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Fédéral secret! (10/21)
Manifestation du comité contre l'Etat fouineur devant le Parlement fédéral à Berne, en Suisse, le 3 mars 1990. © Keystone/Str

Fédéral secret! (10/21)

Dans les années 80, Berne a caché l'expulsion de quelque 10'000 soldats soviétiques internés qui ont, pour la plupart, terminé leur route dans les camps de concentration sibériens de Staline. Dans le même temps, la Suisse apprend avec effroi que des centaines de milliers de citoyens ont été mis sous surveillance.

 37 minutes de lecture

Quelque 10’000 soldats soviétiques sont internés en Suisse en 1945, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Nombre d’entre eux avaient fui la captivité nazie et traversé le Rhin à la nage. Plusieurs sont arrivés complètement nus sur le rivage suisse, laissant aux paysannes de la région des souvenirs effrayants et inoubliables. Accusée par Moscou de maltraiter ses internés communistes, la Suisse a répondu à la fin de la guerre en invitant une délégation de rapatriement soviétique à visiter les camps d’internement. Il y eut ensuite un marchandage et le rapatriement pas toujours volontaires en URSS de plus de 9’600 internés. En ce début septembre 1982, nous publions dans la TLM, mon confrère Olivier Grivat et moi-même, une sinistre enquête journalistique. Selon nos conclusions, nombre de ces rapatriés ont terminé leur route dans les camps de concentration sibériens de Staline. La Suisse, qui en a été informée à plusieurs reprises, n’a jamais protesté auprès de Moscou. On a du mal à croire que la Suisse ait tout ignoré des risques encourus par les soldats rouges qui rentraient au pays. L’argument humanitaire a été effacé pour de nombreuses raisons d’Etat: la pression des alliés, la rentrée au pays d’un certain nombre de nos compatriotes retenus à l’Est par l’Armée rouge victorieuse, la volonté d’établir des relations diplomatiques entre la Suisse et l’URSS, le désir de faire oublier nos ventes d’armes aux Allemands et de faire cesser de multiples disputes bilatérales.

On estime que 2’500 internés soviétiques ont été contraints de regagner leur pays contre leur volonté, mais ce chiffre n’est pas historiquement établi, ni celui des internés qui se sont suicidés avant leur départ. Malgré les trente-sept années passées depuis les faits, le Conseil fédéral lui-même nous a interdit l’accès aux archives, nous y reviendrons. Grâce à l’aide d’historiens et d’archivistes, nous sommes parvenus à éviter le veto fédéral, convaincus que nous étions que la Suisse mérite bien de regarder son histoire en face. Le 15 avril 1945, les «Izvestia» comme Radio-Moscou ouvrent le feu contre la Suisse, l’accusant de persécuter les prisonniers soviétiques libérés d’Allemagne, ou de les avoir livrés à la Gestapo. Ces attaques provoquent l’indignation de la presse suisse et même une pétition de 1’000 internés soviétiques: «Nous regretterions que ces fausses informations donnent une image erronée d’une Suisse hospitalière et accueillante.» Le 20 juin 1945, le conseiller fédéral Max Petitpierre, patron des Affaires étrangères helvétiques, rassure le Conseil national: «Les accusations de Moscou sont invraisemblables. Les soldats et sous-officiers soviétiques sont cantonnés dans des baraquements servant à nos propres soldats. Un officier suisse dirige le camp. Il est assisté d’un interprète qui est en général un ressortissant suisse rentré de Russie. La neutralité et l’impartialité sont observées à l’égard des convictions politiques des internés. Les officiers russes sont logés dans deux hôtels, à La Neuveville.» Les propos de Max Petitpierre sont lénifiants. A la décharge du chef des Affaires étrangères, on doit constater qu’il était mal informé des peu reluisants petits secrets des milieux de l’internement et de la police. Max Petitpierre donne alors aux parlementaires une importante information: «Le Gouvernement soviétique a fait connaître par Radio-Moscou la décision qu’il avait prise de suspendre le rapatriement des Suisses se trouvant dans les régions occupées par les troupes soviétiques, jusqu’à ce qu’il ait reçu des informations précises sur les conditions d’internement de ses ressortissants en Suisse.» Bref, Moscou proposait une sorte de troc, un marchandage pour ne pas parler de chantage. Combien étaient-ils, ces Suisses bloqués? Le chiffre de 2’000 semble le plus vraisemblable. Parmi eux, quelques admirateurs des nazis qui se sont souvenus de leurs origines suisses à la chute du IIIe Reich. Interrogé par la TLM, Max Petitpierre affirme: «On ne peut pas vraiment parler d’échange, mais il est vrai que les deux affaires allaient de pair.»

A cette époque, rien n’allait plus entre Berne et Moscou et le contentieux n’avait cessé de s’alourdir: la libération de Moritz Conradi, qui avait assassiné le 10 mai 1923 à Lausanne le diplomate soviétique Vaclav Vorosky, l’arrestation des espions russes à Genève (affaire Rado), les obus Oerlikon qui étaient tombés sur les troupes soviétiques en Hongrie et, surtout, l’attitude hostile au communisme de la population et des conseillers fédéraux Guiseppe Motta et Marcel Pilet-Golaz. Les critiques de Moscou qui accusait ce dernier d’avoir suivi une politique «ennemie et profasciste» ont sans doute joué un rôle dans sa décision de démissionner. Mais la grande colère de Moscou contre la Suisse date du 17 septembre 1934. Ce jour-là, Guiseppe Motta s’oppose durement à l’admission de l’URSS au sein de la Société des Nations: «Partisan de l’universalité de nos relations et ami du peuple russe, le Gouvernement helvétique n’a cependant jamais voulu reconnaître de jure son régime actuel. Il est résolu à rester sur sa position de refus et d’attente. Le communisme est dans chaque domaine (religieux, moral, social, politique, économique) la négation la plus radicale de toutes les idées qui sont notre substance et dont nous vivons. Les temples sont désaffectés et tombent en ruine. Et le communisme dissout la famille et abolit les initiatives individuelles. Il abolit la propriété privée. Le travail y est proche du travail forcé et le pays connaît la famine.» Bref, Guiseppe Motta ne veut pas que Genève, siège de la Société des Nations, se transforme avec l’arrivée des Soviets en un foyer de «propagande dissolvante». Bonjour la diplomatie!

Roger de Diesbach

par Roger de Diesbach

Roger de Diesbach (1944–2009) fut un journaliste suisse influent, reconnu pour son engagement envers un journalisme d'investigation rigoureux. Rédacteur en chef de La Liberté de 1995 à 2004, il transforma ce quotidien fribourgeois en un média romand indépendant, défendant la vérité même lorsqu'elle dérangeait. Lauréat du Prix Jean-Dumur en 1987, il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont Presse futile, presse inutile.

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