Suisse-dictatures: le double discours (3/20)

© Keystone / Str
L'ancien président de la banque nationale Fritz Leutwiler de 1974 à 1984 entouré à droite par le ministre sud-africain des Affaires étrangères Pik Botha et à gauche par le responsable de la South African Reserve Bank Dr. Gerhard de Kock lors d'une rencontre en Afrique du Sud en 1986.

Mes sujets de prédilection furent l'Afrique, l'apartheid, l'espionnage, l'armée et les trafics d'armes, l'histoire moderne, l'extrême droite et l'extrême gauche.

Août 1976. Mon ami Ariel Herbez, alors correspondant de l’Agence télégraphique suisse (ATS) à Genève, m’informe par télex que la société genevoise Air Maintenance monte en sous-traitance des hélicoptères allemands MBB (Messerschmitt-Bölkow-Blohm) pour les carabiniers du nouveau dictateur chilien Augusto Pinochet. Comme souvent, nous décidons de travailler ensemble. Je me charge de mener l’enquête au niveau fédéral, afin de lui donner plus de surface. Des questions se posent: pourquoi l’Allemagne fédérale n’exporte-t-elle pas directement ces appareils au Chili? Sa législation l’interdit-elle? Et la Suisse? Ces exportations ne contreviennent-elles pas à ses lois limitant l’exportation de matériel de guerre vers les pays où règnent des tensions? Enquête faite, je transmets mon article au télex de l’ATS peu après midi, afin qu’il puisse être envoyé aux médias. Et j’attends. Que dit ce texte? Que, sur commande de la police chilienne, six hélicoptères MBB ont été montés en sous-traitance par Air Maintenance, filiale à Genève-Cointrin de la compagnie française Fraissinet. Deux appareils, chargés sur des camions belges, ont quitté Genève mercredi 11 août pour Santiago du Chili via Anvers. Là, ils ont été pris en charge par un cargo chilien. Et l’enquête journalistique d’expliquer que ces hélicoptères MBB B0-105 sont à usages multiples et peuvent fort bien être pourvus d’armes. Cependant, à Berne, la Direction générale des douanes affirme que les hélicoptères livrés par Air Maintenance aux carabiniers chiliens ne sont pas armés, qu’ils ne sont pas équipés de dispositif d’arrimage d’armes et de munitions, ni d’autres équipements destinés à des fins militaires. La même Direction des douanes jure que ces hélicoptères sont purement «civils»: «Ce fait a été confirmé par les fonctionnaires qui ont contrôlé les appareils à la sortie, par ceux qui ont analysé le rapport de travail et par Air Maintenance elle-même.» Mais la Direction des douanes de relativiser: «Chaque avion, chaque hélicoptère peut être déclaré "à usages multiples", car rien n’empêche un pays de mettre des compagnies de soldats dans un Boeing.» Toute entreprise suisse fabriquant, montant ou simplement fournissant des installations complémentaires à un aéronef quelconque doit se munir d’autorisations en cas d’exportation ou de réexportation. C’est le Département militaire qui les délivre s’il s’agit d’appareils armés ou équipés de dispositifs d’arrimage d’armes. C’est la Division fédérale du commerce qui doit donner son feu vert s’il s’agit d’avions civils ou d’avions militaires non armés.

Pour Air Maintenance, la situation est différente. L’entreprise a en effet reçu de la Direction fédérale des douanes un passavant valable pour l’importation et la réexportation de tous les types d’avions, les militaires exceptés. Ce passavant permet à l’entreprise genevoise de réexporter les appareils montés en Suisse où elle le désire. «De toute façon, soulignent les douanes fédérales, on ne peut jamais vraiment contrôler l’exportation: aucun pays destinataire ne peut garantir à la Suisse que les appareils qui lui sont envoyés ne seront pas réexportés vers un pays tiers.» Interrogé, Eric Fraissinet, président d’Air Maintenance, affirme que tout est conforme à la législation suisse et aux autorisations reçues par les douanes. Air Maintenance ne fait que traiter au profit d’une maison allemande et obéit aux ordres de cette entreprise: «Il se peut que des crayons ou du papier fabriqués en Suisse se retrouvent au Chili. Je ne vois pas l’intérêt d’en parler.» Et la conclusion d’Eric Fraissinet: «On m’a demandé du travail, j’ai obéi aux ordres, le reste ne me regarde pas.» Quant à MBB, contactée à de nombreuses reprises, elle se refuse à tout commentaire.

En ce début d’après-midi du 17 août, j’attends toujours que l’ATS envoie notre enquête à ses clients. Je ne vois rien venir et, inquiet, me rends à la salle des télex afin de pousser un léger coup de gueule. A voir les têtes sinistres de mes amis télexistes, je comprends immédiatement. Il y a problème. «La direction est venue prendre ton enquête et nous a demandé de ne pas en parler!» De retour à la rédaction, j’attends 17 h avant d’appeler la direction qui me convoque vingt minutes plus tard. Il y a là le directeur Georges Duplain, le rédacteur en chef Cyril Tchimorin et Bruno Auderset, chef du service suisse. Ils sont réunis depuis plus de deux heures, afin de retravailler notre enquête. Ils l’ont coupée des deux tiers, et même le paragraphe suivant: «Qui sont les carabiniers chiliens? Interrogée, l’Ambassade du Chili à Berne en donne la définition: "C’est toute la police du Chili, la gendarmerie, la police urbaine et la police rurale, réunie en un seul corps. Ce corps de police a un caractère militaire. Il est chargé de tout l’ordre interne au Chili"» Bref, même le représentant de Pinochet à Berne est censuré par l’ATS. Face à la direction qui me reproche un manque d’objectivité, je refuse les coupures proposées. J’accepte pourtant que l’article réduit passe sur le canal de l’ATS, mais sans mes initiales ni celles d’Ariel Herbez. En contrepartie, je demande l’autorisation de publier la totalité de l’enquête dans un journal de mon choix. La direction me donne son feu vert, «par gain de paix», affirme-t-elle. A cette époque, j’avais donné ma démission à l’ATS et j’étais déjà engagé comme correspondant parlementaire à Berne par la Tribune de Lausanne-Le Matin (TLM). Je devais commencer dans ces nouvelles fonctions au début 1977. J’étais d’autant plus heureux de ce changement que Marcel A. Pasche, alors directeur des publications d’Edipresse, m’avait donné un cahier des charges novateur à l’époque. Ma tâche était bien moins de suivre au jour le jour l’actualité fédérale que de rechercher l’information au niveau suisse. Le rêve! Raison de plus pour craindre que cette dispute avec l’ATS ne vienne casser cet engagement inespéré. Je panique un peu, aussi par manque d’expérience de la bagarre. Le mercredi 18 août, la TLM publie sous ma signature la version complète de l’enquête alors que les autres médias sont contraints de ne reprendre que la version réduite par l’ATS à quelques lignes. Immédiatement, les protestations pleuvent sur l’agence, accusée de privilégier un journal.

A l’interne, c’est la crise. Avec mon confrère et ami Cédric Dietschy, nous rencontrons le rédacteur en chef Cyril Tchimorin afin d’obtenir une trêve. «Pour qui vous prenez-vous?» nous répond-il en substance. C’est alors que le secrétariat de l’ATS (vive le «petit personnel») nous apprend que la direction de l’agence a reçu à plusieurs reprises coups de téléphone et visites d’un étrange colonel de l’armée suisse. Il s’agit du colonel Hans Tschäppeler, conseiller en Suisse de MBB-Munich pour les «affaires de police». Alerté par un appel d’Ariel Herbez, ce représentant de MBB a été reçu à deux reprises par la direction de l’ATS qui s’est bien gardée d’en informer son service d’enquêtes. En réalité, la direction était convaincue que l’enquête était exclusivement menée par Ariel Herbez à Genève. Elle pensait que ce dernier, qu’elle considérait comme un affreux gauchiste, avait travaillé la main dans la main avec un comité anti-Pinochet à Genève. Bref, l’ATS met en place un piège destiné à attraper la main dans le sac «l’activiste» Herbez. A sa grande surprise, elle tombe sur un texte du Service d’enquêtes (SER) signé de mes initiales (rd) et de celles de Cédric Dietschy (di). Pour nous, l’important était que nos informations soient transmises par l’ATS et reprises par ses clients, les médias helvétiques. Les initiales publiées au bas des dépêches, jamais reprises par les journaux, n’avaient à nos yeux aucune importance. Notre texte en main, le jour de la censure, la direction convoque à nouveau le colonel Tschäppeler et lui montre l’article. Ce dernier conteste notre information. «Les hélicoptères ne sont pas "montés" en Suisse mais seulement "équipés"» précise-t-il, ce qui renforce la direction dans son idée que notre enquête est peu objective. Ce n’est qu’à 19 h que l’ATS transmettra aux rédactions son texte revu et ratatiné.

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