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Le portrait d’Ho Chi Minh, dont la ville de Saigon porte officiellement le nom, se décline sur les bâtiments publics.© Gérard A. Jaeger

Saigon, mon amour: L'équilibre politique (2/3)

Si l’histoire endémique du Viêtnam continue d'animer la vie quotidienne, il est une vérité qui réunit toutes les populations du pays depuis plus de quarante ans: celle d’un communisme identitaire, qui tient de l’art de vivre plutôt que de l’étendard.

Les rues de Saigon offrent la vision d’une cohabitation intelligente entre la permanence communiste et l’ouverture au capitalisme. Un paradoxe sans télescopage apparent semble s’être mis en place. Certes, on ne peut parler de libéralisme économique et les échanges commerciaux notamment se font encore sous le diktat gouvernemental; pour autant, les deux vitrines se font ouvertement face, sans préjugés ni agressivité. S’ignorent-elles? Je ne dirais pas cela. Bien que les témoins interrogés demeurent perplexes sur la constance de cet équilibre aléatoire que tout oppose dans l’histoire. Pour l’heure en tout cas, les deux idéaux pavoisent de concert, le politique en investissant les parcs et les bâtiments publics de drapeaux rouges et de slogans révolutionnaires, l’économique en placardant ostensiblement les enseignes du luxe international au cœur de la ville.

A la terrasse du Continental Palace d’où se propagent comme au temps de la colonie la rumeur et le fracas des contradictions, l’on murmure plutôt qu’on ne débat. Comme si l’écho des bavardages y résonnait plus qu’ailleurs. On tend l’oreille d’une table à l’autre où l’on espère une confidence vénielle qui fera les gorges chaudes du lendemain. Peu importe l’importance de la nouvelle, pourvu qu’elle émane de ce lieu vibrant comme le diapason de l’histoire. Un marchand de journaux, dont l’étal envahit chaque jour le trottoir, vient nous proposer un exemplaire à peine fané du Figaro. Il y a plus d’une semaine que je n’ai pas lu la presse suisse et française, à part quelques chapeaux décryptés en diagonale sur l’écran de mon téléphone portable. Aussi, déplier un vrai journal en ouvrant largement les bras me procure un vif plaisir, que j’associe aux arômes du café crème et d’un panier de croissants chauds. Il me semble que les nouvelles y ont un goût différent, plus sûr et moins volatile sur le papier. Je me plais à faire perdurer cette conviction en toute crédulité, un peu par nostalgie. Pour freiner la surenchère médiatique. Et donner une chance aux évènements de résister au temps électronique. A la juxtaposition de nouvelles inconséquentes et discutables. Trois jours après les faits, ce que je lis déteint encore sur mes doigts et c’est précisément ce qui donne de l’importance à l’information. Pour une poignée de dongs, j’ai mon compte d’échos et le bonheur d’y réfléchir tout à mon gré. Le vendeur s’incline respectueusement devant moi et m’adresse courtoisement quelques mots en français. Je me sers un peu de bière locale et me plonge dans une lecture que j’avoue superficielle en raison des bruits qui m’entourent et du vacarme des mobylettes qui tournent en permanence autour de l’opéra, comme un essaim de guêpes désemparées.

Lorsque ma femme me rejoint, les bras chargés de petits achats glanés de-ci de-là, sur les trottoirs et dans les échoppes traditionnelles peu fréquentées par les touristes, je lui demande ce qu’elle a trouvé d’intéressant, qui sorte des bouddhas de table et des lampions miniatures. Après s’être posée, elle commande un thé vert qu’elle dégustera en petites gorgées délicates et silencieuses. «Je reviens du marché couvert, me dit-elle en se servant une deuxième tasse. Sans me regarder, elle précise: Cho Ben Thanh, dans le 1er district». On en parle souvent comme du souk de Saigon, où tout ce qui s’achète se vend. Un peu soupçonneux, je m’inquiète de ce que nous allons devoir emporter dans nos bagages déjà pleins de ces petits objets qui finiront à la cave, dans un carton! Prévenant une remarque de ma part, elle enchérit sur le bonheur qu’elle a pris à déambuler dans les travées de ce monument qui abrite une partie de l’histoire de la ville. Construites en 1914 par les colons français, les halles couvertes percées de quatre portes s’étendent sur tout un quartier. «C’est là qu’on y fait les meilleures affaires», s’amuse-t-elle à me convaincre en déballant son butin sur la table. Je m’arrête sur une photographie représentant le port de commerce au commencement du XXe siècle. Un cargo des Messageries maritimes est à quai sur la rivière Saigon. «Elle te plaît? Je l’ai prise pour toi.» J’y reconnais un ancien bâtiment des douanes aujourd’hui converti en salle des fêtes. Elle termine son thé. Curieux, je souhaite m’y rendre à mon tour en passant par la poste centrale et les jardins qui jouxtent la cathédrale Notre-Dame.

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