Il y eut sept étapes, à chaque aire d’autoroute. Un bus suivait ou devançait et ramassait ceux qui le souhaitaient. J’en profitai pour mieux les observer. Tous terriblement ordinaires. Je ne comprenais rien mais entendais bien au milieu de chaque phrase le mot «cojones». Ils montraient là qu’ils en avaient.
Au fur et à mesure, ils étaient moins nombreux. D’abord deux cents, un vent de face en avait soufflé la moitié. Parmi ceux qui marchaient encore, la garde de cuir, Manuel Andrino, toujours stoïque, et la plupart des Français. Amandine ne pensait à rien, serrait le drapeau de l’Œuvre contre son épaule et semblait comme recevoir un bonheur monacal, une pieuse plénitude.
Après quelques heures de marche, la cadence ne réduisait pas, mais le rythme se faisait plus dur à tenir. Apparaissaient de temps en temps de petits sauts un peu ridicules, de petits pas à la Aldo Maccione pour reprendre la marche dans les temps.
Un rythme qui se concentrait sur le pied gauche, nécessitant un effort constant de concentration avec ce commandement qui s’inscrivait dans le crâne pour longtemps. J’ai même l’impression: pour toujours.
Pendant les arrêts, on se reposait et les «cojones» restaient désormais à leur place. Après huit heures de marche, ça commençait à être dur. La souffrance pour être ramené à l’essentiel, pour expier toute vanité. On ne pense plus à rien quand on marche autant, on répète, on répète.