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La bombe pilatus (11/21)

Issu d'une famille d'officiers et capitaine d'infanterie, Roger de Diesbach connaissait l'armée suisse de l'intérieur. Durant sa carrière journalistique, il a dévoilé nombre de ses failles et de ses dérives à l'image des Pilatus PC-7, ces avions civils destinés à l'entraînement des pilotes qui arrivaient armés dans certains pays acheteurs.

 37 minutes de lecture
La bombe pilatus (11/21)
Des PC-7-MkII de l'armée de l'air indienne en vol au-dessus de la Suisse (2017).  © Pilatus Aircraft LTD

Le 28 juin 1980, je reprends dans la TLM une information de l’hebdomadaire Tout Va Bien (TVB), signée par le journaliste Ariel Herbez: «Les Pilatus PC-7, qui quittent la Suisse comme des avions civils destinés à l’entraînement des pilotes, sont armés à leur arrivée dans certains pays acheteurs. La modification, réalisée en dix jours à peine, est relativement peu coûteuse. C’est la fabrique nationale Herstal SA, une entreprise d’armement belge, qui procède à l’installation des armes (mitrailleuses, roquettes, bombes), du système de visée et des connexions indispensables. Les Belges ont même développé leur nouveau système d’armement pour avions légers en se basant directement sur le PC-7.» Selon Herbez, les points de renforcement sous les ailes du Pilatus peuvent servir à y installer des armes. Et l’hebdomadaire d’interroger Jacques Dobbeleare, un cadre d’Herstal: «Nous avons vu nos intérêts réciproques, pour nous, de développer et fournir des nacelles d’armement, et, pour Pilatus, de pouvoir indiquer aux clients que leur avion peut être armé de telle ou telle façon.» Pilatus dément, mais TVB affirme que des PC-7 armés par les Belges ont été vendus au Mexique et en Birmanie. Interrogé, le Département militaire fédéral (DMF) réaffirme que le Pilatus PC-7 est un avion civil et qu’il ne sera pas considéré comme du matériel de guerre, même s’il était vrai qu’il puisse être armé par les Belges. Le porte-parole du DMF: «Cet avion est bon pour la formation des pilotes. Sinon, il est vulnérable. Il a deux guerres de retard. On le présente armé juste pour le faire vendre.» Le 5 juin 1981, le Conseil national accepte à une écrasante majorité l’achat par l’armée suisse de 38 avions Tiger et de 40 Pilatus PC-7. Le député socialiste Jean Ziegler en profite pour demander que le Pilatus soit soumis à la législation fédérale limitant les exportations de matériel de guerre. Selon Ziegler, le Pilatus peut facilement être équipé de bombes, de canons ou de napalm et ses constructeurs font d’ailleurs de la publicité à l’étranger pour sa version armée. Le ministre de la Défense Georges-André Chevallaz lui répond que «n’importe quel avion, camion ou poussette peut être utilisé comme un engin de guerre».

A la mi-juillet 1984, je rencontre à Genève, dans son bureau, une sorte de barbouze qui, notamment, vend des armes à l’Irak. Mais un barbouze qui, mon histoire va le démontrer, a le sens de l’honneur et de la patrie. Durant notre entretien, mon regard caresse sa bibliothèque et se pose soudain sur une bien étrange brochure. Il s’agit d’un document montrant en couverture le «très civil» PC-7 de Bührle. L’avion est photographié au sol, derrière la panoplie d’armes qui peut l’équiper. Fasciné, j’en oublie sur le coup le sujet de mon interview. Mais je parviens à cacher mon excitation. A la fin de l’entretien, je demande avec l’air de rien à mon interlocuteur si je peux consulter ce document qui semble fort intéressant. Avec son accord, je feuillette et tombe des nues. Ce petit cahier de vingt et une pages ne provient nullement d’un groupe gauchiste quelconque cherchant des ennuis au constructeur de Stans, mais de la maison Pilatus elle-même. Je demande alors tout de go à mon marchand d’armes s’il me prête ce document, ou me permet d’en faire une copie. Il hésite. En réalité, lui, «un bon Suisse, un patriote» jure-t-il, n’a pas aimé que Georges-André Chevallaz mente au Parlement en traitant le PC-7 de poussette. Mais, s’il me passe ce document, il aura les pires ennuis avec Bührle, propriétaire de Pilatus. Il pourrait même devoir fermer son commerce. Il finit donc par refuser. Les jours suivants, je le relance sans cesse. A bout d’arguments, je lui propose un marché.
-

Avez-vous un ami à l’étranger qui vend des armes tout comme vous?
- Oui, j’ai un tel ami en Grèce.
- Seriez-vous d’accord d’expédier le document PC-7 à cet ami et de lui demander de me le réexpédier à Berne? Si vous le faites, je m’engage à écrire dans mon article que j’ai reçu ce document de Grèce, et rien d’autre sur ma source.

Et c’est ainsi que nous avons procédé. Que mes lecteurs me pardonnent cette demi-vérité, ce demi-mensonge par le silence. Mais c’est un pieux mensonge, le seul moyen de publier mon information, de faire avancer la vérité. Si Paris valait bien une messe, la vérité vaut bien quelques silences. Dès que je reçois le document de Grèce, je me mets au travail et demande à Ariel Herbez, alors correspondant de la TLM à Genève, de me filer un coup de main. L’associer à ce scoop n’était que justice, lui qui avait tout compris bien avant les autres et qui suit ce dossier depuis plusieurs années. Nous préparons donc trois pages pour la TLM sur un titre général: «Pilatus civil: champion de la bombe et du canon.» Le mercredi 25 juillet 1984, la veille de la parution, je téléphone à Pilatus à Stans pour avoir sa réaction, les informant du même coup de la publication du lendemain. En entendant sa réponse, je blêmis: «Un document de notre maison intitulé "Armement systems", ça n’existe en aucun cas. C’est 200% hors de question. C’est sûrement un faux. Si vous le publiez, vous devrez en subir les conséquences.» Catastrophe! Je préviens Pilatus que j’arrive immédiatement avec le document. Et je demande à la TLM l’avis d’Antoine Exchaquet, le rédacteur en chef de l’époque, que nous appelions «Rantanplan» et que nous avions tort de sous-estimer: il cachait un réel courage sous une épaisse couche de diplomatique courtoisie. Exchaquet accepte de préparer pour le lendemain deux TLM, l’une sans le scoop Pilatus et l’autre avec. Il donne l’ordre de monter un bouchon de trois pages. 

Roger de Diesbach

par Roger de Diesbach

Roger de Diesbach (1944–2009) fut un journaliste suisse influent, reconnu pour son engagement envers un journalisme d'investigation rigoureux. Rédacteur en chef de La Liberté de 1995 à 2004, il transforma ce quotidien fribourgeois en un média romand indépendant, défendant la vérité même lorsqu'elle dérangeait. Lauréat du Prix Jean-Dumur en 1987, il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont Presse futile, presse inutile.

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