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Légistes de fictions, info ou intox? (1/2)

Rizzoli & Isles est une série télévisée américaine créée par Janet Tamaro d'après les livres de Tess Gerritsen.  © Warner Horizon Television

Vous pensez tout connaître des mystères de la médecine légale grâce à votre formation accélérée au travers de nombreuses séries télé? Mais savez-vous où se trouvent les «vrais experts»? Savez-vous pourquoi les experts de la télé, si intelligents et beaux soient-ils, sont en vérité des nuls?

 21 minutes de lecture

Qui n’aime pas lire un policier tordu et horrifiant qui occupe notre esprit pendant le temps de lecture des quelques centaines de pages? Et qui n’aime pas regarder un petit meurtre bien épicé et résolu en 45 minutes par des experts sexys et incroyablement intelligents? es histoires de meurtres et leur résolution ont largement conquis nos librairies et le programme de soirée des chaînes de télévision dans le monde entier. Mais les policiers et leurs collègues féminines ne sont pas les seuls à être devenus des héros dans le monde de la criminalité fictive. Depuis plus de quinze ans, les médecins légistes s’échappent de leur sinistre morgue pour renforcer les rangs des sections judiciaires. Héros adulés des séries addictives, les voilà, en véritable cohorte, tenant la dragée haute aux enquêteurs. Mais avant même que cette vague ne déferle sur nos écrans, l’écrivain américaine Patricia Cornwell avait déjà, dans les années 1990, propulsé le Dr Kay Scarpetta, medical examiner, sur le devant de la scène. Depuis lors, pas de meurtres élucidés sans que les scientifiques de l’Actors Studio, nouvelles pythies de l’ADN, ne dégainent les résultats sans appel de leurs investigations savantes. Le talent et l’imagination des scénaristes hollywoodiens qui, à leur tour, ont inspiré une multitude de productions européennes, pourraient presque nous faire croire que fiction et réalité se confondent. Pourtant, les praticiens des Experts, NCIS, Body of proof, Rizzoli and Isles et leurs «confrères» de la vraie vie n’ont en commun que leur volonté de faire triompher la justice. Ainsi, les premiers cumulent un nombre incroyable de fonctions. Ils s’affairent sur une scène de crime, dissèquent un cadavre, analysent des substances suspectes, explorent des bases de données, poursuivent des criminels et honorent sans sourciller les multiples convocations des tribunaux. Le tout dans un laps de temps étourdissant et sans qu’aucune perle de sueur n’apparaisse sur leur front. Les seconds, eux, ne réussissent pas un tel tour de force, sauf à avoir des pouvoirs surnaturels.

Au Centre universitaire romand de médecine légale (CURML), que je dirige, comme dans tous les instituts de France et de Navarre (IML), le légiste ne fait, lui, jamais cavalier seul. En général, une dizaine de personnes – policiers, procureur, juge d’instruction, experts scientifiques, assistants et médecins – sont mobilisés pour chaque enquête. Les rôles des uns et des autres sont parfaitement circonscrits. Lors d’un décès suspect, par exemple, ce sont les magistrats qui mandatent, selon la nature de l’investigation, les inspecteurs de police et le légiste. En aucun cas les uns ne se substituent aux autres. Dans la réalité, chacun a son rôle, sa propre profession, son expertise personnelle. Comme dans un puzzle, chacun apporte sa pièce. C’est au juriste de présenter le résultat de l’enquête devant le tribunal et aux juges et jury de déterminer la culpabilité ou l’innocence des personnes accusées.

Le temps à l’écran et le temps réel ne peuvent évidemment pas se mesurer à la même échelle. Les examens médicaux qui se règlent en cinq minutes dans les fictions peuvent durer une journée entière. Ainsi l’autopsie, qui s’exécute en deux coups de cuillers à pot dans RIS ou NCIS, est plus exigeante dans la réalité. Elle se divise en plusieurs étapes et chacune doit être justifiée et documentée. En effet, l’être humain, même s’il est mort, conserve des droits, et le plus important est le droit à la paix. On ne peut pas effectuer des examens sur un corps, ni des documentations sans que cela soit justifié et approuvé par la loi. Pour connaître la cause du décès d’une personne et comprendre dans quelles circonstances cela s’est passé, il faut d’abord procéder à l’examen détaillé de son enveloppe cutanée, appelé «examen externe». Chaque lésion observée sur un corps est mesurée à la réglette avant d’être photographiée et décrite dans un protocole d’examen. Des dizaines voire même des centaines de clichés sont réalisés afin de garder une trace des lésions visibles, car celles-ci peuvent être des indices importants dans les affaires criminelles. A ce premier examen vient de plus en plus souvent s’ajouter un examen par l’imagerie médicale, en l’occurrence un scanner par tomodensitométrie (ou simplement CT-scan), qui permet non seulement d’obtenir un premier aperçu de l’intérieur du corps, mais aussi de le digitaliser et donc de sauvegarder le body of proof, c’est-à-dire le corps devenu preuve. C’est seulement après ces étapes que l’autopsie proprement dite peut commencer. A cette dernière s’ajoutent ensuite des analyses complémentaires faites par le médecin ou dans différents laboratoires.

Tout examen doit être documenté et chaque résultat interprété. L'ensemble forme ensuite une expertise médico-légale qui doit être rédigée par le ou les experts principaux et responsables du cas. Au CURML, l’affaire n’est toujours pas close à ce moment-là. Une fois l’expertise terminée, l’expert principal va la soumettre à une forme de test. Il s’agit d’une méthode introduite au centre qui a pour but de garantir la qualité de nos rapports. La partie finale de l’expertise, appelée «Discussion et conclusion», est soumise aux collègues médecins légistes, qui la lisent avec un regard critique. Chaque matin, l’équipe des médecins légistes du CURML se réunit et discute des cas et du travail réalisé par les médecins responsables du cas. L’expert principal défend son travail devant ses collègues critiques. A l’issue de cette présentation, où chaque participant débat en visionnant les photographies, des éventuels manquements peuvent être décelés. Un examen complémentaire qui n’a peut-être pas été effectué mais qui pourrait apporter des réponses supplémentaires peut être demandé, une phrase compliquée et incompréhensible pour la justice peut être changée, etc. Ainsi le document est prêt à partir chez le procureur, qui représente la justice. Autant dire que tout cela ne se fait pas d’un claquement de doigts, au contraire de ce qui semble parfaitement admis dans les séries policières. Tout comme la recherche ADN, qui s’effectue le temps d’une pause-café et à partir d'une trace imperceptible de cellules humaines à la télévision. Dans les salles de laboratoires de la médecine légale, ce travail nécessite un peu plus de temps. Un soupçon de salive sur une petite cuillère ne va pas être suffisant pour identifier le propriétaire des macromolécules. Pour effectuer l’analyse, il va falloir amplifier, à plusieurs reprises parfois, l’échantillon à l’aide d’additifs. Le précipité pourra alors être lisible.

Silke Grabherr

par Silke Grabherr

Silke Grabherr, née le 14 avril 1980 à Hohenems (Autriche), est médecin légiste et professeure ordinaire en Suisse. Formée à l’Université d’Innsbruck (doctorat en 2004), elle a développé la technique innovante d’angiographie post‑mortem, révolutionnant l’autopsie virtuelle. En 2016, à 35 ans, elle devient directrice du Centre universitaire romand de médecine légale (CURML) et la plus jeune professeure ordinaire des cantons de Vaud et Genève. Passionnée, elle a été championne autrichienne de dressage équestre en 1998.

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