La Suisse, nid d'espions (8/9)

© Juliette Léveillé
A Belfort, Albert Meyer se retrouve à la tête d'un groupe de cinq espionnes.

Albert Meyer est devenu l’ennemi public numéro 1 par le biais de l’antenne de la Gestapo de Dijon. En 1944, il ne souhaite plus collaborer avec le Service de renseignements français de Berne. Il retourne à Belfort pour la mission la plus périlleuse de sa vie, la mission «Marcel Proust».

Le soir du 10 septembre, lors qu’Albert Meyer passait sa première nuit d’homme libre dans l’appartement de Gaston Pourchot à Berne, un avion militaire américain parachutait cinq agents de l’OSS (Office of Strategic Services, Bureau des services stratégiques, ndlr) et une dizaine de conteneurs à proximité du territoire de Belfort, au-dessus de la Haute-Saône, au milieu des lignes arrière allemandes qui faisaient face à la 1re armée française bloquée dans son avance faute d’approvisionnement. Ils étaient membres de la première opération organisée par la branche Secret Intelligence (SI) sans la tutelle d’aucun autre service allié et plaisamment baptisée «Proust» parce que, dit-on, son concepteur était le traducteur américain d’A la recherche du temps perdu.

Au mois de février 1944, lors de sa visite au quartier général de l’OSS à Londres, William Donovan avait souhaité que le SI mît en place une réserve d’agents polyvalents, capables de répondre à toutes les demandes des armées alliées ou de l’OSS après le jour J. Une cinquantaine d’officiers de l’OSS furent affectés à cette opération montée sous le nom de «Proust». Contrairement aux autres missions organisées précédemment par l’OSS Londres (Jedburgh, Sussex), «Proust» n’impliquait pas la participation des Britanniques ou d’aucun autre service secret, à l’exception du BCRA (Bureau central de renseignement et d’action, ndlr), dont l’antenne londonienne (BCRAL) fournissait des recrues et servait de liaison entre les étudiants français et leurs instructeurs américains. Les missions «Proust» portaient des appellations diverses et amusantes («Chauffeur», «Midiron», «Singe», «Girafe», «Jambon», «Voyageur», «Marquise»), mais celle des cinq agents parachutés ce soir-là, la mission «Marcel», est probablement celle qu’apprécieront le plus les amateurs de littérature et de linguistique. Les agents se divisaient en deux équipes, les Américains commandés par un vétéran de la mission OSS en Espagne, le lieutenant-colonel Waller Booth (alias «Norpois»), et les Français dirigés par le lieutenant André Cornut, alias «Guermantes». Waller Booth était secondé par une ancienne vedette de football américain de l’Université de Pennsylvanie, Mike Burke dit «Saint-Loup». Ils devaient, avec l’aide des maquis locaux, rendre compte au SHAEF (Supreme Headquarters Allied Expeditionary Forcequartier général des forces alliées en Europe nord-occidentale, ndlr) de l’état des forces ennemies. Il leur fallait également vérifier les rumeurs faisant état de désertions au sein des troupes russes de la Wehrmacht (force de défense, ndlr). Au dernier moment, le deuxième lieutenant de l’US Army, Walter Kuzmuk, avait été adjoint à la mission «en raison, lit-on sur l’ordre de mission de l’OSS, de ses qualifications en russe». Walter Kuzmuk fut en effet recruté pour la mission «Marcel Proust» au début du mois de septembre 1944 dans des circonstances singulières. Stationné à Nottingham, Kuzmuk attendait avec impatience que son régiment de la 82ᵉ division aéroportée soit envoyé en France. Lors d’une permission à Londres, il avait glissé à un officier qu’il parlait le polonais. Quelque temps plus tard, de retour à Nottingham, une convocation lui enjoignit de se rendre au quartier général de l’OSS Londres, branche SI. L’endroit lui fit une curieuse impression: tentures dans les couloirs, portes toujours closes, il se croyait dans le temple de la clandestinité. A l’intérieur des bureaux régnait cependant un remarquable désordre. Les officiers l’accueillaient à bras ouverts, lui offraient cigares sur cigarettes, ne sachant que faire de lui et de ses talents linguistiques. Au bout de huit jours, le lieutenant se demandait toujours ce qu’il faisait là. Un soir, alors qu’il s’apprêtait à sortir, il entendit devant la porte d’entrée deux officiers se plaindre du fait que leur mission était bloquée faute d’agents parlant une langue slave. Il se présenta et fit part de ses talents. Il fut recruté sur-le-champ. C’était la veille de son parachutage. Sur la route de l’aéroport, Kuzmuk fit la connaissance de son chef Waller Booth.
– Vous savez, je ne parle pas le russe, lui dit-il, mais le polonais. Et encore ne s’agissait-il pas d’une langue courante en Pologne, mais d’un sabir inculqué par mes parents réfugiés aux Etats-Unis.
– Aucune importance, répondit Booth. Vous êtes un vétéran. Vous avez l’air d’en vouloir. Ça me suffit. Bienvenue parmi nous.

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