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Gravure représentant les contes et chansons du gaillard d’avant au XIXe siècle, auteur inconnu, 1842.© «Les Français peints par eux-mêmes», Editions Léon Curmer.

Le gène des aventuriers de la mer (2/3)

Plus jamais je ne parlerai de la mer et des bateaux de la même façon; après mon embarquement sur le Belem, mes livres sentiront la saumure et mes héros de papier «le foutre et la sueur». Je dois cet éloge à la plume d’un journaliste qui, lors d’un entretien pour Nice-Matin, releva cette force d’évocation née entre autres situations de mon expérience à bord du Belem. «Ceux qui vous lisent et savourent la liberté de vivre et de penser de vos personnages, réels ou de fiction, leur gratuité de choquer, méritent votre impudeur», me dira-t-il.

Tandis que le soleil se couchait sur une mer étale, je rejoignis la première bordée qui, comme moi, avait cherché ses repères dans l’univers hostile des gens de mer. Solidaires, nous avons hissé de la toile jusqu’au sang, confondu le perroquet et le cacatois jusqu’au découragement. Demain, j’écorcherai mes genoux sur la dunette à briquer le pont à l’eau de mer. Ainsi va la vie du mousse, ainsi transgresse-t-on ses rêves le temps de s’affranchir de sa souffrance et de ses colères. Gilles Henry et Michel Giard écrivent à propos de cet apprenti marin chargé de toutes les corvées: «Dans un monde de croyances et de superstitions, il apprend à apprivoiser la mer et les hommes, et peut être l’auteur de véritables exploits.» Sur le coup de quatre heures du matin, je pris mon quart sur le gaillard d’avant. Nous naviguions au près dans la fluorescence des vagues tandis que l’étrave taillait bravement sa route. De notre poste d’observation, nous avions pour mission de signaler tous les navires qui s’approcheraient trop près de nous. Comme au temps de la marine à voiles, avant l’usage du radar que l’on faisait ici semblant d’oublier. 

A l’aube, tandis que le ciel se perdait dans la mer, j’évoquai pour mes compagnons de veille le souvenir de mes récentes lectures. L’Etoile matutine de Pierre Mac Orlan retint particulièrement leur attention. Pris à mon propre jeu, je leur dis: «C’est le chirurgien du bord qui m’apprit l’art de raconter des histoires.» Le lieu était propice à l’exaltation de l’aventure et j’entrepris de leur narrer le destin d’un flibustier dont les exploits fantasmés résumaient assez bien ce qu’on attend d’un lignage de sac et de corde: un modèle du genre que se sont appropriés les romanciers, et dont on ne sait plus démêler le vrai du faux. Sur le gaillard d’avant où nous étions rassemblés, tout ce qui se transmet ne souffre aucune contestation. Le légendaire de la mer nous est parvenu au gré des grandes traversées. La mémoire faillible des anciens navigateurs en fut le truchement lors des quarts au clair de lune où à la lueur d’un falot de tempête qui finissait par s’éteindre en emportant sa part de vérité. Seul compte enfin ce que les hommes en pensent, à quelle fortune de mer ils sacrifient la vérité. La plupart des histoires de marin que l’on relate encore aujourd’hui, quand la mer est profonde, l’écume phosphorescente et l’oreille attentive ont une origine dévoyée. L’occasion était trop belle d’exercer mon expérience acquise au cours de mes lectures, et sans scrupule j’entrepris d’ouvrir la boîte de Pandore. C’est ainsi que je contribuai à la diffusion de la légende des aventuriers.

Comme nous entrions dans la mer d’Iroise, un officier vint nous prévenir: «Le passage est dangereux, il a perdu de nombreux équipages… La vigilance est de mise!» On comptait sur nous et nous nous exécuterions jusqu’à ce que la cloche de quart retentisse et nous relève de notre mission. Transis, nous descendîmes prendre un petit-déjeuner que nous jugions bien mérité. Un parfum de café chaud embaumait le carré. On distinguait l’île d’Ouessant sur tribord, Molène et ses récifs acérés qui sont un cimetière de navires. Lorsque le phare mythique des Pierres noires apparaîtra, nous serons à moins de quinze nautiques de l’île de Sein. Certains parmi nous descendirent se coucher, tandis que d’autres attendaient que je reprenne le cours du récit que la navigation avait interrompu. L’ambiance n’était plus aux chimères de la nuit, mais comme ils insistaient, je résolus d’y souscrire. Quelqu’un sortit de sa vareuse une flasque de rhum qui fit le tour de la table. Je m’essuyai la bouche d’un revers de manche et pris à témoins mes compagnons du gaillard d’avant: «Le gentilhomme de fortune dont je vous ai parlé était un honnête commerçant nantais qui vivait au glorieux temps de la course. A cette époque, la France offrait à ses meilleurs capitaines des brevets leur garantissant l’impunité s’ils s’attaquaient au commerce des ennemis déclarés du royaume. Louis XIV avait ainsi trouvé le moyen d’économiser les deniers de l’Etat tout en prélevant sur les prises un tiers des bénéfices. Le reste était équitablement réparti entre l’armateur et l’équipage. L’histoire que je vais vous raconter se déroule entre 1688 et 1697, pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg où les corsaires Jean Bart et René Duguay-Trouin s’illustrèrent contre l’Angleterre et les Provinces-Unies. Jeune roturier, notre héros ne démérita jamais et se distingua si bien lors des abordages qu’il attira l’attention de son commandant. Or, bien qu’il fût né pour devenir un grand capitaine corsaire, sa basse extraction ne lui permit pas de jouer le rôle qu’il se destinait. Simple canonnier, il fut souvent l’artisan de démâtages décisifs, qui réduisaient à merci les navires pris sous le feu de sa pièce. Ensuite, il se lançait à l’abordage au milieu de ses compagnons de fortune, avec courage et témérité. Au fil du temps, il s’était enrichi à ce périlleux exercice sans jamais être blessé. C’est ainsi qu’il put investir dans une goélette qu’il arma sans lettre de course pour se dispenser de payer la part de prise que lui réclamerait le roi… Malheureusement, une escadre néerlandaise finit par avoir raison de la providence qui l’avait toujours protégé. Il fut conduit sur un "ponton flottant" en attendant un jugement sommaire et la certitude d’être pendu. C’est alors que la rumeur s’empare de son histoire.» 

Les contes du gaillard d’avant ne donnent aucune identité aux héros qu’ils colportent dans les mémoires. Car il est impossible de remonter le temps pour leur octroyer un quelconque acte de naissance; leur trace se perd dans la nébuleuse enchantée des témoignages et les strates de la course océane. La vie des aventuriers de la mer est faite d’un ensemble de circonstances qui s’additionnent pour en dépeindre un portrait flatteur, et leur somme nimbe leur célébrité de nombreuses conjectures. Ces héros, invisibles dans les annales, entrent toujours dans l’histoire par la petite porte et sont auréolés d’une gloire irrationnelle. Leurs exploits, ancrés dans la tradition populaire, leur donnent progressivement une certification qui tient lieu de blanc-seing devant le doute et la critique.

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