Saigon, mon amour: La légende noire du Mékong (1/3)

© Gérard A. Jaeger
Sortant à l’improviste de la brume, les pêcheurs se muent volontiers en prédateurs…

On les a toujours considérés comme la pire engeance et ce n’est pas sans raison que les pirates du Mékong ont occupé l’imaginaire des romanciers occidentaux. Car ils sont entrés dans l’histoire au prix de terribles déprédations.

Au terme de sa captivité en mer de Chine, une aventurière française écrivait dans ses mémoires: «J’étais prisonnière d’une population d’hommes dénaturés qui me les rendaient horribles.» Elle s’appelait Fanny Loviot et son témoignage a bouleversé plusieurs générations de voyageurs. Séquestrée sur une jonque par des pirates, elle ne fut libérée, par un bâtiment de guerre anglais, qu’après des semaines de souffrances physiques et psychologiques. Les faits remontent à plus de cent cinquante ans, mais ils racontent la vie d’une engeance criminelle dont l’échelle des valeurs humaines était étrangère aux mœurs européennes fondées sur une stricte distinction entre le bien et le mal. Or, dans les mers orientales, on définissait la vertu à l’aune du profit. 

Rien n’a vraiment changé dans cette partie du monde où la piraterie demeure endémique. Elle participe d’une économie locale fondée sur la contrainte et la violence et défie ouvertement les lois internationales pourtant reconnues par les pays riverains de ces voies maritimes inscrites sur les listes noires. Formellement déconseillée pour sa dangerosité, la mer de Chine est néanmoins extrêmement fréquentée par le commerce et la plaisance, et c’est par dizaines chaque année que l’on dénombre des attaques sanglantes, des enlèvements par centaines et des demandes de rançons représentant plusieurs centaines de milliers de dollars. Opérées par de petites escadres très aguerries, ces déprédations s’effectuent le plus souvent le long des côtes où les repaires sont inexpugnables. Difficilement sécurisées, les voies maritimes les plus fréquentées restent donc le terrain de chasse d’acteurs redoutables, d’autant plus insaisissables qu’ils ne sont pas des professionnels du crime et que leurs activités relèvent des circonstances. Si la faim et le dénuement sont générateurs des pires brutalités, ils ne sont que les déclencheurs de la violence. Pour que des populations en viennent au crime, il faut que deux facteurs essentiels s’additionnent: la coutume ancestrale et le laxisme politique.

Depuis le début du XXe siècle, la péninsule indochinoise est un terrain de chasse très couru de la planète. Et contrairement au brigandage maritime occidental, la piraterie asiatique n’est pas exercée par des équipages de réprouvés, mais par des familles dont chaque génération accroit l’expérience. Agriculteurs, pêcheurs et commerçants, ils sont aussi des pirates claniques sévissant les uns contre les autres et s’alliant lorsqu’il est question de s’en prendre aux étrangers qui croisent dans leurs eaux. A bord de jonques et de sampans traditionnels, toutes les générations cohabitent, les vieillards gouvernent les attaques, les fils insufflent les valeurs empiriques d’une criminalité tutélaire à leur descendance, pendant que les enfants les plus jeunes les regardent sévir avec admiration. Quant aux femmes, elles ne négligent pas le coup de fusil et, selon leur âge, elles participent à la barbarie de la séquestration. Sortant des méandres de la côte où la forêt leur offre d’innombrables repaires, les pirates fondent sur leurs proies. Au pillage en règle s’ensuit l’hallali et les rescapés sont faits prisonniers dans l’attente d’un substantiel tribut. Quant aux bateaux arraisonnés, ils sont coulés pour en monnayer les pièces détachées. Les très grosses unités sont abandonnées en pleine mer et deviennent des bateaux fantômes accréditant les histoires que les marins raconteront aux escales.

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Des générations au passé tumultueux continuent de vivre de rapines et de mannes providentielles. © Gérard A. Jaeger

L’heureuse conclusion que connut Fanny Loviot dans les années 1880 nous a laissé le témoignage de cette barbarie, toujours d’actualité. Or pour cette confession, des milliers d’autres victimes, marquées au fer, sont restées prisonnières de leur traumatisme sans jamais l’exorciser. Au milieu du XXe siècle, Jorge-Luis Borges a dit à propos des pirates asiatiques: «Ils ont la face osseuse et le regard éteint de ceux qui perpétuent de funestes exactions». Et ce n’est pas une légende que la rumeur aurait exagérée, car il est attesté que certains d’entre eux, groupés en «syndicats», sont si puissants et redoutés que les autorités sont contraintes de leur céder.

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Lai Choi San, célèbre pirate du XXe siècle dont les pillages ont longtemps terrorisé les navigateurs occidentaux.  © Gérard A. Jaeger

L’un de ces acteurs les plus féroces était une femme. Elle s’appelait Lai Choi San et sévissait sans partage dans les années 1930. Un journaliste américain, Aleko Lilius la rendit célèbre en Occident. Alors que la figure du pirate asiatique se développait dans l’imaginaire des feuilletonistes, les exploits sanglants de la prédatrice faisaient comprendre au monde civilisé que le terrorisme maritime n’appartenait pas au magasin des accessoires hollywoodien. Lai avait dix ans lorsqu’elle prit sa place au sein de l’organisation criminelle de son père. Avec ses deux frères, la jeune fille gracile au regard de braise participait à tous les coups de main; son bras ne tremblait pas lorsqu’il fallait se servir d’un sabre ou d’une arme à feu et ses yeux toisaient l’ennemi avec une redoutable assurance. A la mort du patriarche, elle prit sa succession. C’est alors que commença vraiment l’histoire de Lai Choi San dans la mer de Chine, de Macao à la péninsule indochinoise.

A la suite de cette figure tutélaire, les forbans n’ont pas disparu devant la mondialisation du commerce maritime. Ils ont au contraire modernisé leurs modes opératoires et continuent depuis lors d’écumer les eaux orientales. Si cette activité criminelle a si longtemps perduré, c’est parce qu’elle est demeurée nourricière et que son ancestralité est respectée par la population qui en profite directement.

Je croise le regard de ma femme, qui sait pertinemment à quoi je pense. Autour de nous, l’air est saturé de brume. Les abords de la forêt dégagent une forte odeur de terreau. Le sampan (embarcation asiatique, à fond plat, marchant à la godille ou à l'aviron et qui comporte, au centre, un dôme en bambou tressé pour abriter les passagers) sur lequel nous avons embarqué le temps d’un reportage longe lentement la rive droite du Mékong. Chaque maison flottante me rappelle une mésaventure contée par un voyageur, des scènes d’enlèvement et de séquestration, qui m’excitent et m’inquiètent à la fois, car ici comme ailleurs la pauvreté concourt à la prédation.

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Le grand fleuve du Mékong abonde de repaires inexpugnables. © Gérard A. Jaeger

Des villages s’ouvrent sur les rives en pente douce. De jeunes enfants me dévisagent tandis que je les photographie, une petite fille brandit quelques objets d’artisanat local, mais notre pilote les ignore et nous passons notre chemin. Des sampans sont amarrés à couple par dizaines le long des berges et l’activité y est intense. Des cyclistes arpentent un chemin de halage. Le spectacle banal qui se déroule sous mes yeux ne m’ôte pas de l’idée que ces paisibles habitants sont les avatars des pirates du fleuve. Dans la brume qui se déchire, une barque traditionnelle émerge à fleur d’eau: les hommes nous considèrent avec attention, les femmes se concertent, les enfants cessent brusquement de jouer. Du linge est à sécher sur une corde tendue entre deux mâts. Dans le viseur de mon appareil photo, j’aperçois un vieillard assis sur le toit. De son poste d’observation, il semble nous épier. Il fait un signe dans notre direction tandis qu’une jeune femme se presse sur le pont, belle, inquiétante. Décidée… mais à quoi? Je saisis la scène. Elle est désormais prisonnière de ma mémoire. Captive de mes fantasmes.

Sur le pont du sampan qui s’approche dangereusement, les pirates attendent maintenant que leur capitaine leur ordonne d’aborder l’étranger; les enfants se sont mis à l’abri. La femme que je ne peux quitter du regard a mis son équipage en alerte. Le compte à rebours a commencé, le branle-bas de combat s’amorce. Elle est vêtue d’un pantalon de toile bleue et d’une blouse en forme de jaquette comme en portent les coolies. Son visage autoritaire et ses longs cheveux de jais noués sur la nuque lui confèrent une stature hiératique. Deux petites boucles d’oreilles attirent mon regard. Elle ne concèdera aucune faiblesse à son équipage. Lai Choi San est de retour et notre rencontre n’est pour elle qu’un épisode ordinaire. Pour ma part, c’est une réminiscence historique que je tente à toute force de conjurer.

Courant pieds nus pour la manœuvre d’abordage, les pirates du fleuve louvoient entre les barges lourdes de sable qui sillonnent le Mékong. Ce sont de rudes gaillards dont la taille haute et sculpturale est impressionnante, le regard viril et le geste précis. Certains portent le chapeau de paille conique traditionnel, d’autres ont le crâne couvert d’un chiffon rouge. A tour de rôle, ils viennent s’incliner devant elle et prendre ses ordres. Je crois comprendre qu’elle nous désigne, car tous les regards se portent sur nous. Je retiens ma respiration. Il court tellement de légendes sur le compte des amazones asiatiques que je ne sais plus où commence la fable. Où s’arrêtera la réincarnation du personnage qui envahit mon subconscient? Je regarde autour de moi, le pilote est serein. Ma femme s’entretient avec lui des curiosités locales et des coutumes des bateliers.

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A l’allure paisible, les pirates du Mékong ne sont pourtant pas tendres. © Gérard A. Jaeger

Une fois qu’elle a distribué les tâches à ses hommes, Lai regagne sa cabine et s’y enferme conformément à ce que lui a enseigné son père, tant que dure l’abordage. Il s’agit d’une chambre minuscule aménagée sur la dunette. Là, jusqu’à la curée, elle se recueillera devant un petit autel richement orné et décoré de couleurs vives. Une image de Thien Hau, déesse de la mer, y est déposée, à côté d’un coffret contenant de l’encens. Elle en extraira quelques bâtonnets qu’elle allumera pour les piquer dans un pot d’étain. La fumée odorante qui se dégagera de la chambre de poupe se répandra sur tout le bateau, signe précurseur des bienfaits que la gardienne des pirates accorde à ses enfants depuis la nuit des temps.

Une tradition qui me rassure. Je me remémore l’interview d’Aleko Lilius, et particulièrement ce passage dans lequel il est question d’intimidation. Lai lui confiait en substance qu’elle faisait l’impossible pour que ses proies se rendent avant de les combattre. Car elle disait préférer la discrétion à trop de publicité. Un coup de semonce me fait sursauter: la triste réalité nous rattrape, nous n’avons pas obtempéré sous la menace et le canon s’est mis à tonner… Une gerbe d’eau s’élève aussitôt à quelques mètres de l’étrave de notre frêle esquif. Je me tourne vers notre pilote et l’implore du regard: il faut cesser de fuir et se rendre à merci! Un second coup sur l’arrière s’abat dans l’eau avec un peu plus de précision… La cause est entendue. Les pirates ont mis le cap sur nous. Ils vont nous aborder malgré la force du courant et les tourbillons qui secouent notre embarcation. Le pilote obtempère et coupe son moteur. Le sampan nous heurte violemment de son étrave, puis se range le long de la lisse. Nous avons rendu les armes. Aussitôt, les femmes et les enfants qui se trouvaient à l’intérieur se précipitent et nous tendent des cartes postales, nous proposent des étoffes, des fruits exotiques et des boissons fraîches. A l’avenant, ce sont des foulards et de la verroterie que l’on tente de monnayer en échange de nos vies! Pendant toute la négociation, la belle prédatrice est restée immobile et silencieuse, comme indifférente et presque irréelle. «Je ne saurais dire si elle le faisait volontairement pour dérouter ses proies et les mettre en confiance en vue d’une prochaine agression moins diplomatique, ou si c’était chez elle une seconde nature. Somme toute, je penche pour la seconde solution», avait écrit Lilius. Elle ne quittera plus mon rêve éveillé.

Le bateau qui nous a débarqués dans le port de Saigon deux jours plus tôt est reparti pour de nouvelles croisières avec d’autres passagers. Nous avons le projet de nous rendre dans le nord du pays. Mais pas avant un long séjour au cœur de l’ancienne Cochinchine, dont les images nourrissent mon imaginaire depuis toujours. En fait, je suis en quête d’un état d’esprit, d’une manière de vivre le communisme à l’aune de la modernité et des échanges internationaux. Et j’attends beaucoup d’Hô Chi Minh-Ville pour comprendre ce mécanisme, que je définis comme un combat d’arrière-garde. Aussi, nous installons-nous pour quelques jours dans le plus mythique des hôtels coloniaux, emblème d’une époque restée vive dans la mémoire vietnamienne. Je parle ici de l’occupation française, qui n’a pas laissé que de mauvais souvenirs dans l’inconscient collectif. Il a fallu donner du temps au temps, mais nous ne rencontrerons personne pour accabler sérieusement cette page d’histoire avec des arguments qui ne soient pas politiques. De là, nous gagnerons l’intérieur du pays, qui ne cesse de cultiver ses différences avec le sud de la péninsule.

Dès que nous franchissons la porte du Continental Palace, rue Catinat, aujourd’hui Dong Khoi, dont la façade blanche fait face au théâtre municipal, nous croisons nos premiers fantômes. Les âmes des aventuriers partis sur la route des épices et qui ont fait souche sur cette terre où tout leur semblait possible. Puis d’autres sont venus, que la douceur de vivre a fait jeter l’ancre, quelques années, une vie. On parle encore du mirage de la terre vietnamienne. Attentif à toutes les histoires qui hantent les longs couloirs de l’hôtel, je m’inspire de ses parfums surannés qui trahissent des secrets d’Etat, propagent de fausses nouvelles, répandent des rumeurs sur les mœurs des femmes qui sont venues chercher fortune à l’ombre du pouvoir. Elles espionnaient tout et pour tout le monde: hommes d’affaires, diplomates ou grands reporters, elles les épiaient à grands frais en malmenant leur bonne conscience. Aujourd’hui, je tends l’oreille devant leur sincérité feinte, parce que le Continental bruisse encore de leurs indiscrétions, qu’il faut deviner pour leur accorder le crédit nécessaire au confort de la réminiscence. En d’autres termes: interpréter la vérité déformée des alcôves. Philippe Franchini, petit-fils du propriétaire historique, rapporte que le palace fut une caisse de résonance et que la politique se faisait sur la terrasse et se défaisait dans les suites feutrées: «L’établissement ne désemplissait pas, c’était le lieu de rendez-vous du tout Saigon, le centre de toutes les intrigues et de tous les ragots de la ville.»

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Le Continental Palace de Saigon, aujourd’hui comme au temps mythique de la colonie. © Gérard A. Jaeger

Les femmes que je dévisage ce soir dans le lobby ne ressemblent plus aux courtisanes qui se risquaient dans la colonie, elles n’en ont plus la provocation délicieuse qui les rendait fatales. Elles ne sont que de pâles figures d’héroïnes surannées. En remplissant la fiche de police, ma femme me fait remarquer qu’il n’y a plus de place pour les concubines et les prostituées qui ont fait les belles heures de l’établissement et sa sulfureuse réputation. Il ne reste de ces aventurières que leurs âmes errantes. Maintenant, la loi exige qu’une femme soit légitimement mariée pour accompagner l’homme dont elle tient amoureusement le bras. Les suites aux parfums de l’Orient ne sont accessibles aux Vietnamiennes qu’à cette condition. Les étrangères sont exemptées de cette formalité morale. Le communisme a de la vertu.

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Vue sur le théâtre municipal et ses jardins depuis l'hôtel Continental Palace. © Gérard A. Jaeger

Nous occupons la suite 26 au deuxième étage. Elle est identique à celles qui ont écrit l’histoire, avec son mobilier d’origine, sa décoration des années 1920. Sur une table du salon se trouve un plat de fruits frais, des fleurs. Devant nous, par la fenêtre ouverte sur le théâtre nous parviennent les bruits familiers de la nuit qui s’installe. Sous les arbres, les bancs publics sont occupés par des couples enlacés que le ciel étoilé rend propice aux confidences ouatées. La moiteur envahit la chambre. Nous sommes fatigués, mais la ville nous ouvre les bras et nous partons à sa découverte. Peut-être nous offrira-t-elle un peu du mystère qui la définit dans mon intimité, mais je cours le risque de la démythifier à trop vouloir débusquer les acteurs de son passé. En gagnant la terrasse qu’on traverse en quittant le hall, j’aperçois la grande salle à manger dont la notoriété en fait plus qu’un musée: un grand saut dans le temps. Le service a commencé, les convives s’y pressent et furtivement je me plais à voir l’ombre évanescente d’un Américain bien tranquille, dont la plume a revisité les années de guerre en faisant s’y dérouler les jeux improbables de l’espionnage et de la diplomatie. Je souris au plaisir malicieux qui me transporte et je me sens bien. Je me plais à penser que l’esprit de Graham Greene m’accompagnera tout au long de mon séjour.

Le reste de la soirée me conforte dans l’idée qu’Hô Chi Minh-Ville sera toujours Saigon. La vie se répand partout, les gens ont le rire facile et la joie les inspire. On s’attarde dans les restaurants ouverts sur les trottoirs, la jeunesse s’interpelle et des vagues de motocyclettes inondent les avenues dans un flot continuel et pétaradant qui met les piétons en péril. Nous finissons par imiter l’art de s’y faufiler à la façon des Vietnamiens et traversons allègrement la chaussée en agitant le bras pour signaler notre présence. C’est un exercice que nous apprenons vite à maîtriser, qui nous amuse et va devenir un jeu! Nous nous attardons devant les éventaires mobiles des marchandes des rues, dont nous goûtons les friandises à l’étalage.

Ce soir, nous ne sommes pas sortis du quartier historique. Un Triangle d’or formé par la cathédrale Notre-Dame bâtie de briques rouges, la poste conçue par Gustave Eiffel et le théâtre dont la façade reproduit l’architecture du Petit Palais de Paris en dessinent le décor. Avec en son centre, comme un amer immuable, la masse blanche du Continental Palace. Ces repères familiers mâtinés d’exotisme confortent cette lente immersion que j’appelais de mes vœux.