Dan Moldea, De Niro, Scorsese et le mystère Jimmy Hoffa (1/3)

© Fabrizio Calvi
Le journaliste américain Dan Moldea enquête depuis 1975 sur la disparition mystérieuse de Jimmy Hoffa. 

C’est l’histoire d’un cadavre qu’on cherche depuis quarante ans. Une quête qui est désormais l’un des grands mythes américains. Le 30 juillet 1975, Jimmy Hoffa, président des Teamsters, le syndicat des conducteurs routiers américains, disparaît mystérieusement. Quarante ans plus tard, Robert De Niro et Martin Scorsese ont décidé de consacrer un film à l’affaire, The Irishman. Ils contactent Dan Moldea, le journaliste qui enquête sur ce sujet depuis 1975, mais rien ne se passe comme prévu…

Dans les quartiers nord de Washington, sur les hauteurs de Georgetown, au 2434 Wisconsin Avenue se trouve l’Old Europe, le restaurant le plus kitsch de la côte est des Etats-Unis. Dans une ambiance furieusement «brasserie allemande», des serveuses fatiguées en tenue bavaroise tanguent les bras chargés de choucroute et de bières. Ici, deux fois par an, se réunit l’un des clubs les plus sélect des Etats-Unis. Il n’a pas de nom. Pour y entrer, il faut être coopté et surtout avoir écrit au moins un livre diffusé en librairie. On y trouve certains des meilleurs auteurs de polars américains, des historiens, des flics à la retraite et des ex-barbouzes. On peut y croiser un homme un peu épais, au regard malicieux et au visage poupin: c’est l’ancien chauffeur du redoutable fondateur du FBI, J. Edgar Hoover. Il connaît bien des secrets du Bureau, qu’il distille savamment. Il est d’ailleurs en grande discussion avec un syndicaliste ayant infiltré les mafias russes et italiennes pour le compte de la CIA et du FBI. Ce vieux gentleman, ancien de la CIA en Corée du Sud, a imaginé les aventures d’un flic… nord-coréen. A ses côtés, le journaliste qui a révélé l’existence de l’opération Condor menée par la CIA en Amérique latine. Passe un petit homme rond qui fleure bon le Sud. Dans une autre vie il était organisateur de foires de BD, avant de rédiger sur l’Amérique des complots, des pavés qui s’arrachent dans les rares librairies encore ouvertes. Plus loin, des anciens des services de renseignement de l’US Army devisent avec des stars de la télévision américaine sous l’œil amusé d’une écrivaine globe-trotter, spécialiste de l’Asie centrale.

Ce mardi 2 décembre 2014, près de deux cents auteurs se pressent dans les sous-sols de l’Old Europe. Le maître de cérémonie est un grand chauve costaud, toujours vêtu de noir: Dan Moldea, dit «la chauve-souris», dit «l’homme en noir». Une pointure dans le domaine du journalisme d’investigation, mais aussi une vraie tête de lard qui, de son propre aveu, a brûlé tous les ponts qu’il a construits. Dan Moldea a affronté la mafia, le Teamster, la National Football League, la National Rifle Association, la police de Los Angeles, le syndicat des acteurs (MCA), la Maison-Blanche (de Ronald Reagan), le département de la Justice, les organisations légales et illégales de paris, le New York Times, le Wall Street Journal et une ribambelle de politiciens de tous bords. Il a connu la fortune et la dèche. Il s’enorgueillit de n’avoir jamais demandé la protection du FBI ou de la police alors qu’il a failli être assassiné par six fois. Il est le premier dans les années soixante-dix à avoir donné consistance à la piste mafieuse dans l’assassinat du président Kennedy. Son livre sur Hollywood et la mafia? Un classique. Celui sur la criminalité organisée et le football américain? Pareil. Son enquête sur l’affaire O. J. Simpson? Un best-seller. Celui sur l’assassinat de Robert Kennedy? Un monument. Quand il n’a pas de contrat avec un éditeur, Dan Moldea travaille comme détective privé. Il a enquêté pour les Clinton, travaillé pour l’excentrique milliardaire Larry Flint. Raymond Chandler l’aurait adoré. Comme les privés du maître du polar américain, Dan Moldea n’a pas son pareil pour se retrouver au centre de ténébreuses histoires. 

En 2005, Deborah Jeane Palfrey, la DC Madam, la mère maquerelle du tout-Washington cherche un écrivain pour rédiger ses mémoires. Son choix se porte sur Dan Moldea. La nouvelle finit par s’ébruiter, le Washington Post lui demande de s’expliquer sur son choix. «Je ne voulais pas d’un écrivain à sensation style Hollywood, explique-t-elle. J’avais besoin d’un véritable journaliste d’investigation pur sucre. Je me suis dit: voilà l’homme capable de raconter mon histoire» (Washington Post, 8 août 2007). Moldea travaille à partir du carnet téléphonique de Madame. Il y a plus de 15’000 noms. Il dresse la liste des clients les plus importants et il débusque des sénateurs républicains, pères la morale en public, un haut fonctionnaire réputé pour ses prises de position anti-prostitution. Une violente campagne commence. Le ministère de la Justice renvoie Madame devant les tribunaux. Au printemps 2008, alors qu’elle va être condamnée, son corps sans vie est découvert dans un appartement de Tarpoon Springs en Floride. La police conclut à un suicide; Dan Moldea aussi. «Je n’irai pas en prison, lui avait-elle confié. Plutôt mourir.» Deborah Jeane Palfrey risquait de plonger pour très longtemps, pas moins de 55 ans. Elle emporte ses secrets dans la tombe. Résigné, Dan Moldea jette l’éponge. Madame est morte. Son histoire aussi. L’affaire Pellicano ne pouvait pas le laisser indifférent. L’histoire du détective privé qui faisait chanter ses clients, les stars d’Hollywood, avec l’aide de mafieux et de flics ripoux, était trop belle. Mais une sorte de malédiction frappe tous ceux qui s’en approchent de trop près. En dépit des contrats d’édition à six chiffres, personne n’est arrivé à la raconter. Pas plus Dan Moldea qu’un autre. 

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