Des canons sur les falaises (3/5)

© U.S. National Archives
Des rangers se reposant après l'assaut de la pointe du Hoc, un petit cap de la côte normande dans la Manche.

Pour détruire une pièce maîtresse de la défense allemande d'Ohama, James Rudder, à la tête du 2e bataillon de rangers, imagine un plan que certains qualifient «d'infaisable». Une mission cruciale et pour le moins ambitieuse...

Il était 7 h 45, septante-cinq minutes très exactement après la ruée de Leonard Schroeder hors des eaux d’Utah Beach vers le haut de la plage sous un feu infernal. Utah, Omaha, Juno et Gold – des kilomètres de côte normande s’étaient embrasés, et vague après vague, les soldats alliés se déversaient sur les plages défendues par les tirs ennemis. Les petites péniches qui avaient servi à mettre la première vague à terre furent suivies par de beaucoup plus gros bâtiments. Ces navires amenaient plus de deux cents soldats chacun, ainsi que des chars et autres véhicules blindés. Sur Sword Beach aussi, la première vague avait débarqué: les hommes de l’East Yorkshire étaient arrivés une vingtaine de minutes plus tôt, mais il faudrait encore une heure avant que la plage ne soit investie par les commandos d’élite de Lord Lovat. En attendant, une opération d’une audace extraordinaire se déroulait à une cinquantaine de kilomètres de là vers l’ouest sur le littoral entre Grandcamp et Vierville. Le ciel était encore plombé par la nuit quand James Rudder partit avec sa bande d’aventuriers vers les rudes falaises de la pointe du Hoc, loin de tout village, parsemées de quelques fermes isolées aux alentours. Au sommet, un vent incessant soufflait dans les ajoncs, tordait les aubépines et aplatissait les herbes.

Ce promontoire vertical s’élevait vers le ciel, haut comme un immeuble de neuf étages, énorme bloc friable de calcaire du Jurassique dont le sommet se perdait dans un voile de crachin et d’embruns. Son invisibilité ne l’épargnait pas. Les puissants obus de l’USS Satterlee et de l’HMS Talybont explosaient dans l’herbe en haut de la falaise. Des éboulis trempés dégringolaient sur la grève rocailleuse, délogeant une glaise glissante qui recouvrait tout, rochers, galets et cailloux. James Rudder attendait ce moment depuis des mois et s’entraînait depuis des années. Sa troupe d’élite de deux cent vingt-cinq hommes allait entreprendre une action aussi difficile en termes de complexité que l’assaut du pont de Bénouville par John Howard. Pour l’audace, elle n’aurait rien à envier à l’attaque de la batterie de Merville. Mais la mission de Rudder serait encore plus dangereuse, presque suicidaire.

L’objectif était le suivant: neutraliser des pièces d’artillerie lourde installées par les Allemands en haut de la pointe du Hoc, six obusiers de 155 millimètres capables d’envoyer leurs projectiles à vingt-cinq kilomètres. Ainsi, ils avaient à portée de tir aussi bien Utah Beach qu’Omaha Beach et que les croiseurs et les destroyers à l’ancre dans les eaux côtières. «Une mission d’une importance vitale», en disait le général Omar Bradley qui avait compris que ces six canons «pouvaient porter un coup fatal à nos forces d’invasion». Les Allemands avaient tout misé sur la défense arrière de ces canons du haut de la falaise, sachant qu’ils n’étaient accessibles que par les terres. Ils en avaient fortifié les abords par un champ de mines et des tranchées qui les protégeaient. James Rudder avait donc cherché comment sortir de cette logique. Il avait étudié les photographies aériennes du site et analysé des échantillons de la marne locale pour parfaire son plan d’attaque avant de le soumettre à Max Schneider, un colonel des rangers endurci au combat. Schneider fut très impressionné: il «siffla seulement entre ses dents». D’autres pensèrent plutôt que Rudder avait perdu la tête. «Infaisable», affirma un officier du renseignement naval. L’idée de Rudder était de préparer aux Allemands une surprise qu’ils ne seraient pas près d’oublier. Au lieu d’attaquer par l’arrière-pays, comme ils s’y attendaient, il avait l’intention de frapper par la mer en escaladant la falaise quasiment verticale à l’aide de grappins, de cordes et d’échelles. La forme audacieuse de cet assaut était une sorte de coup de chapeau à l’escalade victorieuse menée par le général James Wolfe pour prendre la ville de Québec quelque deux siècles plus tôt. Les deux auraient en commun le stratagème inventif, la furtivité de l’approche, et la force physique des combattants. Manquaient deux éléments essentiels qui n’étaient pas encore trouvés. Pour que le plan réussisse, il faudrait d’abord disposer des hommes les mieux formés au monde. On devait ensuite trouver un leader particulièrement doué.

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