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L'incendie de l’Opéra Comique

Caroline Rémy, dite Séverine (1855-1929), fut l'une des grandes figures de l’histoire des mouvements révolutionnaires. Disciple et amie de Jules Vallès, première femme à diriger un grand quotidien national en France, «Le Cri du peuple», elle a écrit plus de 6'000 articles de 1883 au début des années 1920 dont les plus flamboyants, comme celui que nous publions ici, ont été rassemblés dans «L'insurgée» (L'Echapée, 2022).

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L'incendie de l’Opéra Comique
Séverine, nom de plume de Caroline Rémy de Guebhard, photographiée par Nadar, 1889-1899.  © DR

Caroline Rémy est née le 27 avril 1855, à Paris. Son père la voulait institutrice, elle sera journaliste. Une rencontre avec Jules Vallès décide de son destin. Le proscrit perçoit d’emblée ce dont elle n’a pas encore conscience: cette graine d’aristo a l’âme d’une fleur de barricade. Vallès lui propose de devenir sa secrétaire; elle recopie, ainsi, ses manuscrits, corrige ses fautes, apprend les subtilités de l’écriture et découvre «l’art de mêler l’acide et l’encre». En 1871, Vallès lance un quotidien, Le Cri du peuple. Un journal où la Révolution a «la main plus ouverte et le cœur plus large». Caroline est de l’aventure et pas pour faire de la figuration. Le Cri a fière allure avec ses rubriques chapeautées de petits cabochons, une innovation dans la presse imaginée par celle que Vallès appelle «la belle apprentie». Le 23 novembre 1883, elle publie son premier article et, pour préserver le nom du père, le signe Séverin. Mais dès le 15 décembre, pour son troisième article, elle tombe le masque et féminise son pseudonyme. Incapable de faire les choses à moitié, Séverine vit pleinement la vie du journal. Très vite, elle s’affirme et gagne l’estime de ses pairs.

Quand la santé de Vallès décline, elle prend les rênes du journal. A sa mort, elle mène le cortège funèbre et lui rend un vibrant hommage dans les colonnes du Cri. Le patron disparu, les dissensions au sein du comité de rédaction, déjà vives du vivant du vieux communard, se font insupportables. «A quoi bon continuer à se battre pour un journal qui perd son âme? [...] j’avais fait un bien plus beau rêve… je voulais rendre au socialisme sa grandeur et sa puissance, par la réconciliation des diverses écoles… J’en ai été pour mon songe de fraternité [...] Je commence à croire que je suis trop libertaire pour écrire jamais dans un journal d’école socialiste.» Au moment de quitter Le Cri, Séverine sent que «jamais le socialisme n’a été en pareil danger». Elle voit «les intérêts économiques d’un peuple» sacrifiés «aux intérêts électoraux de tels ou tels candidats. Entre leurs mains, le socialisme n’est plus un but, il est un instrument.» Désormais, elle loue sa plume à qui veut d’elle. Les journaux sont nombreux à la solliciter, car son nom fait recette. Pour autant, elle ne sera jamais une mercenaire du journalisme. Fidèle à l’esprit de Jules Vallès, elle aura pour devise: «Avec les pauvres toujours, malgré leurs erreurs, malgré leurs fautes, malgré leurs crimes.» Paul Couturiau

Chapitre 1 - La place

3 juin 1887. Me voici devant l'Opéra Comique, assise dans un coin, sur un tas de poutres. On a fait au désastre une ceinture de planches, qui commence à la pâtisserie Julien, longe la rue Favart, encadre la place Boïeldieu, et revient par la rue de Marivaux, jusqu'au café Anglais. Sur le boulevard, la circulation est libre. Mais, au contour extérieur de ce fer à cheval, on n'a laissé qu'un étroit passage, pour le service des maisons, entre les boutiques et la palissade. Et, sur cette bande de trottoir, la foule s'entasse, se bouscule, s'exclame, s'apitoie – et essaie de voir. Là où je suis en ce moment, on est entouré d'un cercle de rumeurs confuses, comme sur un îlot que battrait l’océan, et, de quelque côté que l'on se tourne, on a ce malaise cauchemardesque de voir des centaines d'yeux reluire entre les planches et d'y sentir filtrer les avides regards...

Il y a à regarder, en effet. A l'angle gauche de la place, en faisant face au théâtre, est la guérite des entrepreneurs. Autour, une équipe de déblayeurs attend son tour. Ils ont l'air harassés de fatigue, et l'aspect triste des travailleurs dont le métier est de remuer la boue. Personne n'a parlé de ceux-là, personne ne leur a rendu justice. C'est qu'ils viennent quand le brasier est éteint; quand l'éblouissant décor de l’incendie ne sert plus d'apothéose aux fiers actes d'héroïsme; quand la flamme n'éclaire plus ni le visage ni le nom des vaillants. Ils font leur devoir aussi, pourtant, humblement, obscurément, parmi la chute brusque des pierres géantes, la dislocation imprévue des escaliers, l'écroulement subit des plafonds. Ils sont couverts de fange, encroûtés de suie; ils ont la nuque et les reins trempés par l'eau glaciale qui égoutte des frises, ils ont la plante des pieds roussie par les décombres fumants où le feu vaincu s'est réfugié pour mourir. Salut, ô pauvres gens! A l'angle droit, du côté de la rue Favart, une échelle de sauvetage, couleur de braise, tend ses montants vers le ciel. Au bas est groupée une escouade de pompiers. Ils sont assis un peu partout, à la diable, et jasent de si bon cœur! Ils ont l'œil naïf et le geste franc de ceux qui ne font jamais acte mauvais, ces soldats qui ignorent le fratricide; qui combattent les fléaux, et non les hommes; qui apportent la vie, et non la mort. C'est le bataillon sacré qu'adore le peuple de Paris, la phalange sainte devant laquelle tous les drapeaux – même le nôtre – devraient s'incliner. Contre la palissade de fond, juste dans l'axe de la porte principale, une voiture stationne, attelée de deux chevaux noirs qui s'impatientent et grattent le sol du bout de leur sabot. C'est un fourgon plat, peint en vert sombre; des ouvertures comme des bouches de boîtes à lettres bâillent aux quatre angles. Un homme très correct, tout de deuil vêtu, circule lentement autour du caisson, va, vient, se promène, parle à ses bêtes, et efface gravement les tigrures de boue qui altèrent l'émail de ses bottes. Tout cela, cocher, chevaux et voiture appartient aux Pompes funèbres. C'est l'effroyable corbillard qui, tant de fois, a fait le trajet entre le brasier et la mairie Drouot, emportant à chaque voyage sa fournée de charbon humain. C'est l'abominable véhicule derrière lequel la foule hurlait et se tordait les mains. Il aura encore de la besogne.

Sur la droite du péristyle béant, que traverse le courant de jour livide allant de la place au cirque nu de ce qui fut un théâtre, quatre points blancs tremblent dans le clair-obscur. Ce sont les plaques d'argent des croque-morts. Ils sont debout, tout blêmes, ces gens qui d'habitude, pourtant, tutoient la Camarde et trinquent à sa santé. C'est que «l'ouvrage» ici est horrible! A leurs pieds sont des couvertures de laine, dont la toison garde encore des parcelles d'homme! Quand, tout à l'heure, on leur fera signe, c'est dans ce pan de molleton qu'ils empaquetteront le petit tas d'os, comme un jeu de jonchets. A droite encore, mais en dehors, dans l'angle rentrant que forme la colonnade, après l'espèce de loggia qui, de chaque côté, servait de bureau, non de location, mais de vente immédiate, à droite, dis-je, vers la rue Favart, la justice se tient. Les magistrats «informent», en plein air, sur une table mal équarrie, dont les béquilles inégales boitent sur les dalles usées. La porte devant laquelle ils campent ainsi était l'entrée des petites places. Et, au-dessus de leur tête, brille, dans le crépuscule, la marquise vitrée qui garantissait de la pluie la file du public. Elle a été crevée l'autre soir, à coups de genou, de poing, ou de crâne, par les malheureux sautant du balcon de pierre qui surplombe à l'étage au-dessus. Et quelqu'un qui l'a vu m'a dit qu'après les chutes, sept ou huit feuilles de cet éventail transparent étaient soudainement devenues pourpres comme des vitraux d'église. Derrière les enquêteurs est un amoncellement de pardessus et de manteaux, un véritable arsenal de parapluies et de cannes, après lesquels pendent encore les petits numéros blancs. C’est le vestiaire du premier, qui, par l’une de ces ironies déconcertantes, comme en a le feu, est resté intact dans le sinistre. On empile tout cela, au fur et mesure, dans une charrette à bras; et quand elle s'éloigne, par la brèche de la palissade qui ouvre en face de la rue Saint-Marc, on voit des visages anxieux qui s'avancent et examinent. Le secret de bien des disparitions est dans la poche de ces frusques-là! Donc, la justice «informe» en plein air. Et si l'horreur de ce drame ne paralysait le sourire, il y aurait une raillerie discrète à faire sur ces fonctionnaires si gourmés qui, avec leur table en tréteau, leur temple de Thémis ouvert à tous les vents, semblent presque, sauf respect, jouer une scène du répertoire. De ce groupe, toutes les cinq minutes, se détache, en courant, un petit homme à l'air rageur, au geste bref qui, maladroitement, mais résolument, se cramponne aux échelles, grimpe, dégringole, enjambe les échafaudages, saute par-dessus les débris, attrape une torgnole par-ci, un «gnon» par-là, et revient chaque fois, vers ses collègues, plus trempé et plus crotté. Ses bottines ont pris des allures de galoches, son pantalon relevé égoutte l'eau, son veston court est mi-parti: plâtre d'un côté, suie de l'autre; et sur ce front de magistrat célèbre s'incline le plus étonnant accordéon qui jamais ait fait la joie d'un cénacle de bohèmes.

Nous nous connaissons bien, tous les deux! J'ai vu de près cette mâchoire tenace, et ces yeux clairs où la pensée prudente ne se risque jamais, comme en ces étangs trop limpides où le poisson n'ose rôder et reste tapi au fond. Nous nous sommes trouvés face à face, dans une circonstance tragique, il y a plus de deux ans, et en adversaires... Dans son cabinet du boulevard du Palais, M. Guillot, juge d'instruction, s'efforçait à me faire prononcer un nom que je ne voulais pas dire. Il savait que je mentais en lui disant l'ignorer, comme je supposais, moi, qu'il mentait en me disant ne pas le connaître. Lui avait des ordres – moi un mot d'ordre... le résultat était le même, hélas! C'est à ce passé que je songe, en voyant aujourd'hui ce même fonctionnaire faire son devoir avec tant d'activité et d'entrain. La triste espèce que la nôtre; et combien les besognes de la politique sont inférieures, en égard des besognes d'humanité! Si, tout à coup, dans ces décombres, un cri d'appel retentissait, si un être préservé par miracle se trouvait de nouveau en danger de mort, le magistrat serait capable de s'élancer, de risquer sa vie, de ramener la victime au jour, avec des cris de joie, des larmes d'allégresse – puis reconnaissant un anarchiste «dangereux», d'envoyer son sauvé épouser la Veuve ou pourrir à la Nouvelle! Toujours l'histoire que Vallès racontait en riant: l'homme qui tombe à l'eau, le bon sergot qui se précipite, pique une tête, empoigne l'accidenté, le ramène sur la berge, l'embrasse... et, reconnaissant un «subversif», le replonge. Mais me voici loin de ce lugubre décor, qui, cependant, est fait pour retenir l'attention. En ce moment, justement, la police fouille la colline de débris qui s'élève au milieu de la place. Il y a de tout, là-dedans. Voici l’une des lanternes indiennes de Lakmé; un pâté de carton pansu et grotesque; une veste d'homme dont les manches sont arrachées, dont le col est cerclé de taches brunes, qui ne sont faites ni par l'eau ni par le feu, et qui déteignent en rose sur le pavé... Puis, un chapeau de femme aplati, tordu, dont la paille est éventrée, dont les ailes noires se hérissent comme celles d'un corbeau mort. Un peu plus loin, dans la vase, voilà les tickets du contrôle, les jetons de sortie qui, hélas, n'ont pu servir! Et, en masse, des feuillets de partitions. Il se passe, à propos de ces feuillets, de vilaines choses. Les deux premiers jours, on les a entassés pêle-mêle, avec les autres détritus, dans les chariots qui vont se dégorger hors barrière. Sur le parcours, les pages maculées tombaient sur la chaussée; des gamins glanaient, et les cédaient aux badauds pour quelques sous. Les ouvriers ont vu cela, et ont fait de même. Quel mal y avait-il à ce que des laborieux augmentassent d'une pièce blanche leur maigre journée? Cela a déplu, paraît-il; et c'est à qui guettera les déblayeurs, pour les empêcher de glisser dans leurs poches des lambeaux de papier à musique, inutiles puisqu'ils sont à demi-brûlés et qu'on les jette à la voirie, sous les yeux de ces malheureux qui s'en feraient un peu de bien-être. C'est cruel, et c'est illogique. Ou ces fragments ont encore une valeur, et, dès le premier jour, on devait s'occuper de les récolter, afin de pouvoir reconstituer les partitions. Ou ils n'en ont aucune – et alors pourquoi cette mesure tardive, cette vexation mauvaise? Il y avait un moyen terme d'utiliser ce fatras, et d'obtenir que, sans surveillance, personne n'en détournât une bribe. C'était d'amonceler ces paperasses près des brèches où le public s'écrase, et de les vendre, un sou la feuille, au bénéfice des incendiés. Mais c'était trop simple, et personne n'y a songé. Puis, dans notre cher pays, rien, pas même la compassion, n'agit sans formalités. Quand j’ai émis cette idée, il m'a été répondu qu'elle ne pouvait s'exécuter sans l'autorisation de M. Carvalho, propriétaire, même après l'incendie, des chiffes souillées que ma pitié convoitait.

Voici que la nuit arrive, et la façade se noie dans l'ombre. C'est à peine si émerge tout là-haut, dans un dernier rayon de jour, la corniche où couraient, l'autre soir, les femmes affolées. En rebaissant les yeux, j’ai eu, soudain, un revenez-y d'épouvante. C’est que mon regard est resté accroché à l'une des cinq embrasures horizontales qui ouvrent au-dessous de la corniche. Et je me suis rappelé qu'au plus fort de l'incendie, à cette meurtrière... là... celle du milieu, quelque chose de rond était venu se poser, sur le bord, avait bougé un moment et était retombé – faisant Guignol. J'avais cru que c'était un chat affolé.
– Ah! la pauvre bête!

Le lendemain, j'apprenais que cette fenêtre était celle de la buvette des galeries, que vingt-huit cadavres avaient été retrouvés là... dont un debout, cramponné de tous ses ongles à l'embrasure, la tête presque en dehors, la bouche ouverte dans une dernière clameur d'appel, les yeux retournés désespérément vers l'implacable ciel qui permet de tels supplices!

Un ordre vient d'être donné, et une lumière de féerie s'est allumée là-dedans, jetant des rayons de lune à travers les côtes du squelette. Le guide que l'on nous a promis est là.
– Voici le moment, voulez-vous venir?
– Allons.

Chapitre II - L'intérieur

Nous avons franchi les degrés, et nous voilà dans le grand péristyle où, jadis, le contrôle tenait ses assises. Disparu, le comptoir en bois; disparu aussi, le panneau de cristal qui, au-dessus, laissait voir le corridor des baignoires; disparus, les deux perrons qui, parallèlement, y menaient tout droit; disparues, les deux portes de velours rouge avec leurs crépines d'or. Ces choses gisent – peut-être – dans l'extraordinaire chaos que laissent entrevoir les poutrelles de fer ployées, tordues, laminées, qui s'enchevêtrent, se croisent, se nouent, comme une toile d'araignée gigantesque à travers laquelle filtre l'intérieure clarté. D'ici, de l'endroit où fut le contrôle, la flamme a tout balayé sur son passage, et, par la brèche qu'ont faite les déblayeurs à travers les décombres de l'orchestre, on voit jusqu'au mur de la scène. Nous tournons à gauche, par l’un des deux escaliers qui prennent racine de chaque côté du vestibule, s'éloignent pendant une quinzaine de marches, puis s'arrêtent à un petit palier que ferme une glace immense, font un coude brusque, allongent quinze marches encore, et débouchent sur le couloir des loges. En passant, je regarde l'énorme miroir; la nappe de verre est restée intacte, mais, derrière, l'étain a coulé en larmes pesantes. Voilà le premier étage; et, le foyer. Le spectacle est véritablement inouï. Dans la véranda qui formait café, les stores de soie crème sont restés au vitrage, un peu fripés, largement mouillés par le jet des pompes, mais intacts. Et, sur toute la longueur du buffet, sont bien symétriquement rangés les plateaux, avec leur file de verres à demi-pleins d'orgeat et de grenadine. C'est à croire que si les sorbets eussent été dressés, on les aurait retrouvés non fondus. Au foyer même, ces fantaisies du fléau s'étalent plus frappantes. Tandis que les bustes de marbre se sont effrités, et forment, au pied des socles, des kilos de petits cubes blancs et brillants dont la flamme a, à peine, caramélisé quelques morceaux, on remarque, sur la cheminée, apporté là par on ne sait qui, un paon empaillé, crétin et superbe comme un roi de féerie. Il n'a pas une plume de roussie, pas un œil de poché! Et – détail exquis – émerge un peu plus loin, piquée dans un tas de boue, une branche de palmier, verte et fraîche comme aux jardins de Bordighera. Je m'approche pour la saisir.
– Prenez garde!

Mon pied a heurté quelque chose, et j'ai failli tomber. Ce quelque chose là est une bière, toute grande ouverte, où le son grouille encore sous mon choc. C'est le cercueil anonyme qui attend un cadavre inconnu – la permanence de la mort!
– Tenez, me dit quelqu'un, tournez le dos à la place, et, avant de contempler l'immensité du désastre, regardez à droite, sur cette espèce de plate-forme que vous apercevez confusément. C'est le palier qui fait pendant à celui par lequel nous venons de déboucher ici. Quand nous sommes entrés, le mercredi, il y avait là sept femmes qui semblaient plutôt des hypnotisées que des trépassées; la mort les avait surprises en l'attitude où les avait figées l'épouvante. Moi qui suis un homme, et qui suis un soldat, je n'ai jamais rien vu d'aussi effroyable que ce groupe pétrifié où, debout, agenouillées, les bras levés vers le ciel ou croisés sur la poitrine, ces Niobés de l'incendie appelaient leurs sœurs, leurs frères, leurs enfants... Et, maintenant, emplissez vos yeux de tristesse et votre âme de désolation, voici l'arène où la bête rouge a dévoré tant de chrétiens!

Je suis demeurée stupide d'horreur... Il vaudrait mieux la nudité complète des murs, l'effondrement sans rémission de la bâtisse tout entière, que ce qui en reste là! La pincée de cendres, ou le squelette, fait moins peur que le cadavre déchiqueté par les rats. Tout ce qui est tentures, meubles, cloisons, a bien disparu; mais, par endroits, les alvéoles des loges restent béantes, comme si l'on avait collé au mur un gâteau de miel monstrueux où seraient demeurées les abeilles. Il en restait, l'autre jour, quand on a pu pénétrer: huit femmes d'un côté, deux hommes ici, quelques autres, plus loin. Et lorsqu'on fouillera tous les trous de la ruche, Dieu sait ce que l'on y trouvera! Aucun vestige du balcon, il est descendu d'un seul bloc; et il forme, avec l'orchestre, le parterre, et les baignoires, cette montagne de décombres qui atteint le parquet du grand foyer. Le couloir du premier étage est étayé. Les ouvriers ont dû se livrer là à un véritable travail de boisage, comme en exécutent les mineurs au fond des puits. Les étages supérieurs exigeront les mêmes mesures, et présentent à peu près le même aspect. Partout où il y avait des loges, il y a trace de cellules; là où il n'y avait que des galeries, reste un cerceau nu. Sur chaque flanc de la salle, bien entendu. Car, aux deux faces opposées, soit sur l'immense paroi de la scène, soit sur l'immense panneau du foyer, rien, vous entendez bien, rien ne reste! Tout a été broyé, rasé, pulvérisé – et la muraille monte d'un seul jet. J'ai employé le mot «squelette» pour peindre cette dévastation, et la comparaison est juste; on dirait, en effet, que l'on se trouve dans la poitrine d'un squelette géant. Le thorax et l'épine dorsale s'élèvent tout droit, sans accidents horizontaux, tandis que les côtes s'arrondissent en demi-cercle, de chaque côté. Et cette disposition curieuse permet de suivre le vol de l'incendie. Il a pris naissance dans les frises, a envahi la baie du théâtre; puis, d'un élan, a traversé la salle, éteignant les vies humaines d'un seul coup d'aile, et s'est rué furieusement vers la façade, où il a lutté, contre l'eau, des heures et des heures.

Les lampes électriques baignent ce décor sinistre de leur clarté tranquille, et donnent à ces ruines des aspects d'Atlantide. Et au loin – si loin! – on devine plutôt qu'on ne voit la scène, écroulée, elle aussi, dans les dessous qui fument. Une multitude d'ouvriers, que le mirage fait tout petits, y courent et s'affairent; traînent des brouettes et transportent des poutres qui, à cette distance, semblent des fétus – peuple noir de fourmis bienfaisantes, venant nettoyer la carcasse et tuer la peste, de toutes leurs pattes menues et de tout leur grand courage. On ne peut longer le théâtre par la droite, c'est barré. Des éboulements sont à redouter, puis, comme le dit tout bas un pompier, on n'a pas encore exploré à fond par là, et l'on craint «qu'il n'y en ait trop».
– Mais, lui dis-je, c'est de ce côté, bien au contraire, que le public a dû se sauver le plus rapidement. Je me rappelle la porte sans battants, encadrée de tentures grenat, qui ouvrait dans l'angle, à l'étage au-dessous, près des ouvreuses, et qui, par une quinzaine de marches en pierre, accédait à la rue Favart. Beaucoup ont dû s'échapper par cette issue-là?...

L'homme baisse la tête, et s'éloigne sans répondre. Nous suivons le couloir de gauche. Avant d'arriver à l'avant-scène, on passe devant le débouché d'un étroit escalier qui mène aux étages supérieurs. La cage en est barrée par un éclat énorme de plafond qui a écrasé les derniers degrés. Là-dessus, cela forme comme une niche.
– Ne regardez pas! me dit mon guide. Allez vite!

Je vais vite, en effet. Mais, plus qu'ailleurs, l'atmosphère est saturée d'odeurs de charnier. On mêle, à l'eau des pompes, du chlorure de zinc, et l'on jette le phénol à flots. Quand même, partout, persiste l'abominable relent!... A l'avant-scène, où nous sommes parvenus, l'on est pris à la gorge par les miasmes âcres de la fumée qui s'élève, opaque, du gouffre. Il y a de tout dans ces vapeurs; on y retrouve la diversité des éléments de combustion, ce gâchis atroce qui fait que les familles des derniers retrouvés ne seront jamais certaines de l'intégralité de leurs morts. Comment, hélas, exiger qu'il ne se commette point d'erreur, dans les mosaïques macabres que dessinent les pompiers au fond des cercueils. Et qui oserait jurer de ne se point tromper, à ce funèbre jeu de patience où les pièces se ressemblent toutes?... Nous avons fait route arrière, remonté le couloir, descendu l'escalier, retraversé le péristyle, rejoint la place. Il faut tourner par la rue Favart.
– Gare là-dessous! crient les ouvriers qui, du toit, font pleuvoir sur la chaussée des ardoises, des débris de vitres, des éclats de pierre.

Mais on a étayé la corniche, à l'aide de quelques formidables poutres qui en retardent la dégringolade finale. Et nous nous glissons entre ces poutres et la muraille. Une porte. L'un des battants est en bois plein, l'autre est feuilleté comme une persienne. Cela ne tient à rien et a dû facilement livrer passage.
– Tenez, me dit-on, voilà l'issue dont vous parliez tout à l'heure. Mais, à gauche, se trouvait un retrait pour hommes, dont les spectateurs faisaient usage. Cette commodité masculine a effarouché les pudeurs de l'administration du théâtre, et l'on a condamné la porte.
– Mais l'autre soir?...
– L'autre jour, voulez-vous dire, quand nous sommes entrés là-dedans, de l'intérieur, nous avons trouvé un homme et seize jeunes filles asphyxiés, carbonisés en ce cloaque. Elles étaient toutes debout, les mains en avant pour repousser la flamme, avec le joli geste des frileuses devant les grands brasiers. Le feu avait cuit partie du groupe, et, quand on en prenait une, il fallait arracher la peau de la voisine, qui se détachait tout le long, avec un bruit d'étoffe qu'on déchire. L'homme, lui, était au fond, le dos à la muraille, les bras largement étendus, la tête inclinée sur l'épaule. Il était jeune, bien, et donnait ainsi l'idée d'un crucifix cloué dans l'égout!...

Cinq pas plus loin, une porte encore. Celle-ci, je connais son histoire et n'ai pas besoin de demander d'explications. C'est la porte du fameux escalier de fer dont il a été tant parlé, l'échelle de salut qui communiquait à tous les étages de la salle, mais qui, sur la rue, était, comme partout, impitoyablement barrée. Devant les fuyards s'ouvraient, en tous sens, de criminelles impasses, qui donnaient à ces malheureux l'illusion de la délivrance, et se terminaient implacablement par l'huis clos, les pênes veufs de clefs, les verrous scellés de rouille, où ils se cassaient les ongles, sentant la mort galoper derrière eux! Ici, encore, l'on a retrouvé des cadavres. Nous montons un étage. Les talons s'enfoncent dans le tapis qui n'a pas brûlé, mais a fait éponge, et rend l'eau sous nos pieds, comme un bord d'étang. A l'entresol, voici la petite entrée qui servait de salon à la loge de M. Carvalho. Elle est large comme la main, et contient un bout de canapé et un joujou de table qui était, paraît-il, en peluche. Tout cela est aujourd'hui nauséabond, mais tient quand même sur ses pattes rôties.
– Par là, fait mon guide.

Et il pousse une porte capitonnée qui communique de ce boudoir au cabinet directorial. La soie qui la recouvrait a été arrachée comme à coups de griffes, et l'étoupe pend, lamentable, comme d'un matelas crevé. Ce rembourrage encore s'est saoulé d'eau et, ainsi, a pu demeurer intact au milieu de la fournaise. Mais, dans l'autre pièce, nous ne serons pas escortés des rayons électriques qui, ici, pénètrent de la salle, par ce qui fut la loge. L'ouvrier qui nous accompagne tire de sa poche un mégot de chandelle et l'allume. Rien à noter dans ce bureau vide d'où l'on a pu tout sauver, si ce n'est les petits rideaux de vitrage qui sont demeurés intacts, blancs, et proprets, comme un voile de communiante. Même remarque dans le local qui suit, et où se tenait M. Gaudemard, l'administrateur général. Nous traversons une antichambre, dévastée comme le reste, et nous voilà sur un palier. En face est, non pas une porte – le battant n'est plus que cendres –, mais le cadre d'une porte. J'avance la tête à l'intérieur, et recule vite... je ne sais quelle puanteur fait monter le cœur aux lèvres...
– Ceci était le cabinet de Legrand, le régisseur général, me dit-on. Et c'est là qu'on a trouvé, les chairs grésillantes encore, la pauvre petite danseuse qui s'appela Marie Gillet.

Nous redescendons l'escalier des artistes, par lequel plusieurs d'entre eux ont pu gagner la rue Favart. Nous passons devant la loge de la concierge, où cet héroïque Varnout, qui sauva cinq personnes, devait retrouver sa femme de vingt-deux ans, morte. De nouveau, nous revoici sur la chaussée. Dans le trajet en lacet qu'il nous faut faire, nous avons d'abord pénétré à l'intérieur par la porte de l'escalier de fer – la seconde sur la rue Favart en venant de la place Boïeldieu. Nous venons de ressortir par la troisième, qui servait de passage au personnel. Il s'agit maintenant de rentrer de nouveau par la quatrième et dernière porte, qui communique presque de plain-pied avec la scène, et était spécialement réservée au va-et-vient des décors. C'est moins facile. Dès les premiers pas, un agent se précipite et barre le chemin.
– On n'entre pas!
– Pardon, j'ai une autorisation.
– Il n'y a pas d'autorisation qui tienne!
– Une dame ne peut pas traverser là. C'est imprudent.

Je sors mon permis. Comme il est nominal, l'«autorité» me regarde avec des yeux comme des soucoupes puis se range contre le mur en se disant, qu'après tout s'il m'arrivait quelque chose, ce ne serait pas un grand malheur. Nous suivons la passerelle de planches qui s'applique au mur de fond jusqu'à la moitié de la scène, puis fait brusquement équerre pour rejoindre le trou du souffleur, enfin repart en zigzag vers un passage qui donne sur la rue de Marivaux, et longe l'avant-scène présidentielle. Elle est juste au-dessous de celle où je me trouvais au début, et vers laquelle montent les exhalaisons que j'ai essayé de définir. Il faut traverser le coin où le gazier se tenait d'habitude, et où s'alignaient ces pipeaux de métal que l'on appelle le jeu d'orgues. On n'en a pas retrouvé une perle de zinc, une bille de plomb. Nous traversons le couloir vitré qui longe la rue de Marivaux et servait d'abri, contre la pluie, au public des belles places. Je me rappelle y avoir vu s'engouffrer, pour une représentation de charité, tout ce que Paris compte de beautés et de talents. Il eût pu servir de lieu d'asile, ce corridor, en attendant les premiers secours... Mais là, comme ailleurs, tout était verrouillé! Sur la chaussée, les difficultés recommencent. Deux agents se mettent énergiquement en travers de la porte du bureau de location, la seule issue par laquelle on puisse rentrer, pour gagner les étages incendiés.
– Vous ne passerez pas.
– Je passerai, j'ai un permis.
– Ça n'est pas possible! Une femme! Nous serions bien, nous, si vous y restiez!
– Voici mon autorisation. Service de presse.

Les deux agents se regardent; et le plus vieux, avec un geste de Pilate se lavant les mains:
– Après tout, allez!

Le plus jeune nous court après:
– Tout de même, nous sommes en bas. Il faudrait appeler, si vous étiez trop dans la peine.

Pas rancunier, le petit sergot! Nous avons franchi la porte qui, de la niche du bureau de location, ouvre sur l'escalier qui dessert toutes les loges. Cette porte était irrémissiblement condamnée. Les grands sujets suivaient presque le trajet que nous venons d'exécuter; c'est-à-dire entraient par la rue Favart, tournaient sur la scène, la traversaient, et montaient cet escalier, sans connaître, pour la plupart, l'issue d'en bas, toujours hermétiquement close. Les petits sujets, au contraire, grimpaient l'escalier de la rue Favart, pour rejoindre la passerelle de fer qui faisait pont au-dessus de la scène, dans toute sa largeur, et débouchait juste à la hauteur des locaux qui leur étaient réservés. C'est cette passerelle qui, l'autre soir, en s'écroulant, leur a enlevé tout moyen de fuite; le feu ayant éclaté à la hauteur des frises, et barrant l'escalier pour trois étages qui, au-dessus, ont flambé comme un paquet d'allumettes. Là où nous venons de passer, mademoiselle Merguiller a vécu, certes, les cinq plus longues minutes de sa vie. Elle s'était rappelé avoir vu, sur cette paroi, trace de serrure; et elle s'est jetée affolée contre la porte, appelant de toute sa voix, tapant des pieds et des mains. Les garçons et les consommateurs du café Bénard, en face, sont accourus; ont fait bélier avec une échelle, crevé les planches – et sauvé la chanteuse! Cet escalier est en pierre, jusqu'au premier étage consacré aux loges des étoiles féminines ou masculines. Ici, il n'y a eu que de la suie et des menaces d'asphyxie. Rien de bien pittoresque. Dans une pièce tendue d'andrinople rouge, des moustaches postiches sont restées tranquillement posées sur une tablette; et, au mur, en un cadre panaché de célébrités comme un bénéfice, rayonne l'éclatant sourire de Jeanne Samary. Au second, même sérénité, avec plus de fumée, donc danger plus grave d'étouffement. Une armoire est restée ouverte; et l'on y aperçoit, pêle-mêle, quatre épées, un chapeau melon, et un livre. Je tire le bouquin pour en voir le titre, et le déchiffre avec surprise. Ce sont les fables d'Esope – dans le texte! Au troisième, où se trouvaient les choristes, l'aspect est plus grave, le voisinage du grand malheur se fait sentir. Sur le palier est un amas de fusils de bois - les pauvres fusils inoffensifs qui ont charmé tant de bourgeois belliqueux, dans la Fille du régiment. Ils sont couverts d'une épaisse crasse qui n'a, certes, rien à voir avec celle de la poudre, mais qui, comme l'autre, exhale une insupportable odeur. Dans un étroit cabinet où nous pénétrons, l'atmosphère est irrespirable; et la flamme de la bougie, qui sautille d'inquiétante façon, laisse à peine entrevoir de l'eau de savon dans une cuvette, un pot de rouge devant la glace, et un habit Louis XV jaune, avec des boutons de pierreries, qui pend tristement à une patère. Au quatrième, les portes sont calcinées, l'escalier commence à craquer sous notre ascension, et dans un bout du corridor, par un de ces caprices fantasques que j'ai déjà constatés, le feu a respecté tout un lot de gibernes, de sacs et de baudriers qui, noircis, mais intacts, ont l'air du fourniment d'une armée en deuil. Au cinquième sont les loges des figurants. Elles tiennent à peine, et l'on y a cette stupéfaction profonde d'apercevoir, correctes et frisées à miracles, trois perruques qui ont assisté au drame sans y perdre un cheveu. Mais dans ce recoin, soudain, sans motif, notre lumière menace de s'éteindre, et je sens comme une chape de plomb qui me tombe sur le crâne. On m'entraîne sur le palier, près des carreaux brisés. Nul d'entre nous n'avait songé à ces gaz asphyxiants qui foudroient, et, après les incendies, se tiennent tapis dans les anfractuosités, comme le grisou dans ses antres. L'alerte est vite passée. Il faut atteindre maintenant le sixième étage.
– Un à un, et doucement! ordonne notre guide.

Les marches craquent, la rampe vacille, et, de temps à autre, une esquille de charbon se détache et roule de degré en degré. Au sixième, il n'y a plus rien que des décombres, un fouillis hideux où l'on a ramassé quatre pauvres corps de danseuses, quatre momies grillées et déformées. Une baie ouvre sur la salle, et, en se penchant, on embrasse d'un coup d'œil l'étendue de la catastrophe. On me désigne du doigt deux points dans la salle.
– Si vous voulez vous faire une idée de la panique, rappelez-vous ce que je vais vous dire. Ici, deux hommes dans toute la force de l'âge se sont brûlé la cervelle – le fait a été constaté – pour échapper au supplice. Là, on a relevé deux femmes, fauchées à coups de couteau par ceux qui étaient derrière... et qui voulaient passer!

L'horrible pèlerinage est terminé. Nous sommes redescendus, et nous voilà de retour sur la place. Je regarde, pour la dernière fois, le bûcher où braisilla tant de viande humaine, et une grande colère me flambe au cœur. Ce ne serait point la peine d'avoir vu tout cela, pour ne point jeter un cri de vérité et de justice. Qui a tenu les portes closes? Qui est l'assassin?...

Séverine

par Séverine

Séverine, pseudonyme de Caroline Rémy (1855–1929), est une pionnière du journalisme engagé en France. Première femme à diriger un grand quotidien, Le Cri du peuple, elle milite pour la justice sociale, les droits des femmes et la paix. Collaboratrice de La Fronde, elle soutient l’affaire Dreyfus, défend les opprimés et s’illustre par une plume libre et combative.

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