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Roger de Diesbach dans son bureau de l'agence BRRI (Bureaux de reportage et de recherche d'information) qu'il a fondée à Rossens. © Keystone / Str

Qui sont donc les «sauvages»? (1/20)

Figure emblématique du journalisme d'investigation en Suisse, Roger de Diesbach (1944-2009) a porté haut et fort les couleurs de sa profession, contre vents et marées. Il raconte son combat sans complaisance contre la presse «fast-food».

Tambacounda, 15 décembre 2004. Il nous a fallu plus de douze heures pour arriver, livides et malades, dans cette ville-fournaise du sud-est du Sénégal. Le comble de l’horreur sur cette voie internationale vers le Mali, la Guinée et le Burkina Faso! La voiture fracasse ses roues de nids-de-poule en «nids-d’éléphant», sur quelque 500 km. Mais nous y sommes et demain s’y ouvrira un nouveau séminaire de formation de journalistes. Je le dirige avec mon «chauffeur», le journaliste sénégalais Martin Faye connu comme le loup blanc dans tout le Sahel. Ce séminaire est consacré au journalisme local. Premier exercice, nous lançons une quinzaine de correspondants régionaux présents sur les marchés et dans les quartiers de la ville avec un seul objectif: savoir ce que les gens pensent de leur travail d’information. Le résultat de ce sondage en bref: «Le journalisme local est indispensable, car il permet de faire connaître nos misères et préoccupations. Lui seul peut désenclaver notre région à 1'000 lieues des grandes agglomérations, la sortir de l’oubli.» Pour un instituteur, les journalistes doivent se rendre dans la brousse profonde, dénoncer la précarité économique, traquer l’information. L’écrasante majorité des personnes interrogées juge le journalisme local vital pour la bonne marche de la société. Une jeune fille prie Dieu pour qu’il accorde longue vie aux gens de l’information. Pour un autre enseignant, plus il y a de journalisme, plus il y a de démocratie. Le commandant de la police estime que le journalisme est fondamental pour renforcer l’Etat de droit. Le coiffeur aime bien ces journalistes qui lui permettent de mieux informer ses clients. Alors que les Occidentaux cassent leurs journaux en les débilitant, les Tambacoundais disent spontanément, avec les mots du bon sens, combien l’information est indispensable pour les désenclaver, les relier au monde. Qui sont les «sauvages»?

Mais comme il n’y a pas de louanges sans épines, les critiques fusent aussi: les correspondants régionaux devraient mieux se former, mieux vérifier leurs sources, éviter les partis pris, respecter une certaine neutralité de l’information, ne pas faire payer leurs prestations afin de ne pas sombrer dans la corruption. Les attaques ne sont pas trop acerbes car les gens savent bien que ces journalistes locaux, rétribués au lance-pierres, n’ont pour la plupart ni bureau à disposition ni moyen de transport ni informatique. Ils envoient leurs articles par les internet-cafés et vivent dans une grande précarité. Mais ils ne sont pas les seuls, parfois, à tendre la main: même le gouverneur de Tambacounda, venu en retard inaugurer notre séminaire, a tenté en vain de se faire rétribuer. Difficile d’informer librement lorsqu’on est étranglé financièrement. La pauvreté des journalistes et des journaux du Sud est aussi grave que la dérive de certains de nos médias occidentaux dont le seul objectif est d’augmenter leur profit. Dans le monde entier, les impératifs financiers servent d’excuses aux éditeurs qui renoncent à jouer leur rôle essentiel: permettre à leurs rédactions de faire leur travail, c’est-à-dire informer et rechercher sérieusement l’information, comme le souhaitent les habitants de Tambacounda, comme aussi une bonne part des lecteurs, auditeurs et téléspectateurs de nos pays occidentaux. Car, si ces derniers sont des enfants gâtés de l’information et oublient parfois que la liberté d’expression est la sœur de la démocratie, les éditeurs n’ont tout simplement pas le droit de profiter de cette ignorance pour faire de leurs journaux de vulgaires pompes à fric en oubliant leur raison d’être principale: l’information. Or, nombre d’éditeurs la trahissent aujourd’hui sans rougir, en transformant leurs journaux en feuilles de caniveau, en créant à tour de bras des journaux qui n’ont de gratuit que le nom puisqu’ils sont payés par leurs annonceurs dont ils lèchent les bottes, en multipliant les concessions jusqu’à censurer toute critique.

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