Jacques Thevoz femmes Jacques Thevoz femmes
Femme en manteau et chapeau contemplant le tableau Le Sommeil de Gustave Courbet, La Tour-de-Peilz, 1950.© BCU Fribourg / Fonds Jacques Thévoz

1911-1991… Quelques visages de femmes

Comme des photographies dans la mémoire. Les revoir, c’est aller à la rencontre de ces Fribourgeoises prises dans l’Histoire, et si peu conscientes de l’être. C’est essayer de les écouter encore une fois.

Deux dates sur une tombe: 1911-1991. Elle est née dans une famille qui comptera six enfants, quatre garçons et deux filles. A la maison, on parle patois, français, et un suisse allemand familial où s’intègrent aux parlers lacois et singinois le patois et le français. Patois et français intégrant eux aussi le suisse allemand. L’année de sa naissance, on chante (on le chantera encore dans mon enfance): «Cœur de Jésus, notre espoir, notre amour / (…) /Garde à jamais le pays de Fribourg / Car nous jurons d’être à toi sans retour.» Elle se souvenait des dragons, ces soldats à cheval si prestigieux, cantonnés dans la grange durant la guerre. Une année avant sa naissance, Ramuz faisait peindre l’un de ces dragons par son double romanesque, Aimé Pache peintre vaudois. En 1918, elle commence l’école. Dans la classe, un petit blondinet aux cheveux ras, qui déménagera bientôt, mais qui réapparaîtra plus tard dans sa vie. Bonne élève, elle est choisie par les enseignantes et les enseignants comme «monitrice» pour les élèves en difficulté ou plus jeunes. Une vieille dame m’a dit un jour qu’elle avait appris à lire grâce à elle. A-t-elle rêvé de faire des études? Est-ce que cela pouvait même être un rêve pour une fille d’ouvrier-paysan au début des années folles qui ont vu ailleurs tant de femmes de la bourgeoisie aisée s’émanciper? Elle a rêvé que ses enfants feraient un apprentissage ou, rêve des rêves, qu’ils étudieraient.

Dans la cuisine au sol de terre battue – on faisait entrer les poules pour picorer et on balayait tous les jours – à peine adolescente, elle a vu mourir dans ses bras, d’une pneumonie, un petit frère encore bébé. On mourait, dans ce temps passé dont les souvenirs sont si doux, d’un refroidissement, d’une appendicite, d’une petite blessure infectée, de la tuberculose. Après l’émancipation (ce mot n’avait qu’un seul sens pour une jeune fille comme elle: c’était la fin de la scolarité) et l’école ménagère, elle est allée «en place», comme on disait, c’est-à-dire travailler comme domestique. Ce fut dans une famille de pharmaciens du canton de Neuchâtel, où la maîtresse de maison lui donnait à manger, entre autres friandises, le vieux pain sec passé au four. Puis elle a été sommelière à différents endroits. A Estavayer, sa compassion pour les vieux de l’hospice, à qui le patron servait les fonds de chopine de vin récupérés dans une bouteille sous le comptoir, lui faisait encore monter les larmes aux yeux à plus de septante ans: «Il m’obligeait à le faire.» Il y avait eu aussi une gifle donnée à un officier qui n’employait pas sa main seulement pour faire le salut militaire. Furieux, le bonhomme fut envoyé se calmer en cellule par le colonel.

Habile à la couture, elle est ensuite devenue couturière dans un atelier à Morat. Prenant le train tous les matins pour se rendre à son travail, elle revoit parfois le petit blondinet. Un soir de Bénichon où elle travaille comme serveuse dans un café, il lui fait sa déclaration. Mariage en 1934. Il ouvre son atelier de tailleur. Un garçon en 1935. Une fille en 1936. Les premiers d’une fratrie de huit, dont les naissances s’échelonneront jusqu’en 1952. On ne parle pas encore en ce temps-là de contrôle des naissances. La maternité est une vocation. On est dans le canton de Fribourg, ce qui signifie, et encore plus dans les campagnes qu’en ville, sous la coupe de l’Eglise catholique bien plus que dans un Etat démocratique. L’encadrement est fort, l’école et le confessionnal sont de solides instruments de pouvoir, qui assurent le contrôle des consciences et ne laissent guère de place à la réflexion personnelle et à l’exercice de la liberté. La pression sociale complète cet encadrement. Pour les hommes, le service militaire et sa sacro-sainte obéissance aux ordres en rajoute une couche. Pour les femmes, l’absence des droits civiques les éloigne de la tentation de se poser des questions sur une improbable vie libre. Une famille nombreuse, c’est le plus souvent une situation de pauvreté. Pour elle, ce ne sera pas une vie pauvre, mais une vie modeste, où chaque sou doit être compté – mais pas d’avarice chez elle, au contraire une grande générosité, dans la limite de ses moyens –, où un grand jardin potager, des poules, des lapins, une chèvre assurent une partie de l’approvisionnement familial. Sa chance, dira-t-elle souvent, c’est que son mari ne va pas boire l’argent qu’il gagne et qu’il l’aide dans le ménage. Il lui arrive ainsi de langer les enfants. Vers 1935-1940, c’est plutôt rare. Le mari buveur était une hantise pour les jeunes filles. L’enseignement de l’école ménagère les en rendait de surcroît responsables: si le mari va au café au lieu de rentrer chez lui après le travail, c’est que la maison et l’épouse ne sont pas accueillantes. Il faut poutzer, ranger, préparer les repas, torcher les enfants, et, au bout de sa fatigue quotidienne, être souriante. L’école ménagère n’enseigne pas qu’il faut encore, à l’heure du coucher, accomplir son «devoir conjugal» au bon vouloir du mari.

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