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La basilique Notre-Dame de la Paix de Yamoussoukro en Côte d'Ivoire est l'édifice religieux catholique le plus grand au monde. © DR

Marée de béton suisse sur l'Afrique (9/20)

Dans les années 80, la grande industrie helvétique d'exportation s'engage dans de gigantesques projets d'infrastructures en Afrique: superhôpital en Côte d'Ivoire, barrages au Sénégal et en Turquie.

«Construire un super hôpital international de 1’020 lits en Côte d’Ivoire», tel est le gigantesque projet qu’un consortium de grandes entreprises suisses veut mener à bien. Mon Dieu que les Suisses sont bons pour l’Afrique et toujours prêts à s’engager pour son développement! Voire? Aussi grand que le nouveau Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), l’hôpital ivoirien coûtera au minimum 480 millions de francs suisses. Il sera financé pour l’essentiel par les grandes banques helvétiques. Ce colosse est très cher… au cœur du président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, qui veut l’implanter à Yamoussoukro, sa ville natale, située à quelque 250 km au nord d’Abidjan. Mais les constructeurs helvétiques n’ont pas encore remis leur offre globale que des cris d’indignation fusent de toute part. On dénonce «ce projet de prestige absolument inadapté aux besoins d’un pays africain». Et pourtant, cette histoire se déroule bien avant la construction dans le même village présidentiel de la gigantesque basilique de Yamoussoukro, plus grande que Notre-Dame de Paris, plus grande que Saint-Pierre de Rome (Houphouët avait fait faire une affiche montrant que l’on pouvait mettre Notre-Dame dans Saint-Pierre et Saint-Pierre dans sa basilique). Je publie en exclusivité, ce 22 avril 1980, un rapport confidentiel de la Banque Mondiale qui s’oppose très fermement à la réalisation de cet hôpital de prestige. Sans en avoir vraiment conscience, je donne ainsi le coup d’envoi à un match violent qui opposera durant des mois les milieux tiers-mondistes à la grande industrie helvétique d’exportation. Cette «affaire», qui va m’occuper durant un semestre, me poussera parfois à sortir de mon rôle d’informateur et de témoin pour me transformer en lobbyiste. Si fortes sont parfois les pressions sur le journaliste qu’il aura tendance à insister pour prouver sa bonne foi et défendre sa cause. Mea-culpa, ce fut un peu mon cas dans cette histoire. Mais les enjeux étaient vraiment importants.

Voici le projet: l’Hôpital international de Yamoussoukro sera constitué de plusieurs pavillons reliés par un train monorail. Il couvrira 90 ha et comprendra les secteurs suivants: médecine (352 lits), chirurgie (295), maternité (177), pédiatrie (120), psychiatrie (30), soins intensifs (20). L’équipement prévu est à la pointe du progrès: climatisation complète, télévision en boucle pour l’enseignement, liaison pneumatique entre les différents secteurs, aménagement ultramoderne des chambres (une suite par pavillon), héliport sur le toit. Ce centre médical devrait pouvoir recevoir 27’000 malades par an et soigner 230’000 personnes venues en consultation. On prévoit chaque jour 28 interventions chirurgicales, 25 accouchements et 155 examens radiologiques. Les travaux de construction dureront trois ans. Ils commenceront à la fin de l’année ou au printemps suivant. Après ce descriptif, l’article passe à la conclusion confidentielle de la Banque Mondiale qui recommande le report du projet. Elle le trouve trop cher. Cet hôpital coûtera 480 millions de francs (hors taxe, hors honoraires, hors imprévus et hors logements du personnel, donc bien plus). Pire encore: la Banque Mondiale évalue le budget annuel de fonctionnement (entretien, salaires, etc.) de cet hôpital à 150 millions de francs, soit l’équivalent du budget de fonctionnement de tout le système de santé ivoirien en 1979. Le même rapport souligne que cet hôpital pourrait, par une approche architecturale et technique différente, être réduit de 40%, à capacité et services égaux, sur la base de standards modernes. Mais même à ce coût réduit, conclut la Banque Mondiale, la réalisation du projet pourrait difficilement s’insérer dans les limites du programme global d’investissement jugé actuellement souhaitable. Si les responsables de ce projet sont les ministres ivoiriens des Travaux publics et de la Santé, le véritable promoteur est le président Félix Houphouët-Boigny lui-même, celui que ses concitoyens appellent avec affection «le vieux». Ses intimes connaissent bien son goût personnel prononcé pour la médecine qu’il aurait tant aimé pratiquer. Le président ne veut pas seulement faire de Yamoussoukro la nouvelle capitale administrative de Côte d’Ivoire, il veut en faire une sorte de capitale philosophique de l’Afrique. D’où un aéroport international et un hôtel de luxe déjà construits dans cette ville de moins de 35’000 habitants, d’où ce nouvel hôpital international qui veut notamment drainer vers Yamoussoukro tous les dignitaires malades des pays voisins. Et comme Houphouët est maître absolu chez lui, nul ne saurait l’empêcher de réaliser des projets de prestige, surtout s’il trouve en Suisse des constructeurs et des investisseurs. Interrogé, l’ambassadeur de Côte d’Ivoire à Berne marche sur des œufs: «Oui, les constructeurs suisses sont bien placés; oui le financement est suisse, c’est d’ailleurs une condition non écrite à l’octroi de ce mandat.»

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