Nicolas Bouvier Nicolas Bouvier
Portrait de Nicolas Bouvier, 1969.© Emile Desarzens / Bibliothèque de Genève

Le luxe de la lenteur (1/2)

A l'occasion des 90 ans de la naissance de Nicolas Bouvier né le 6 mars 1929, des journalistes et des photographes de Suisse et d'ailleurs témoignent de l'influence qu'a eu l'un des plus célèbres écrivains suisses sur leur parcours et leur écriture.

«Au-dessus de la table où j'écris est accrochée une petite boussole en acier bruni qui date de la guerre de 14. Elle indique encore le Nord d'une aiguille qui tremble un peu; le jour où elle cessera de le montrer, je mourrai.» Comment ne pas relire cette page du Hibou et la baleine, aujourd'hui, le cœur serré? De la mort il parlait souvent, avec élégance et drôlerie, confiant que son approche, tout bien considéré, le stimulait plus qu'elle ne l'accablait - en ce qu'elle l'invitait «à ouvrir l'œil, à dresser l'oreille, à froncer le nez comme un lapin, à prendre au plus court, à ne rien perdre de la cambrure des femmes, de l'odeur du chèvrefeuille, du fumet d'un gigot ou du chant d'un loriot.» Rien ne l'agaçait plus que la peur hygiénique de la camarde, qui nous la fait évacuer aujourd'hui du quotidien: exemplaire, à l'inverse, lui paraissait le vieux bonze malicieux d'un monastère de Kyoto qui, en dernière pirouette, transforma son bûcher funéraire en feu d'artifice, après avoir consacré ses dernières forces à coudre des pétards dans son suaire - histoire de signifier à tous «je suis mort mais ni vous ni moi n'avons fini de rigoler.» De seulement penser à l'immense éclat de rire qui s'en était suivi le faisait glousser de joie - lui qui, quarante années plus tard, se retrouva un jour le gardien de ce temple. Nicolas Bouvier nous a quitté le 17 février 1998 avec sur son visage le sourire malicieux du vieux bonze de Kyoto. Même évoquant la mort il ne nous parlait jamais que de la joie, de la beauté du monde, de cette vie qu'il trouva «si égarante et bonne» certain midi à Trébizonde qu'il lui murmura « va t'en me perdre où tu voudras» - et les vagues, alors, lui répondirent «tu n'en reviendras pas…»

Je l'avais découvert par hasard, chez un soldeur des bords de Seine, vers la fin des années 60. Pour son titre, d'abord: L'usage du monde. Et cette phrase, qui m'avait ébloui, dès le livre ouvert: «On croit faire un voyage, mais c'est bientôt le voyage qui vous fait, ou vous défait.» Ce n'est rien de dire que le livre, alors, n'avait pas rencontré le succès: publié chez Droz, à Genève, en 63, puis chez Julliard en 64, il n'avait tout simplement pas été lu. Mais aussi, pouvait-on imaginer titre plus provocateur, ou provincialement «à côté de la plaque» en ces années de structuralisme triomphant où nos maîtres penseurs, au nom des avant-gardes, prétendaient réduire la littérature à n'être plus que jeux de mots, jeux de langage, après une «mise entre parenthèse préalable du monde»? Il arrive parfois qu'un livre vous illumine, si exactement accordé à ce que vous cherchiez que le monde, à le lire, se trouve comme révélé: L'usage du monde fut de ceux-là. Et presque 30 ans plus tard je continue à le tenir pour l'un des chefs-d'œuvre de ce siècle, leçon de littérature et leçon de vie. Jamais me semblait-il on n'avait su rendre ainsi la sensation aiguë, bouleversante, de la présence du monde autour de soi, cette ivresse légère quand vous sentez qu'il vous traverse, qu'en cet instant fragile vous ne faites plus obstacle. Si j'ai créé en 1990 le festival Etonnants Voyageurs, tenté de faire entendre une «autre idée» de la littérature, soucieuse de dire le monde, c'est à cette rencontre, aussi, que je le dois. Et je tiens pour un honneur d'avoir été son éditeur, et, je crois, de ses amis.

«Je ne voyage pas pour aller quelque part, mais pour voyager; je voyage pour le plaisir du voyage. L'essentiel est de bouger; d'éprouver d'un peu plus près les nécessités et les aléas de la vie. De quitter le lit douillet de la civilisation et de sentir sous ses pas le granit terrestre et, par endroits, le coupant du silex.» La phrase est de Robert-Louis Stevenson. Elle aurait pu être écrite par Nicolas Bouvier. La ressemblance entre les deux hommes était saisissante. Jusqu'à leur physique: même fragilité, même minceur, même légèreté extrême. Et même regard, vif, fraternel, pétillant d'humour. Les réunissait surtout cette obstination à tenir que «le dehors guérit». Du trop plein de soi, des boursouflures mondaines, des certitudes faciles. De la littérature, aussi, quand elle se fige en modes, en conventions, en figures rhétoriques - rien de tel que l'épreuve du monde, alors, pour la décaper, la rappeler à elle-même, lui redonner son tranchant.

Les rapprochait encore - mais est-ce un hasard? - leur milieu familial. Né le 6 mars 1929 au Grand-Lancy, près de Genève, Nicolas avait été élevé, dit-il « dans un monde huguenot, à la fois rigoriste et éclairé, très ouvert intellectuellement, mais où l'aspect émotif de l'existence était sévèrement géré». Stevenson, lui, étouffait dans le carcan austère de puritains d'Edimbourg. Et tous deux, le nez plongé dans les livres d'aventure, rêvaient de grand départ, et d'un monde grand ouvert. «A huit ans, je traçais avec l'ongle de mon pouce le cours du Yukon dans le beurre de ma tartine. Déjà l'attente du monde: grandir et déguerpir», raconte Nicolas, dans Le hibou et la baleine. Stevenson, lui, creusait son porridge avec le dos de sa cuiller en l'imaginant une île au trésor, habitée de pirates…

Le dehors guérit: commence dès l'adolescence une vie vagabonde, Sahara, Laponie, Anatolie. A 17 ans, il franchit pour la première fois le cercle polaire, marche dans la toundra deux ou trois jours sans rencontrer âme qui vive. «L'air était très doux. Les premiers oiseaux migrateurs faisaient des rondes dans le ciel avant de partir vers le Sud. Je dormais sur la mousse dans une grosse veste de feutre. Je n'avais jamais imaginé que l'on puisse être aussi heureux…» Mais l'expérience qui décidera du reste de sa vie, après un passage par l'université, sera ce voyage qu'avec son complice Thierry Vernet il entreprend en 1953 «sans esprit de retour». Deux ans de vagabondage heureux, au volant d'une minuscule Fiat Topolino, qui les conduira à travers les Balkans, jusqu'en Inde…

Onze ans plus tard - il lui faudra tout ce temps pour se re-souvenir, laisser s'opérer en soi ce qu'il disait la «double distillation» et que ne restent plus, débarrassés des scories et anecdotes, que l'éclat diamantin de la pure sensation, ces moments d'incandescence où il nous semble que le monde même nous est donné à voir, par privilège - onze ans plus tard, donc, paraîtra ce chef d'œuvre, danse de joie émerveillée le long des routes, au si beau titre: L'usage du monde. Et il lui faudra vingt-trois années, encore, pour écrire Le poisson-scorpion, récit très noir de la suite de ce voyage, quand, perdu à Ceylan, seul, déprimé, malade, «sonné» par un déboire sentimental il manque perdre pied - vingt-trois années, et la découverte du Japon, dont il tombera amoureux au point d'en apprendre la langue, et d'y vivre, un temps: sa Chronique japonaise est peut-être le livre le plus fin, le plus juste, jamais écrit sur ce pays, où chaque page, en même temps, lui est comme un discret miroir.

Il écrivait peu, et lentement. La lenteur, revendiquée, était son luxe, et le prix à payer d'une écriture épurée à l'extrême. Elle eut pour conséquence, aussi, de l'obliger à de multiples activités. C'est ainsi que pour survivre, au Japon, il devint photographe. Avec plaisir: «j'avais toujours été très visuel et le plus concret possible dans ma manière d'écrire.» Mais, trop lent pour jouer au paparazzo, il dut s'inventer très vite un troisième métier: iconographe, chercheur d'images pour les éditeurs et les magazines. Ce métier le mettait en joie. Voyageur, mais fils de bibliothécaire et historien de formation il adorait fureter dans les musées, les bibliothèques, les cabinets d'estampes - il fallait l'entendre raconter comment, après vingt ans passés dans les grimoires du XVIe siècle, sa lecture de Montaigne en venait à ressembler à celle d'une bande dessinée, tant chaque phrase lui évoquait une image!

Dans sa Topolino, il avait chargé une vieille machine à écrire, mais ce fut pour découvrir en chemin «qu'être heureux lui prenait tout son temps». Ce fut vrai de toute sa vie, même si la joie qui rayonne dans ses livres - mais en va-t'il jamais autrement? - fut une joie durement gagnée sur la douleur, la dépression, les heures noires. L'écriture, il la vivait comme un exercice d'allègement, et de disparition. Son dernier poème, écrit alors qu'il se savait condamné, prend une résonance singulière:

plus léger que boule de chardon
disparaître en silence
en retrouvant le vent des routes…

La suite de cette histoire est payante.

Abonnez-vous

Et profitez d'un accès illimité au site pour seulement 7.-/mois.

Je profite → Déjà abonné? Connectez-vous.

Achetez cet article

Nouveau: dès 0.50 CHF, payez votre histoire le prix que vous voulez!

Je me connecte → Paiement rapide et sécurisé avec Stripe