La Suisse centre du monde de l'or (4/20)

© Starline / Freepik

Après l'or de l'Afrique du Sud, la place financière helvétique accueille les «diamants du sang» dont le commerce alimente plusieurs conflits africains.

Qui pouvait être assez naïf et fantaisiste pour imaginer une foule de douaniers helvétiques comptant frénétiquement les lingots d’or entrant et sortant du pays? Qui? Moi. Et je pose tout de go la question en ce début avril 1977 à un très sérieux responsable des métaux précieux de l'Administration fédérale des douanes. Ce fonctionnaire est Romand et sympathique. Cela tombe bien. Je lui demande combien de tonnes d’or passent chaque année par la Suisse. Il me reprend. «Vous me demandez bien la statistique par pays des ventes et achats d’or sur le marché suisse? Vous avez de la chance. Je l’ai ici et je n’ai le droit de la montrer que si on me la demande.» Le fonctionnaire ouvre un tiroir et me tend le précieux document jusqu’ici inédit. Parfois, il n’y a qu’à demander, sans avoir peur du ridicule. Publiée par la TLM le 8 avril 1977 sous le titre: «Des chiffres stupéfiants: la Suisse centre du monde de l’or», cette statistique prouve que, depuis 1968, la place financière helvétique est devenue le chef mondial incontesté du marché libre de l’or. En d’autres termes, les quantités d’or importées par les banques suisses sont presque aussi élevées que la production d’or annuelle du monde occidental (1’200 tonnes). Cette statistique prend en compte l’or importé ou exporté par les grandes banques suisses, de l’or qui a physiquement traversé la frontière dans un sens ou dans l’autre. Aux différentes entrées du pays, nos braves douaniers comptent et cochent effectivement les lingots et les barres d’or. En 1976, la Suisse a importé 1’133 tonnes d’or pour une valeur de 11,1 milliards de francs. Le principal vendeur d’or sur le marché zurichois est la Grande-Bretagne (374 tonnes d’or pour 3,8 milliards de francs). Cet or provient probablement, en très large partie, d’Afrique du Sud qui vend aussi directement de l’or en Suisse: pour 1,9 milliard de francs en 1976. Une autre surprise de taille: malgré la guerre froide qui fait rage, l’Union soviétique est fort bien placée sur cette liste-là. En 1976, l’URSS a vendu en Suisse 328 tonnes d’or pour 3,36 milliards de francs. Un chiffre record! En 1969, elle ne vendait rien à Zurich, mais 3 tonnes en 1970, 17 tonnes en 71, 157 tonnes en 72, 293 tonnes en 73, 130 tonnes en 74 et 146 tonnes en 75. Selon les spécialistes interrogés à l’époque, Zurich est devenue la place financière où l’URSS se procure la majorité de ses devises fortes. Ainsi, aussi anticommunistes furent-ils, les «gnomes» de la Bahnhofstrasse zurichoise étaient sans doute indispensables à Moscou. En revanche, en 1976, la Chine populaire ne vendait que 2 tonnes d’or à Zurich.

Le tremblement de terre du marché de l’or qui a eu lieu en mars 1968 a profité en plein à la place financière helvétique. De 1934 à 1967, il n’y avait qu’un marché de l’or: l’officiel. Le prix de l’once était maintenu à 35 dollars en vertu d’un accord liant l’ensemble des banques centrales. Ces dernières achetaient l’or produit dans le monde et répondaient ainsi à la demande privée et industrielle. Mais ce système ne parvient plus à couvrir les frais de production du métal jaune. Il est abandonné en mars 1968. A côté du marché officiel, qui va bientôt disparaître, se développe un marché libre, déterminé par l’offre et la demande. En mars 1968, les banques londoniennes qui jouissent d’un quasi-monopole du marché de l’or ferment leurs portes une quinzaine de jours. Lorsqu’elles les rouvrent, les banques suisses qui viennent de créer le «pool de l’or» (l’UBS, la SBS et le Crédit Suisse) se sont déjà emparées d’une partie du marché. Londres garde un solide marché de l’or, mais boursier et financier. C’est d’ailleurs à la City que sont fixés les cours de l’or. Mais l’or physique, lui, est surtout vendu en Suisse par les pays producteurs. La Suisse a gagné le marché de l’or physique à cause de ses exceptionnelles capacités d’affinage. En clair, la Suisse possède des fonderies qui permettent à l’or qui arrive du monde entier de se retrouver sous forme de lingots anonymes, frappés du sceau d’une grande banque suisse. C’est une manière pour l’or de provenance douteuse de se refaire une virginité au passage. On dit par exemple que lorsque les boat people vietnamiens se faisaient dévaliser par des pirates malais, les ventes d’or de la Malaisie ont fait un bond sur la place de Zurich. Les banques suisses possèdent des fonderies spécialisées dans l’affinage d’or (Métaux Précieux, Yalcambi et Argor). Une quatrième fonderie, la PAMP, au Tessin, est également capable d’assurer les normes de qualité imposées par Londres à l’affinage d’or. La PAMP appartient à Marwan Shakarchi. En 1976, au chapitre des exportations, 966 tonnes d’or ont été exportées par la Suisse pour 8,7 milliards de francs. A eux seuls, les pays arabes (Dubaï, Syrie, Liban, Arabie saoudite, Koweït, Egypte) ont acheté de l’or à Zurich pour 3,4 milliards. Et l’Italie en a acquis 130 tonnes pour 1,3 milliard, principalement pour son industrie de luxe.

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