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Les caves du palais Youssoupov (3/3)
Dans les caves du palais de la Moïka, au bout d’un étroit couloir voûté, se trouve la petite pièce où se déroula l’assassinat de Raspoutine: debout, le prince Youssoupov lui sert des pâtisseries et du madère empoisonnés au cyanure.© Gérard A. Jaeger

Les caves du palais Youssoupov (3/3)

Le roman de Raspoutine laisse à penser qu’il fut assassiné par la haine d’un homme, le prince Félix Youssoupov. Or si le crime a bien eu lieu dans son palais de la Moïka le 17 décembre 1916 du calendrier julien, le propre cousin de Nicolas II n’en fut pas l’acteur solitaire. Quatre conjurés au moins avaient fait le serment d’écarter le «saint diable» des affaires de l’Empire.

 25 minutes de lecture

De nombreuses demeures princières bordent la Moïka. Ce bras de la Neva, où se croise toute une batellerie de plaisance, est un itinéraire très fréquenté par les touristes. Chaque méandre offre une vue privilégiée sur la vieille ville dont nous goûtons l’authenticité. C’est là que se trouve le palais Youssoupov. Une façade agrémentée d’une colonnade le distingue des bâtisses voisines, moins ostentatoires. Il faut dire que le prince avait une revanche à prendre sur le tsar, qui l’avait éloigné du pouvoir en raison peut-être de ses mœurs qu’on disait dissolues, mais plus certainement pour son dilettantisme et son amateurisme pour les affaires publiques. Les jeux et les plaisirs remplissaient sa vie. Pour autant, il souffrait de cette éviction et le rôle grandissant de Raspoutine auprès de Nicolas II le discréditait toujours un peu plus. En 1916, tandis que les troupes impériales se mutinaient et que les bolcheviques gagnaient en autorité dans l’opinion et jusqu’au Parlement, il crut qu’il suffirait d’éloigner le Sibérien pour que la monarchie résistât aux velléités d’ouverture politique dont il était le chantre. Pour sauver la dynastie, deux thèses s’affrontaient encore: l’ouverture ou l’absolutisme. Avant que la Révolution ne fasse table rase du passé. A ce moment-là de l’histoire, il restait au prince une dernière chance de revenir dans le jeu: assassiner son rival Raspoutine, restaurer l’autorité de la dynastie et tirer profit de son geste.

Nous étions, ma femme et moi, dans la file d’attente qui s’était formée devant les portes du palais. La navette nous y avait déposés au milieu des visiteurs, manifestement impatients de prendre le pouls de ce lieu devenu symbolique pour beaucoup de Russes. Car les noms de Raspoutine et de Youssoupov font aujourd’hui partie de leur patrimoine génétique. Plus de cent ans après le drame qui ensanglante encore leur mémoire, ils hésitent entre ces deux figures légendaires qui les représentent si bien, entre deux rôles dont ils aiment la violence et le mysticisme. Ils peinent à choisir leur avenir. Des jeunes gens arborent au revers de leur veste la faucille et le marteau, une femme serre contre elle un portrait de Raspoutine comme une groupie qui solliciterait une dédicace; des hommes prononcent à plusieurs reprises le nom de Youssoupov: qu’en disent-ils? Mon imagination vagabonde et m’entraîne dans un délire que je ne trahirai pas. Je me plais aussi à reconstituer les faits tels qu’ils nous sont parvenus. La nuit venue, la voiture des conjurés s’est garée sur ce quai de la Moïka. Devant le 94, là où nous nous tenons en ce moment. Les témoignages concordent. Nous savons également qu’ils étaient quatre — voire cinq — à répondre à l’appel du prince, tous décidés à détourner le tsar de l’influence de Raspoutine: le grand-duc Dimitri Pavlovitch Romanov, cousin germain de l’empereur, que la jalousie avait conduit à participer au projet déicide de Youssoupov; Vladimir Pourichkevitch, député d’extrême droite à la Douma et farouchement opposé à toute conciliation politique avec les représentants de la première révolution de 1905; un médecin d’origine polonaise qui lui était sentimentalement attaché, le docteur Stanislas Lazovert; un officier en permission qui s’exilera en 1917 en même temps que les Russes blancs, le lieutenant Sergeï Soukhotine. Certains historiens soutiennent qu’un certain Oswald Rayner, envoyé par les services de renseignement britannique, se serait joint à la cabale intestine pour empêcher le désengagement militaire de la Russie prôné par Raspoutine. Cet aréopage de personnalités fantasques, tourmentées et politiquement exaltées s’était donc réuni pour commettre un crime historique, devenu consubstantiel au chaos dans lequel s’était embourbé l’Empire des Romanov.

A peine franchi le seuil du palais, nous admirons la majesté du grand escalier qui conduit aux appartements. Aux étages, les marbres italiens, les tapisseries d’Aubusson et les tableaux des maîtres flamands retiennent notre attention, les biscuits finement peints par les meilleurs artistes français rivalisent avec les collections du Palais d’Hiver. Sur les cheminées, nous admirons les pendules du grand horloger suisse des Lumières, Ferdinand Berthoud. Tout ici reflète la rivalité souveraine du prince. L’inévitable accompagnateur conduit la visite avec une précision de métronome. Nous traversons des enfilades de pièces de réception, des salons et des boudoirs où des hôtes de marque venus de toute l’Europe ont laissé leur empreinte. Malgré l’intérêt qu’il porte aux fastes des appartements, le public manifeste une palpable impatience. Quand allons-nous partir à la découverte des caves du palais devenues catacombes? Car c’est en sous-sol que s’est accompli ce trébuchement de l’histoire. Tout en suivant notre groupe, je compulse la brochure qui nous a été remise à la recherche des pages consacrées à cette affaire. Ma femme, qui ne souhaite pas me suivre dans les profondeurs du palais, faites de longs couloirs de briques et bas de plafonds rendus sombres et volontairement funestes pour impressionner le visiteur et le mettre en condition, me dit d’une voix blanche: «Je n’aime pas cet endroit…» Aussi, comme elle rebrousse chemin, je suis le guide et le groupe à distance pour m’isoler des commentaires et des exclamations qui polluent toujours la mise en scène, à la ville comme au théâtre. J’entends que l’instant m’appartienne. Encore une pièce à traverser… puis c’est enfin l’escalier qui conduit aux caves.

Gérard A. Jaeger

par Gérard A. Jaeger

Gérard A. Jaeger, né en 1952 à Fribourg, est un historien, écrivain et grand reporter suisse. Spécialiste de l’histoire maritime et des figures hors normes, il est l’auteur de nombreux ouvrages mêlant biographies, récits d’aventure et enquêtes historiques. Parmi ses titres phares figurent Les Amazones des sept mers, Il était une fois le Titanic et Henry Dunant, l’homme qui inventa le droit humanitaire. Son œuvre, nourrie de voyages et d’archives, explore les marges de l’histoire avec une plume vivante et engagée.

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