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Tout dire sans condamner (17/21)

Jean-François Bergier, historien suisse, responsable de la Commission Bergier, un groupe d’expert chargé de faire la lumière sur les relations controversées entre la Suisse et le Troisième Reich.  © Laurent Gillieron / Keystone

Près de cinquante ans après la Seconde Guerre mondiale, le vernis de la neutralité helvétique craquelle. L'affaire des fonds juifs met à mal le mythe, le système bancaire et le général Guisan. Sans parler des modèles de courage qui ont arraché des milliers de Juifs aux griffes de la bête nazie que les autorités, le CICR ou la Croix-Rouge suisse ont blâmés, licenciés, rejetés...

 45 minutes de lecture

Ce 22 juillet 1988, le BRRI publie une curieuse information: Akiva Lewinsky, ancien trésorier de l’Agence juive, fera prochainement le voyage d’Israël en Suisse afin de rouvrir le délicat dossier des fonds juifs déposés dans les banques helvétiques durant la Seconde Guerre mondiale. Selon lui, les montants confiés aux banques suisses par les victimes de l’holocauste dépassent de beaucoup la dizaine de millions de francs déjà rendus par les banques aux héritiers ou à des organisations d’entraide juives. Cette démarche de l’Agence juive suscite une levée de boucliers, non pas tant chez les banquiers suisses qui s’en moquent qu’au sein de la communauté israélite suisse.

Avant la création de l’Etat d’Israël, l’Agence juive a joué le rôle de gouvernement en exil; elle est aujourd’hui une sorte de pont entre Israël et les juifs du dehors, la diaspora. Interrogé par téléphone, M. Lewinsky affirme qu’il a reçu des demandes d’immigrés de l’Est qui recherchent l’argent que leurs parents avaient placé avant la guerre en Suisse. La Gazette juive de Bâle attaque à la une: «Le délai fixé pour réclamer de tels fonds est expiré depuis 14 ans et les banques suisses ne possèdent plus rien. L’Agence juive est-elle si mal informée qu’elle veuille rouvrir des négociations pour réclamer de l’argent qui n’existe plus? Ou bien, est-ce de sa part une tentative désespérée pour compenser la baisse constante des dons de la diaspora? De tels coups dans l’eau ne sont pas faits pour restaurer la confiance en cette organisation.» Mal informé Lewinsky? Il répond: «J’étais en Suisse lorsqu’on réglait le problème.» Tant l’Association suisse des communautés israélites que l’Union suisse des comités d’entraide juive soulignent que cette affaire, une vieillerie, est liquidée. Pour Berne aussi. En 1964, les banques et autres détenteurs de fonds ont annoncé 9,74 millions appartenant à 961 personnes disparues. Sur les 7’000 héritiers qui se sont présentés, bien peu seront retenus. En 1980, la partie non distribuée de cet argent a été remise à des organisations juives de bienfaisance. En 1946, Berne signe avec les alliés l’accord de Washington, aux termes duquel elle leur remet pour solde de tout compte un montant de 250 millions représentant l’or que les nazis avaient volé lors de leurs invasions et placé dans les coffres suisses. S’ajoutait à cette somme de 50 à 125 millions représentant le total de l’argent déposé par des Allemands en Suisse. Etrangement, cet argent aurait été restitué aux seuls Etats-Unis, pour solde de tout compte. La Suisse estime donc le cas réglé. Elle a grand tort de ne pas prendre au sérieux l’enquête d’Akiva Lewinsky.

Pour le journaliste, l’affaire dite des «Fonds juifs» était un jeu d’équilibrisme: pour que la vérité soit établie sans concession, il a fallu se battre contre les défenseurs du mythe du hérisson helvétique qui aurait sauvé le pays des griffes nazies. Mais il fallait le faire sans tomber dans l’autre extrême, une injuste condamnation collective du peuple suisse de l’époque au mépris du contexte, ce dramatique encerclement du pays par les forces de l’Axe. Au Journal de Genève, nous avons lancé le débat sur les fonds juifs et l’attitude de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale. Nous l’avons fait sans acharnement, ni jugement ou condamnation, mais naturellement, systématiquement, parce que les archives de 39-45 s’ouvraient et que de nouveaux plaignants des pays de l’Est, libérés par la chute du mur de Berlin, demandaient des comptes à la Suisse. Et nous avions gagné la liberté de parler de tout, donc aussi de ce douloureux débat, passionnant et passionné. Au fil des mois, nous donnons la parole à tout le monde, même aux historiens les plus critiques, ce qui n’allait pas de soi dans le journal de René Payot. Ainsi, le 12 mai 1994, nous publions un «missile» de l’historien de gauche Hans-Ulrich Jost: «Si notre pays n’a pas vraiment procédé à un examen critique de son histoire durant la guerre, c’est parce qu’il n’y a jamais eu de rupture dans la classe politique au pouvoir. Pour faire table rase de son passé le plus dérangeant, le Conseil fédéral a accepté de publier l’identité des 173 Suisses germanophiles ou capitulards, auteurs de la fameuse pétition des 200 en 1940, mais ceux qui, à la tête de l’élite helvétique, collaboraient avec les nazis n’ont eu aucun ennui. Sauf le ministre des Affaires étrangères Pilet-Golaz, sacrifié pour calmer la colère de l’URSS après-guerre.» Et Jost de poursuivre: «Durant la guerre, la Suisse a tout fait pour rendre compatibles adaptation et résistance. Comme elle a refusé toute autocritique après la guerre. On se retrouve maintenant avec des questions et des contradictions désagréables. Il n’y a pas de doute, notre pays était économiquement intégré aux forces de l’Axe. La Suisse a participé pour 5 milliards de francs à l’effort allemand, ce qui représente 50 milliards de nos francs actuels.» Les historiens ne sont-ils pas responsables de ce manque de sens critique? Jost: «Contre l’avis d’historiens remarquables, le Conseil fédéral a chargé l’historien Edgar Bonjour de raconter l’histoire de la Suisse de 39 à 45. Il s’est réservé le droit de censurer les passages qui lui déplaisaient. Et le pouvoir a atténué les faits. De nombreuses familles ont verrouillé leurs archives. La Banque nationale a fait de même.» Mais le contexte de l’époque, Hans-Ulrich Jost ne l’oublie-t-il pas? «La Suisse a toujours su qu’elle ne pourrait pas survivre sans approvisionnement de l’étranger, que sa neutralité ne durerait pas plus longtemps que ses réserves. C’était le contexte de l’époque, mais on ne le crie pas sur les toits.»

Roger de Diesbach

par Roger de Diesbach

Roger de Diesbach (1944–2009) fut un journaliste suisse influent, reconnu pour son engagement envers un journalisme d'investigation rigoureux. Rédacteur en chef de La Liberté de 1995 à 2004, il transforma ce quotidien fribourgeois en un média romand indépendant, défendant la vérité même lorsqu'elle dérangeait. Lauréat du Prix Jean-Dumur en 1987, il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont Presse futile, presse inutile.

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