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Quand l'Iran rapatrie ses tonnes d'or (20/21)

En automne 2005, 250 tonnes d'or, que le régime des mollahs avait confiées au Crédit Suisse, sont chargées à bord de plusieurs avions à l'aéroport de Zurich-Kloten. Un énorme déplacement de fonds pour anticiper d'éventuelles sanctions occidentales contre son programme nucléaire.

 18 minutes de lecture

«Pour anticiper d’éventuelles sanctions occidentales contre son programme nucléaire, l’Iran a rapatrié en automne 2005, depuis l’aéroport de Zurich, près de 250 tonnes d’or que le régime des mollahs avait confiées au Crédit Suisse, la deuxième banque helvétique. 250 tonnes et peut-être bien plus.» Telle est l’information exclusive que je publie le 30 mars 2006 à la une de La LibertéNon sans mal. Cet or a été embarqué dans le plus grand secret à l’aéroport de Zurich-Kloten en octobre et novembre 2005 par des avions charters iraniens. Le métal précieux provenait du Credit Suisse (CS) qui, lié par le secret bancaire helvétique, ne peut rien dire sur les activités de ses clients. Mais le Credit Suisse ne dément pas. La valeur de l’or rapatrié depuis Zurich est de quelque 5 milliards de francs suisses. Cet or iranien avait probablement été stocké dans un port franc, car il semble avoir échappé aux contrôles minutieux des douanes suisses. Plus étrange encore, les services officiels helvétiques interrogés affirment tout ignorer de cet énorme transfert d’or. Le métal précieux a été expédié par le Credit Suisse par avion directement à Téhéran, à la Banque Markazi, la Banque centrale d’Iran. Le transitaire était la compagnie suisse Danzas. Ce sont des avions charters affrétés par Iran Air qui sont venus chercher ces tonnes d’or à Zurich. Combien d’avions? Au moins trois. En effet, grâce à l’aide précieuse des observateurs d’avions, qui publient depuis quarante-six ans la revue mensuelle Jetstreamà Zurich, nous apprenons que trois avions charters d’Iran Air se sont posés à Kloten: un Boeing 747-200 Jumbo en octobre 2005 et deux Airbus A 300 en novembre. Pour le reste, il n’est pas exclu que Téhéran ait affrété d’autres charters d’autres compagnies emportant de l’or ou des fonds iraniens vers d’autres destinations. Selon l’Organisation des guérilleros fédaïs du peuple iranien (OGFPI), un mouvement communiste clandestin d’opposition au régime des mollahs, l’Iran a rapatrié depuis octobre 2005 700 tonnes d’or et plus de 20 milliards de dollars déposés dans des banques occidentales, mais cette information est impossible à confirmer. Cet énorme déplacement de fonds aurait été organisé afin d’éviter un éventuel blocage des fonds iraniens par les pays occidentaux qui veulent à tout prix faire cesser le programme d’enrichissement d’uranium de Téhéran. Cette opération financière démontre que l’Iran serait bien décidé à poursuivre ses expériences menant à l’arme nucléaire.

Toujours selon un dirigeant de l’OGFPI, les dirigeants iraniens se sont réunis au début de l’automne 2005 sous les auspices du guide suprême l’ayatollah Khamenei. Les conclusions de cette rencontre au sommet furent les suivantes: l’Iran continuera à enrichir de l’uranium. Bush bloqué en Irak et sa CIA affaiblie ne peuvent pas agir avec l’agressivité d’antan. Les Etats-Unis ont besoin de l’Iran s’ils veulent se désengager en Irak. Avec l’explosion du Likoud et la division de ses dirigeants, Israël est également en position de faiblesse. L’Iran doit profiter de cette situation favorable qui pourrait ne pas durer. L’Occident pourrait alors serrer les rangs contre Téhéran et décider comme première mesure un blocage des fonds iraniens. Il faut donc retirer les fonds iraniens déposés en Occident sans perdre de temps. 

Si Téhéran a bien sûr apporté un démenti à mes informations, plusieurs hauts personnages iraniens avaient évoqué au début 2006 la possibilité de rapatrier les fonds iraniens déposés en Europe pour éluder les sanctions occidentales. Ainsi, le 19 janvier 2006, le président de la Banque centrale d’Iran, Ebrahim Sheibani, avait affirmé: «Nous transférons nos réserves de tous les secteurs, notamment nos réserves provenant de recettes pétrolières, là où nous le jugeons nécessaire. Cela est en train d’être fait.» Le même jour, le ministre iranien de l’Economie et des Finances, Davoud Danesh Jafari, avait affirmé que les Occidentaux n’avaient pas le droit de bloquer les avoirs iraniens: «S’ils le faisaient, ce serait contraire à leurs intérêts car les pays pétroliers deviendraient anxieux et transféreraient leurs réserves financières vers des endroits plus sûrs.» Selon Asharq Al-Awsatle grand quotidien arabe paraissant à Londres, citant une source de la Banque centrale d’Iran, l’Iran a «décidé de retirer aux Européens la carte d’un gel de ses fonds en cas de confrontation politique ou militaire au sujet de son programme nucléaire». Le Conseil supérieur de la sécurité nationale d’Iran a ordonné à la Banque centrale, au Ministère du pétrole et aux institutions financières liées à l’Iran de transférer dans des banques asiatiques leurs fonds placés dans des banques européennes. Amusant: après le rapatriement des 250 tonnes d’or iranien déposées en Suisse, l’Union de Banques Suisses (UBS), la première banque helvétique, et le Credit Suisse annoncent, à la fin janvier 2006, qu’elles coupent leurs relations avec tout ou partie de leurs clients iraniens. Les grandes banques helvétiques ont-elles pris cette décision sur pression des Etats-Unis, pays où elles réalisent une bonne partie de leur chiffre d’affaires? On est en droit de le penser, d’autant qu’elles annonçaient le même jour la rupture de leurs relations avec la Syrie, pays classé dans «l’axe du mal» par George W. Bush. Mais l’UBS le nie: «Ce n’est pas une décision politique.» A noter que la décision du CS est moins radicale que celle de l’UBS. Le Credit Suisse ne renonce qu’à l’établissement de nouvelles relations privées avec des clients en Iran et en Syrie. En faisant bonne mine aux Etats-Unis sans se brouiller avec l’Iran, le CS limitait les risques des deux côtés. Ce qui n’a pas empêché la SEC, l’autorité de surveillance de la bourse américaine, d’inscrire le Credit Suisse, Syngenta et ABB sur la liste noire des entreprises ayant des relations avec «les Etats voyous», dont l’Iran, la Syrie, Cuba, la Corée du Nord et le Soudan.

Roger de Diesbach

par Roger de Diesbach

Roger de Diesbach (1944–2009) fut un journaliste suisse influent, reconnu pour son engagement envers un journalisme d'investigation rigoureux. Rédacteur en chef de La Liberté de 1995 à 2004, il transforma ce quotidien fribourgeois en un média romand indépendant, défendant la vérité même lorsqu'elle dérangeait. Lauréat du Prix Jean-Dumur en 1987, il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont Presse futile, presse inutile.

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