Les contrôles techniques ou la censure à l'oeuvre (1/5)

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Des opératrices au travail dans un central téléphonique interurbain. France, 1939.

Surveiller pour mieux régner, un mot d'ordre qui prend tout son sens sous le régime de Vichy. Ouverture sélective du courrier, écoute des conversations téléphoniques, on surveille tout ce qui est susceptible d'inquiéter la Défense nationale. Tiré des Conversations secrètes sous l'occupation.

Si, tout au long de l’histoire de l’Occident, le pouvoir royal a estimé nécessaire de contrôler les correspondances, c’est qu’il y a vu un moyen idéal de s’informer de l’«esprit public» et de déjouer d’éventuels complots susceptibles de mettre en cause son autorité, qu’il s’agisse de sujets frondeurs ou d’agents de gouvernements hostiles. C’est pourquoi la poste royale dès Louis XIII dispose d’une officine secrète chargée de sélectionner les missives à décacheter avant de les remettre discrètement en circulation, non sans avoir recopié les documents pouvant intéresser le pouvoir. Cette activité est masquée sous des dénominations sibyllines telles que: «Cabinet noir», «Bureau du secret» ou encore «Bureau du dedans». Comme tout ce qui touche aux «arcanes du pouvoir», ce bureau est financé sur les fonds secrets. Ce qui lui permet d’employer un personnel fidèle, motivé et bien équipé pour procéder à ce qu’on appelle d’un charmant euphémisme l’«art du ramollissement des cachets».

Dès le début de la poste publique, Richelieu, puis Mazarin et Fouquet puisent des informations dans les correspondances dites «suspectes». Dès lors, huguenots, frondeurs et autres rebelles voient leurs messages régulièrement interceptés. Louvois confère au Cabinet noir un rôle exceptionnel et en fait ainsi un rouage indispensable du pouvoir, à tel point qu’on va jusqu’à ouvrir, sur ordre de Louis XIV, la correspondance de la famille royale. Saint-Simon dans ses Mémoires tout comme Mme de Sévigné dans sa Correspondance déplorent ce type de pratiques. Tous ceux qui tiennent à l’intégrité de leur correspondance, notamment les ambassadeurs, utilisent la cryptographie, science des écritures secrètes. Louvois doit alors faire appel à d’habiles déchiffreurs. Le plus célèbre d’entre eux, Rossignol, donnera son nom à la clé passe-partout.

L’interception du courrier est dès lors considérée comme un des moyens permettant au souverain de pratiquer avec succès l’«art de gouverner». Mazarin, dans son Dictionnaire des politiciens, recommande: «Il est bon, de temps en temps, d’intercepter les lettres de tes sujets, de les lire attentivement et de les renvoyer.»

On comprend aisément que les responsables du service royal de la poste soient toujours sélectionnés avec soin. Le roi mettra même plusieurs années à choisir celui de ses sujets à qui il attribuera cette activité stratégique. Les beaux-frères Pajot et Rouillé sont désignés pour tenir la concession de la Ferme des Postes. Ils y font d’ailleurs fortune et maintiennent leur activité pendant trois générations malgré les nombreuses offres de concurrents. Le secret de leur longévité: une extrême discrétion et une totale fidélité au monarque.

Un certain fatalisme règne à la Cour quant à la pratique d’ouverture du courrier. Voltaire ironise en affirmant que le ministre «qui a le département des Postes n’a ouvert les lettres d’aucun particulier, sauf quand il a eu besoin de savoir ce qu’elles contenaient». Certains s’indignent, tel le Dr Quesnay qui déclare «préférer dîner avec le bourreau qu’avec l’intendant des Postes». On retrouve, en 1789, dans de nombreux cahiers de doléances des Etats Généraux des plaintes contre les violations de correspondances, symbole du despotisme royal. Mirabeau, devant l’Assemblée Nationale, réclame des assurances quant à l’inviolabilité du courrier. Le budget du «travail secret», soit trois cent mille livres par an, est supprimé, mais de nombreuses municipalités continuent la pratique de surveillance pour démasquer les complots contre la nation.

L’Assemblée législative confirme, en janvier 1792, le principe du secret des correspondances. La crainte de menées contre-révolutionnaires et de complots royalistes fomentés avec le soutien des pays voisins amène cependant le nouveau pouvoir à transgresser cette loi en intensifiant le décachetage des missives, principalement celles en provenance de ou en partance pour l’étranger. En province, des comités de surveillance sont installés dans les bureaux postaux, contre la volonté des employés. Le Directoire établit un bureau central de contrôle des correspondances et le seul fait de recevoir une lettre d’un émigré peut mener en prison.

Napoléon se montre un utilisateur fidèle du Cabinet noir. Chaque matin, on lui remet un petit portefeuille de maroquin rouge au titre anodin de Gazettes étrangères mais qui contient le résultat des interceptions postales de la veille. L’Empereur est ainsi informé des pensées de ses ministres, de ses proches comme de ses adversaires. Son directeur des Postes, le fidèle Lavalette, est personnellement chargé de cette mission délicate.

Après une brève interruption, due à l’indignation d’Arago et des républicains de 1848, le Cabinet noir est reconstitué par Napoléon III. Par la suite, chaque gouvernement prendra comme habitude d’annoncer solennellement «la suppression du Cabinet noir» sans bien sûr que l’opinion publique soit dupe. A juste titre d’ailleurs car on ne connaît pas d’exemple de gouvernement français qui n’ait peu ou prou pratiqué l’ouverture des correspondances.

La France n’a cependant pas l’exclusivité de ce type d’activité, dans son roman Le Revizor, Gogol met en scène un gouverneur bien ennuyé de devoir subir le contrôle d’un inspecteur. Pour savoir d’où vient la plainte qui motive cette visite, il lui faut la complicité du directeur des Postes:

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