains collègues excellaient dans l’art de les obtenir. La tâche qui m’attend n’aura vraiment rien de plaisant, si ce n’est que je peux reconstituer la magic team, la petite équipe avec laquelle j’avais conduit l’enquête sur les prisons secrètes de la CIA. 

Le scénario se répète. Pression énorme des médias, peu ou pas de collaboration de la part des Etats et des institutions internationales, nécessité de jouer aux agents secrets; une fois encore nous sommes bien seuls. Je me rends à Belgrade, à Pristina et à Tirana, où je rencontre des représentants des autorités et des institutions internationales actives dans le pays. Je contacte des journalistes, des intellectuels, des représentants de la société civile de ces trois pays, je prends connaissance de rapports de certains services de renseignement censés être secrets. Une fois de plus, les rencontres les plus poignantes sont celles avec les familles des victimes, que ce soit du côté des albanophones ou des Serbes. Le déplacement au Kosovo soulève d’importantes questions de sécurité, au point que le bureau local du Conseil de l’Europe refuse de coopérer à l’organisation du voyage par crainte de représailles. Günter, Gavin et moi sommes finalement escortés par cinq policiers suisses armés et le gouvernement kosovar charge la garde présidentielle d’assurer notre sécurité. En effet, le dispositif est impressionnant: dès que je sors d’un immeuble, je disparais au milieu de nombreux agents en civil qui m’entourent; avant chaque déplacement, on doit attendre le feu vert de l’unité qui a contrôlé le parcours et le lieu de destination; devant ma chambre d’hôtel, des soldats armés sont en faction derrière des sacs de sable. Décidément, on ne veut pas qu’il arrive quelque chose de désagréable au rapporteur du Conseil de l’Europe. On m’a souvent demandé si j’ai eu peur dans ce genre de missions. Si j’avais eu peur je pense que je n’y serais pas allé, un choix qui a été fait par certains de mes collègues que je me garde bien de critiquer. Cela ne signifie nullement que je sois particulièrement courageux. Tout simplement quand on est dans le feu de l’action on n’y pense pas. Absolument rien d’héroïque, donc, tout au plus un brin d’inconscience et une certaine dose d’autopersuasion: je fais quelque chose de juste, rien ne peut m’arriver! Naïf, peut-être, mais cela aide.

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