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De gauche à droite: Elio Erriquez et Emanuel Christen, membres du CICR enlevés en octobre 1989 au Liban par les milices chiites et libérés après dix mois de détention. © CICR

L’aventure du BRRI: des otages suisses à José Giovanni (13/20)

Malgré les difficultés financières de la presse, le Bureau de reportages et de recherches d’information (BRRI) fondé par Roger de Diesbach poursuit ses enquêtes et révèle maintes affaires. Ainsi, apprend-on que c'est le chef d'Etat libyen Kadhafi qui a payé la rançon des deux otages suisses du CICR enlevés fin 1989 au Liban.

«Après une dizaine de belles et bonnes années au service de votre journal, je vous donne ma démission pour la fin juin 1986. Passionné par mon travail, je suis un journaliste heureux; j’ai une haute idée de mes lecteurs, de mon journal et de mon métier, je tiens à ne pas trop changer.» Telle est la lettre que j’envoie à Marcel A. Pasche, directeur du journal Le Matin et des publications d’Edipresse, le 27 février 1986. Le licenciement, sans avertissement et pour des raisons peu explicables d’Ariel Herbez, qui travaillait à la rédaction genevoise de la TLM, et le départ de Georges Plomb, engagé à mes côtés comme correspondant parlementaire à Berne, ont forgé ma décision. Mais ma raison essentielle a trait à la nouvelle ligne du Matin. Je ne suis pas opposé à un journalisme populaire de qualité, mais j’estime que le journal a choisi une voie dangereuse pour sa crédibilité. J’écris à Marcel Pasche: «La hiérarchie de l’information est souvent inexistante ou faussée. Ce qui est censé plaire, heurter ou faire vendre prime sur l’information. Toute discussion à ce sujet est impossible, car l’argument journalistique, jugé pervers, est gommé par une présentation détaillée des chiffres de vente en progression. On se garde bien de faire le troisième coup de téléphone qui réduirait à néant l’information formidable du lendemain. L’information sérieuse, même exclusive, tombe par définition, et avant lecture, dans la catégorie des vieilles barbes mortelles. La politique aussi. Couic! Et vivent le léger, le rose, le superficiel, le sexe voilé et autres radotages de la mère Teissier!» Il y a plus de vingt ans, déjà!

En ce premier jour de décembre 1986, on sonne à la porte de notre ferme restaurée de Rossens. Un jeune homme demande à ma femme Nicoletta qui vient lui ouvrir: «Tu es sa femme ou sa fille?» Je grince… Après cette entrée en matière empreinte de la dernière diplomatie, je l’observe. Il a le look un peu punk et d’invraisemblables souliers pointus, mais respire la franchise, l’ouverture. Il y a chez lui une force humaine qui me plaît tout de suite. C’est Jean-Philippe Ceppi. Je l’ai engagé comme journaliste stagiaire afin de m’aider à lancer le Bureau de reportages et de recherches d’information, plus connu par la suite sous le nom de BRRI (nous voulions l’appeler BRI mais la Banque des règlements internationaux a fait barrage). Avec Ceppi, j’ai eu la main heureuse. Un coup de chance. L’idée du BRRI est simple: les quotidiens font de moins en moins d’investigations. Nous allons les faire pour eux. Nous proposons de livrer de quinze à vingt enquêtes par mois à un quotidien par canton. Notre argument principal: «Nous ne pouvons pas vous garantir l’exclusivité, mais refuser de vous abonner au BRRI, c’est laisser de nombreuses informations originales à vos concurrents.» Durant plus de sept ans, notre agence a publié dans une vingtaine de journaux des trois régions linguistiques quelque 1’300 enquêtes, souvent délicates. Lorsque ses informations étaient reprises par tous, elle touchait un million de lecteurs. Elle a compté jusqu’à cinq journalistes à plein-temps, renforcés par de nombreux journalistes libres, en Suisse ou à l’étranger (outre Ceppi ont travaillé à plein-temps pour le BRRI Jane-Lise Schneeberger, Christophe Passer, Marie-Christine Petitpierre, Yvan Mudry, Diane Gillard, Pierre-André Sieber, Jean Lugue, Magali Prod’hom, Michèle Buser, Philippe Huber, Peggy Bülhmann et Nicoletta de Diesbach, ma femme, qui s’occupait de l’administration: sans eux, cette aventure eut été impossible, je leur dois toute ma reconnaissance, nda).  Elle n’a jamais perdu de procès. Faire métier de la provocation n’était nullement l’idéal de cette agence. Mais elle voulait s’éloigner de l’information officielle, de la langue de bois, montrer les ficelles et parfois secouer les tabous. Le BRRI ne méprise pas les scoops mais n’en fait pas une obsession. Il préfère l’information qui dure, révélatrice des fonctionnements de la société, de la politique ou de l’économie. Il est absolument indépendant et n’a aucun préjugé. Il respecte la sphère privée et les règles journalistiques en évitant les campagnes, les chasses aux sorcières et les vaines polémiques. Il se fiche comme d’une guigne des retombées politiques de ses informations ou de savoir si une enquête est plus ou moins vendable.

L’idée était belle mais les obstacles énormes, d’autant que, venant d’une famille où parler d’argent était jugé mal élevé, je n’étais pas vraiment préparé à la gestion d’entreprise. Pour obtenir des abonnements, il a fallu tout d’abord convaincre les quotidiens clients de la minuscule Suisse romande, puis les Tessinois (Le Giornale del Popolo était abonné) et les Alémaniques. Avec ces derniers, au début, nous avons connu des difficultés de deux types. Pour eux, tout ce qui venait de la Suisse francophone était suspect de légèreté ou de gauchisme. Ensuite, on ne traduit pas littéralement un article du français en allemand. Au départ, nous avons connu de gros problèmes de traduction. Il nous a fallu des années pour découvrir la perle rare, un traducteur lucernois nommé Robert Schnieper, doté d’une fibre journalistique hors du commun. Nous lui avons donné la liberté d’adapter nos articles à la langue allemande, de s’éloigner du texte original. C’est grâce à ses compétences et à sa rapidité que le BRRI a réussi à s’implanter en Suisse alémanique, à gagner la confiance. Au début, durant des mois, nous avons fait traduire nos articles à perte. Par la suite, une dizaine de quotidiens alémaniques se sont abonnés au BRRI. Certains, comme l’Aargauer Tagblatt, la Bündner Zeitung ou le Zürcher Oberländer publiaient chaque mois de 60 à 80% de nos articles. Autre bonne surprise, le soutien que les correspondants alémaniques en Suisse romande nous ont toujours apporté. Evelyn Kobelt, Christophe Büchi, pour ne citer qu’eux, auraient pu nous considérer comme des concurrents gênants. Ils nous ont prêté main-forte. Magnifique et rare! 

Née avant Internet, notre agence ne disposait pas encore des autoroutes de l’information qui lui auraient grandement facilité la tâche, tant pour ses recherches que pour ses transmissions. Pour gagner du temps, nous avons acheté l’un des premiers Téléfax capables d’expédier le même texte à une vingtaine de clients. Il valait 7’000 francs à l’époque; contre 200 francs aujourd’hui? Certains grands journaux ne supportaient pas de voir ces indépendants proposer des enquêtes clé en main aux rédactions. Ils ont eu à l’égard du BRRI une attitude de rejet et de concurrence hostile. Et le journalisme d’investigation pratiqué par notre agence tombait en Suisse dans un climat de méfiance qui n’a pas encore disparu. Cette méfiance n’était pas toujours injustifiée, car il s’est parfois fait n’importe quoi au nom de l’investigation. Mais la tendance pourrait fort bien s’inverser. Aux Etats-Unis comme en France, certains sondages le prouvent. Mais les lecteurs exigent que les journalistes d’investigation qui s’attaquent aux «affaires» s’en tiennent à des méthodes loyales. En janvier 1999, Le Temps stratégique consacre un numéro spécial aux ateliers d’investigation américains. Aux Etats-Unis, de grands journaux ont quasiment abandonné la coûteuse recherche d’information et se reposent dans ce domaine sur des agences privées du type BRRI. Outre Internet, ces bureaux d’investigation profitent d’un autre avantage. Il existe aux Etats-Unis nombre de fondations citoyennes qui encouragent le journalisme de qualité. En Suisse, les fondations de ce type dépendent souvent de la grande industrie et payeraient plutôt pour moins d’investigation… La mort de l’excellent Journal de Genève a bien montré qu’un journal qui ne cire plus assez les bottes de ses financiers peut se condamner à disparaître. Reste que l’investigation coûte cher. Avec les salaires (conventionnels), les assurances sociales, l’achat d’articles, les voyages, l’infrastructure, les communications, etc., le BRRI devait trouver de 45’000 à 75’000 francs par mois. Un vrai casse-tête! Et pas question de chercher des sponsors qui auraient pu restreindre son indépendance. En tout et pour tout, nous avons accepté deux mandats extérieurs. Le journal des prisons d’abord, Forum prison et liberté. Il a cessé de paraître après deux ans, car jugé trop progressiste par les directeurs de prisons. Et l’Office fédéral de l’environnement nous a demandé d’enquêter régulièrement sur l’exportation de déchets toxiques occidentaux vers le tiers monde, sans nous donner de sujets concrets ni nous dicter la conclusion de nos articles. Comme le thème général était d’un intérêt public évident, nous avons accepté avec reconnaissance ce mandat général. Un dossier intitulé: L’Afrique a faim, v’là nos poubelles!, a été dirigé par Jean-Philippe Ceppi et publié par le CETIM (Centre Europe-Tiers-Monde), à Genève. Autres services du BRRI, peu rentables: un service photographique et une revue mensuelle, Les enquêtes du BRRI, adressée à un centaine de lecteurs et amis abonnés.

Durant ses huit ans d’existence, le BRRI a été magnifiquement soutenu par la grande majorité de nos consœurs et confrères journalistes. Mais leurs propos ne faisaient pas toujours le bonheur des éditeurs, appelés en fin de compte à signer nos contrats. Jugez plutôt. Domaine public du 4 juillet 1987: «On voit d’ici l’intérêt pour l’ensemble de la presse, et pour le public, d’avoir un canal d’information qui ne soit ni la propriété des éditeurs, ni celle des annonceurs, mais tout simplement celle des journalistes.» L’Auditoire, de l’Université de Lausanne, en avril 1987: «A l’heure où la plupart des journaux à grand tirage publient principalement des informations aseptisées ou des faits divers sanglants, saluons la volonté de cet homme et de son équipe qui, avec des moyens limités, essayent de battre en brèche certains mini empires de la presse helvétique. Avis aux étudiants qui, au cours de leurs recherches, découvrent une information originale ou exclusive, le BRRI est "à l’écoute de ceux qui n’ont pas les moyens de se faire entendre"» Télex, l’organe de presse de la Fédération suisse des journalistes, consacre cinq pages au BRRI en été 1990, sous la signature de Laurent Duvanel. Son titre: «BRRI: la qualité des articles et l’attrait des tabous.» Interrogés, nos clients sont pleinement satisfaits; les louanges pleuvent. Et Duvanel de souhaiter en conclusion que cette agence de presse d’un genre nouveau se transforme en coopérative ou en société anonyme «propriété des journalistes et non pas des éditeurs». S’il n’était pas toujours du goût de ces derniers, le soutien exemplaire de la presse suisse fut le meilleur remède à nos doutes. Car on ne se lance pas dans une telle aventure sans la peur au ventre et d’écrasants soucis financiers. Très franchement, cet aspect-là a considérablement assombri ces sept magnifiques années du BRRI. En 1987, j’ai reçu le Prix Jean Dumur, octroyé pour la première fois par une douzaine de grands journalistes romands. Ce prix récompense le courage en journalisme. Quelques années plus tard, Jean-Philippe Ceppi, alors journaliste libre, recevra le même prix pour l’excellence de ses reportages sur le génocide rwandais. En 1990, toute l’équipe du BRRI a reçu le prix spécial du jury de la Foire d’échantillons de Bâle pour onze reportages économiques.

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