Sept Logo

www.sept.info/suisse-rebelle

Retour
Suisse rebelle
Au début des années soixante, en Suisse alémanique, une vingtaine de bandes de Halbstarken, blousons noirs, défraient la chronique par leurs frasques, leurs provocations contre les adultes et la société bourgeoise «bien pensante». Zürich, le 16 août 1963.© Keystone / Str

Suisse rebelle

On était venus au monde, sans avoir choisi notre condition, surtout pas celle d’être le fils d’un criminel de guerre, échappé de peu à la peine capitale, et dont il faudrait porter le nom toute une vie durant.

 18 minutes de lecture

En Europe, pendant la Seconde Guerre mondiale, nos pères avaient été enrôlés au nom de la patrie. L’un d’entre nous était fils de boulanger, à trois ans déjà prédestiné à reprendre la clientèle paternelle. L’autre, fils d’un médecin polonais et d’une infirmière grecque qui s’étaient connus sur le front russe, puis perdus de vue. Un autre encore était l’enfant d’un instituteur engagé dans la Résistance, mais pas trop. On était venus au monde, sans avoir choisi notre condition, surtout pas celle d’être le fils d’un criminel de guerre, échappé de peu à la peine capitale, et dont il faudrait porter le nom toute une vie durant. L’éducation que donnait un tel père consistait en fessées une fois par semaine, en punitions dans le noir et la prière à chaque repas. Après tout, on n’était que des garçons.

En Chine, nos parents revenaient de la guerre dans le Pacifique, certains d’entre nous étaient nés à la suite d’une permission pour se retrouver finalement orphelins de père quand les cercueils, alignés sur le porte-avions, avaient été recouverts d’une bannière inconnue. Dans les colonies africaines, nos mères nous avaient mis au monde dans des cliniques réservées aux colons, derrière des moustiquaires avec des domestiques en gants blancs. Ou bien, trop pauvres pour se payer une sage-femme, elles avaient accouché seules, hurlant qu’elles ne voulaient pas d’enfants. Nos pères, nés colonisés, étaient partis à la guerre malgré eux, contre la promesse d’une nation indépendante dès la victoire finale contre les nazis. Ils ont gardé leurs fusils pour s’en servir plus tard contre ceux qui avaient renié leur parole. En Amérique du Sud, certains d’entre nous ont ouvert les yeux dans une finca. Les voilà enfants de propriétaires malgré eux, avec une nounou indigène, des domestiques obséquieux, un chauffeur toujours armé pour éviter les enlèvements d’enfants. On va grandir dans un cocon, et vite s’apercevoir qu’en dehors de cette bulle d’autres jalousent les privilèges dont jouissent nos parents. Nos ancêtres, arrivés à la fin du dix-neuvième siècle comme de pauvres émigrés, s’étaient établis sur des terres qui ne leur appartenaient pas, avaient agrandi leur domaine à la pointe du fusil de l’armée des colons. En deux générations, quelques émigrés aux dents longues avaient accaparé d’énormes territoires, de substantielles richesses et voilà qu’on naissait là - bien mal acquis ne profite jamais. Plus tard, lentement, nos yeux vont s’ouvrir, on se révoltera contre ce milieu pourri. Certains d’entre nous, rêvant de guérilla, prendront les armes contre les dictatures.

Trente mille nazis en fuite, venus se cacher en Amérique latine avec l’aide du Vatican, s’étaient engagés dans la garde prétorienne des dictateurs locaux. En Argentine, au Paraguay, au Chili, longtemps encore, ces militaires émigrés perpétueront le culte d’Hitler et de la race. En Amérique du Nord, certains d’entre nous étaient nés dans un camp, où des citoyens américains étaient enfermés parce que leurs parents étaient venus du Japon avant la guerre pour travailler dans les fermes de Californie, les mines du Delaware. Des dizaines de milliers d’entre eux, soupçonnés de complicité avec l’ennemi à cause de leur couleur de peau, s’entassaient dans des camps perdus accrochés au désert, en attendant la fin de la guerre. C’était des camps moins cruels qu’en Europe, des enfants naissaient là, du linge séchait entre les baraques et, le dimanche, le culte rassemblait gardiens et prisonniers. Ceux d’entre nous qui sont nés derrière ces barbelés en conserveront toute leur vie une marque dans leur passeport. En Australie, on était nés sur un sol qui venait de voir passer un million de soldats nord-américains. Ils se battaient dans le Pacifique contre l’avancée des armées aux yeux bridés. De pauvres types en guenilles, ces soldats japonais, tellement affamés que quand ils capturaient un ennemi, leurs officiers leur ordonnaient de le manger. Longtemps encore, ces cannibales terrifiaient nos pères. Quand nos mères disaient en riant «je te mangerais bien», eux, les anciens prisonniers des Japonais devenaient pâles. Dans la nouvelle capitale de l’Australie, certains d’entre nous étaient nés fils de fonctionnaires dans une petite famille qui chaque matin levait les yeux sur le portrait du roi d’Angleterre, au-dessus de la cheminée, sur fond de peau de kangourou géant. Il paraît que le roi Georges voit tout, même les pensées d’un petit garçon qui se demande pourquoi une maman kangourou a dû mourir pour servir de parure à un roi qui a envoyé oncles, pères et grands-pères se faire bouffer crus par les Japonais. Le petit garçon a vite appris le mot «Antipodes» qui signifie qu’ailleurs qu’en Australie, les gens marchent sur la tête, et le roi sur sa couronne. Quand il sera grand, le garçon partira pour l’Angleterre, voir à quoi ressemble ce monde à l’envers. Peut-être que là-bas l’éducation est moins sévère et les papas ne vous donnent pas des coups de ceinturon quand vous dites un vilain mot. Du côté de l’Oural, quelques-uns d’entre nous ont appris à manger avec une mère qui dit «une cuillère pour papa, une cuillère pour Joseph Staline». Mais papa n’est pas revenu, Staline l’avait mangé à la sauce goulag. D’autres avaient un père gardien de camp, mais la différence n’était pas évidente. Plus tard à l’école, pour les uns et les autres, l’instituteur décrochera le portrait du Petit père des peuples.

Daniel de Roulet

par Daniel de Roulet

Daniel de Roulet, né à Genève le 4 février 1944, est un écrivain suisse francophone. Formé en architecture et informatique, il se consacre à l’écriture depuis 1997. Il a publié une trentaine d’ouvrages, notamment le cycle romanesque La Simulation humaine (1995‑2014) sur l’ère nucléaire, et des essais auto­bio­graphiques comme Double (1998). Lauréat de divers prix (Michel‑Dentan, Alpes‑Jura, Pittard‑de‑l’Andelyn, Marcel‑Aymé, Genève).

La suite de cette histoire est payante.

Abonnez-vous

Et profitez d'un accès illimité au site pour seulement CHF 7,00  /mois.

Vous avez déjà un abonnement? Connectez-vous!
Voir nos abonnements

Achetez cet article

Dès 2 francs, fixez vous-même le prix pour accéder à ce récit et soutenez-nous sans engagement.

Paiement rapide et sécurisé avec Stripe

se connecter avant de poursuivre

Déjà abonné?

Connectez-vous afin d'accéder à ce contenu.

Tous les hashtags

Inscrivez-vous à nos lettres d'information

Inscrivez-vous à nos lettres d'information et lisez un extrait gratuit de nos récits lors de leur mise en ligne. Tenez-vous également informer de la sortie de chacun de nos mooks et de nos livres.

Nos partenaires

Union des éditeurs de voyage indépendants

Union des éditeurs de voyage indépendants

Les meilleurs éditeurs de voyage du monde

Association Films Plans-Fixes

Association Films Plans-Fixes

Réalisation de portraits filmés de personnalités connues ou non de Suisse romande

Le Livre sur la Place

Le Livre sur la Place

Principal festival littéraire de la rentrée se tenant à Nancy

Fondation Aventinus

Fondation Aventinus

Soutient la diversité médiatique en Suisse romande

Baiutti

Baiutti

Le bâtisseur contemporain

BCF

BCF

La banque cantonale de Fribourg

Canton de Fribourg

Canton de Fribourg

La culture au service des Fribourgeois

Canton de Vaud

Canton de Vaud

La culture au service des Vaudois

DIMAB

DIMAB

Votre partenaire BMW, MINI et ALPINA pour Vaud, Valais et Fribourg

Events Sugiez

Events Sugiez

Créateur d’espaces de fêtes

Fondation Fabrizio Calvi

Fondation Fabrizio Calvi

Promouvoir le journalisme d’investigation

Fondation Jan Michalski

Fondation Jan Michalski

Pour l’écriture et la littérature

Fotostiftung Schweiz

Fotostiftung Schweiz

Préserver le patrimoine photographique suisse

Histoire et cité

Histoire et cité

Festival romand qui interroge les enjeux historiques contemporains

InForm

InForm

Association dédiée à l’intelligence informationnelle

Journal La Motta

Journal La Motta

Découvrir chaque été Fribourg, autrement

Keystone-ATS

Keystone-ATS

L’agence de presse suisse

Kompreno

Kompreno

Le meilleur du journalisme européen

La nuit de la photo

La nuit de la photo

La Chaux-de-Fonds défend la photographie 

La Semeuse

La Semeuse

Café torréfié à 1000 mètres d’altitude

Les Journées photographiques de Bienne

Les Journées photographiques de Bienne

Festival explorant les nouvelles perspectives de l’image

Morand Constructions Métalliques

Morand Constructions Métalliques

Les experts du métal depuis 1899

Musée gruérien

Musée gruérien

Musée dédié à la culture et à l'histoire de la Gruyère

OLF

OLF

Office du livre de Fribourg

OIKOS & CO SA

OIKOS & CO SA

Cabinet de conseil en financements spéciaux

Photo Basel

Photo Basel

Foire d'art dédiée à la photographie 

Photo Elysée

Photo Elysée

Musée cantonal Vaudois pour la photographie

Raboud Group

Raboud Group

Agencement d’intérieur basé à Bulle

CO 2

CO 2

Saison culturelle CO2 de la Gruyère

Rollin

Rollin

Agence de développement web

TBB

TBB

Scène culturelle majeure d’Yverdon-les-Bains

Vigousse

Vigousse

Hebdomadaire satirique suisse romand

Ville de Lausanne

Ville de Lausanne

Service bibliothèque et archives

Payot libraire

Payot libraire

Grande librairie suisse, indépendante et engagée, au cœur de la vie culturelle romande