Le système Trump (2/3)

© Michael Vadon
Dans ses discours, Donald Trump utilise principalement des phrases courtes et un lexique relativement limité. Un style qui lui permet de toucher le plus grand nombre.

Brutal, incohérent, agressif: les discours de Donald Trump sont à des années lumière de ceux des politiques habituels. Puissant homme d'affaires depuis 1978 et star de la télévision avec The Apprentice, il dicte son tempo à travers ses tweets.

De l’extérieur, on ne remarque rien. Sur le haut de la 5 avenue, même frénésie quotidienne, des New-Yorkais en route pour le bureau, des touristes, des vendeurs de rue. Mais à l’intérieur, un événement politique majeur est en train de se dérouler. 

L’atrium public de la Trump Tower est pavoisé de drapeaux américains, alignés devant l’immense mur de marbre rose qui jouxte la cascade intérieure. La foule, invitée, a pris place sur la mezzanine. Ce 16 juin 2015, un suspense politique prend fin, Donald Trump a finalement choisi de se lancer dans la course à l’investiture du parti républicain. Avec cette annonce, un désordre profond fait irruption dans la campagne présidentielle américaine naissante.

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La mezzanine de l’atrium de la Trump Tower est connue pour sa cascade le long de son mur de marbre rose. © Alistair McMillan

Donald Trump n’est l’homme d’aucun parti. Sans expérience ni soutien politique, il est seul contre tous. Au moment où, au son de Rocking In The Free World de Neil Young, il descend les escaliers roulants de sa tour pour se lancer dans cette course folle, les Américains l’appellent déjà «The Donald», une manière de souligner: «Que voulez-vous, Trump est unique!» Mais ça, le candidat le sait déjà. C’est même là-dessus qu’il va miser. Il est, après tout, une véritable star des affaires et, depuis son émission de télé-réalité The Apprentice, une star du divertissement.

Ce seront ses premiers atouts pour se jeter dans cette bagarre et terrasser ses adversaires. Tous ont choisi des lieux symboliques, souvent liés à l’histoire des Etats-Unis, pour lancer leur campagne. Pour Trump, quoi de plus symbolique que sa tour, la première qu’il a construite sur l’une des avenues les plus glamour de Manhattan, et sur la façade de laquelle son nom, en lettres géantes, est gravé en or.

En 1983, avec la construction de ce gratte-ciel de soixante-huit étages dont l’attique se vendait à 10 millions de dollars (9,8 millions de francs) l’appartement le plus cher de New York, à l’époque, Donald Trump avait amorcé le début de la grande transformation de Manhattan. Michael Jackson et Bruce Willis en avaient fait leur adresse new-yorkaise.

C’étaient les années Reagan, le début du capitalisme débridé. Trump, qui avait hérité la fortune de son père, était bien sûr au rendez-vous. L’ostentation était alors de mise, amplifiée à New York par l’arrivée massive de capitaux européens en fuite après la victoire de la gauche en France. Tous les quartiers chics de l’Upper East Side en avaient été transformés. La baguette et le camembert arrivaient par le Concorde, la boîte de nuit de Régine affichait complet tous les soirs. «Il n’était guère difficile de prévoir que la Tour Trump serait ridicule, prétentieuse et un peu vulgaire, écrivait le critique architectural du New York Times lors de son inauguration au printemps 1983, faisant allusion à la fois à son promoteur et au climat économique et social du moment; il concédait toutefois que l’atrium était plaisant».

Ce que sait aussi Donald Trump au moment où il s’apprête à bouleverser la donne électorale de 2016, c’est qu’il va pouvoir entrer dans la course présidentielle en resquillant: le premier défi de tous ceux qui visent la Maison-Blanche n’est-il pas de se faire connaître? Si son premier rival, Jeb Bush, a recueilli des dizaines de millions de dollars avant de se lancer dans la campagne, c’est pour se faire connaître trente secondes par trente secondes à la télévision, par le plus grand nombre. L’Amérique est grande.

Ce 16 juin au matin, quand il enfile son costume bleu marine taillé sur mesure, sa chemise blanche immaculée et ses boutons de manchettes en or à ses initiales, quand il monte sa coiffure comme un pâtissier une pièce élaborée, Donald Trump sait qu’il dispose de ce qu’un homme d’affaires comme lui appelle un «avantage compétitif» sur l’ensemble de ses rivaux républicains.

En face, seule Hillary Clinton peut prétendre à plus grande notoriété. Mais c’est pour lui une aubaine car Hillary est mal aimée; elle souffre d’un déficit massif de sympathie chez de nombreux militants démocrates qui suivent Bernie Sanders, y compris des jeunes femmes. Hillary est dès le départ une cible parfaite pour Donald Trump. Lui bénéficie de l’aura qui entoure toujours en Amérique les self-made men.

En matière de notoriété, Trump a de l’avance. Une dizaine d’années plus tôt, 25 millions d’Américains ont regardé la finale de la première saison de The Apprentice. 250'000 aspirants se sont inscrits aux premières auditions dans l’espoir d’obtenir un job dans sa société, la récompense du gagnant. Et «You’re fired», (vous êtes viré!), l’expression qu’il utilisait pour éjecter au cours des semaines les candidats malheureux est rapidement passée dans le langage populaire. Avec une audience cumulée de près de 30 à 35 millions de spectateurs sur dix ans, Donald Trump a effectivement bénéficié d’une promotion gratuite à rendre envieux l’ensemble de ses rivaux. Donald Trump n’en a jamais douté, il est une star et lui, l’homme d’affaires au flair politique sans pareil, est tout à fait conscient de ce que cela signifie pour ses ambitions présidentielles.

Les Américains le connaissent. Ils l’ont vu à l’œuvre. Ils ont eu amplement l’occasion de le découvrir et de faire sa connaissance, de le juger et de le jauger. Ceux qui l’ont suivi à la télévision savent tout de son narcissisme profond, de sa mauvaise foi crasse, de son dédain pour les élites intellectuelles, pour les hommes de réflexion qu’il oppose, dans son univers, aux hommes d’action. Pour ses admirateurs, son côté machiste et grande gueule fait son charme. Donald Trump n’est plus à découvrir, il est fiché dans la psyché américaine.

Bien avant la télévision, en 1987, il y avait déjà eu The Art of the Deal, son premier livre. Les librairies américaines regorgent de livres de management qui prétendent vous enseigner comment gravir en accéléré les marches du succès. The Art of The Deal était resté 51 semaines sur la liste des meilleures ventes du New York Times. Rétrospectivement, ses pages sont extraordinairement révélatrices. Parmi les recettes clés pour gagner une négociation, les lecteurs avaient pu se familiariser avec une technique que Trump appelle l’art de «l’exagération véridique, une forme d’exagération innocente, et une forme extrêmement efficace d’autopromotion», expliquait-il. Il utilise toujours la même tactique, affinée par trente ans de pratique intensive.

«Le livre Trump, l’art du deal dit combien son auteur, le promoteur immobilier Donald J. Trump, est simplement plus intelligent que nous tous. Mais peut-être qu’intelligent n’est pas le mot exact, explique Christopher Lehman-Haupt, critique littéraire du New York Times, qui ajoute: dans son livre, Donald Trump écrit: “plus que tout autre chose, l’art de négocier est un don de naissance. C’est dans les gènes. Je ne dis pas ça de manière égocentrique. Il ne s’agit pas d’être brillant. Ça demande une certaine intelligence, mais essentiellement, c’est une question d’instinct”. Et Christopher Lehman-Haupt de poursuivre: Quoi qu’il en soit, monsieur Trump a ce qu’il faut, et il est le premier à le dire. [...] En le lisant, on dresse l’inventaire de qualités que l’on peut ne pas apprécier chez lui. Il est plus intéressé par les riches de Manhattan que par les pauvres. Il préfère l’argent neuf à l’ancien. Ses goûts ne sont pas raffinés. [...] Mais il est difficile de lui en tenir rigueur, puisqu’il est le premier à l’avouer et ne prétend pas le contraire». 

Ecrites à la sortie du livre, ces lignes sur Trump ont gardé toute leur actualité. Entre deuxième degré et complaisance, elles dépeignent avec acuité le candidat officiel du parti républicain. Jeune journaliste talentueux en mal de pige, Tony Schwartz avait servi de nègre à Trump pour écrire son livre. Dans un acte de contrition, il avoue aujourd’hui avoir honte et être pris de remords sincères. «L’homme est un sociopathe», a-t-il confié au New Yorker en pleine convention démocrate de Philadelphie. Dans sa confession, il estime avoir trompé les lecteurs sur la vraie personnalité de son sujet: «J’ai, dit-il, mis du rouge à lèvres à une truie».

La descente des escaliers roulants a pris fin. Le moment est arrivé. En l’absence de famille politique, c’est Ivanka, sa fille, qui le présente brièvement. Donald Trump s’installe au podium, déplie ses notes. Puis, comme il le fait à chaque fois qu’il parle en public, il choisit d’improviser. Simulation tactique ou incapacité à s’en tenir à un script. Le doute plane à chaque fois.

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Depuis son élection, Ivanka Trump accompagne régulièrement son père dans ses déplacements professionnels. © The White House

«Wow, il y a du monde, wow. Des milliers. C’est bien d’être ici à la Trump Tower, c’est bien d’être à New York. Et c’est un honneur que d’avoir tout le monde ici. Ça dépasse toutes les attentes. Il n’y a jamais eu de foule comme celle-là. Et je peux même vous dire, quand certains des candidats sont entrés dans la salle qu’ils avaient choisie pour annoncer leur candidature, ils ne savaient pas que la climatisation était en panne, parce qu’ils n’avaient personne sur place pour vérifier. Ils suaient comme des chiens. Et ils ne savaient pas non plus que la salle était trop grande, car ils n’avaient personne sur place. Comment pensez-vous qu’ils détruiront l’organisation de l’Etat islamique? Je ne pense pas que ça arrivera. 
»Notre pays est mal en point. On ne gagne plus. On avait l’habitude de gagner, mais nous ne gagnons plus. Quand est-ce la dernière fois que nous avons, par exemple, battu les Chinois dans un accord commercial? Les Chinois nous tuent. Moi, je gagne tout le temps contre les Chinois. Tout le temps. Quand avons-nous battu le Japon en quoi que ce soit pour la dernière fois? Ils nous envoient leurs voitures ici par millions et nous, que faisons-nous? Quand est-ce que vous avez vu pour la dernière fois une Chevrolet à Tokyo? Ça n’existe pas. Ils nous battent à chaque fois. 
»Quand avons-nous remporté une victoire sur le Mexique à nos frontières? Ils se rient de nous, de notre stupidité. Et maintenant ils nous battent sur le plan économique. Les Mexicains ne sont pas nos amis. Mais ils nous tuent économiquement. [...] C’est vrai. Et ça, ce sont les meilleurs et les plus intelligents. Mais quand le Mexique nous envoie ses gens, il ne nous envoie pas les meilleurs. Il ne nous envoie pas des gens comme vous. Il nous envoie des gens qui ont des problèmes, et qui amènent leurs problèmes avec eux. Ils amènent de la drogue. Ils nous apportent de la criminalité. Ce sont des violeurs. Et certains, j’imagine, sont des gens bien. […] Quelle stupidité chez nos leaders! De quelle stupidité nos dirigeants politiques sont-ils capables pour permettre ça?
»Le terrorisme islamique est en train d’envahir de larges portions du Moyen-Orient. Ils sont devenus riches. Je suis en concurrence avec eux. Ils viennent de construire un hôtel en Syrie. Vous arrivez à le croire? Ils ont construit un hôtel! Quand moi je dois construire un hôtel, je paye des intérêts. Eux pas, ils ne paient pas d’intérêts, parce qu’ils ont raflé le pétrole que nous avons laissé là-bas quand nous avons quitté l’Irak. J’avais dit qu’il fallait l’emporter.
»Je donne des conférences et j’entends mes amis républicains. Ce sont des gens merveilleux, je les aime bien. Ils espèrent tous que je les soutiendrai. [...] Mais aucun d’entre eux ne parle de l’emploi, ou de la Chine. Vous n’entendez ça nulle part ailleurs, personne ne vous en parle. Et j’écoute leurs discours, ils parlent du soleil qui se lève et de la lune qui se couche. Ils affirment que des choses magnifiques nous attendent. Et les gens s’interrogent. Mais que se passe-t-il, demandent les gens, moi, je veux juste un boulot. Trouvez-moi un job. Je n’ai pas besoin de discours. Je veux juste un job.»

On attendait une allocution, c’est une diatribe. Désordonnée, parfois à la limite de l’incohérence, elle dure près d’une heure. Elle viole tous les codes de l’exercice, ignore toutes les conventions d’usage.

Lorsqu’ils se jettent dans la campagne, les inconnus qui briguent la Maison-Blanche choisissent tous de raconter leur histoire personnelle, leur motivation à convoiter la fonction suprême. Ceux qu’on connaît un peu, les sénateurs, les gouverneurs des grands Etats, se décrivent comme les héritiers des valeurs de leur parti, s’inscrivent dans une continuité. Trump ne fait, lui, aucune référence à l’histoire américaine, aux responsabilités de la fonction. Il ne révèle rien de lui-même. Pas de passage par l’enfance, de résumé des années de formation ou d’éducation. Donald Trump entre en campagne comme s’il était déjà en terrain conquis, dispensé de remplir les exigences attendues des autres en pareille occasion. 

Les candidats républicains Marco Rubio et Ted Cruz ont parlé de Ronald Reagan, Hillary Clinton de Franklin Delano Roosevelt. Aucune invocation de qui que ce soit dans la bouche de Donald Trump, à l’exception de lui-même. Mais tout est dit d’emblée: l’EI apparaît après trente secondes, l’idée des défaites à répétitions infligées à l’Amérique suit dix secondes plus tard, la Chine dominante, le Mexique et ses criminels, la dénonciation de l’impéritie du gouvernement, l’essentiel de son message est là, en forme concentrée, en moins d’une minute trente. C’est son programme politique. Il n’en a jamais dévié. Ni sur le fond, ni sur la forme.

«Tristement, le rêve américain est mort, offre-t-il en conclusion. Mais si je suis élu, je vais le ressusciter. Et nous rendrons sa grandeur à l’Amérique!»

Dans son premier spot de campagne en janvier 2016, Donald Trump affiche ses thèmes de prédilection: éradiquer le terrorisme islamique et stopper l'immigration venant du Mexique.

Make America Great Again, les mêmes mots par lesquels Ronald Reagan avait annoncé sa grande révolution conservatrice en 1980, sur lesquels il avait conclu son discours d’investiture devant des délégués républicains déchaînés réunis en convention à Detroit, bastion démocrate. Mais Donald Trump n’a rien rendu à César. Make America Great Again: en 2012, il avait déposé ce slogan sous la forme d’une marque auprès du bureau de la propriété intellectuelle de Washington. La première utilisation est réservée pour des «slogans et de la propagande politique», la seconde pour «inscription sur des cravates, casquettes et autres objets promotionnels». L’exemple illustre à la fois ses intentions politiques et son sens des affaires.

Sur les chaînes d’informations américaines, les extraits de son discours tournent en boucle. Même si, comme l’ensemble des commentateurs, les animateurs des émissions politiques ne croient pas que The Donald puisse aller très loin, ils ont compris le potentiel de cette histoire et le caractère complètement disruptif de cette annonce. L’Europe, elle, est préoccupée par le dernier chapitre de la crise grecque. L’annonce de Trump fait les entre-filets. «Le flamboyant magnat de l’immobilier Donald Trump a annoncé sa candidature», relate brièvement The Economist, le magazine des élites financières.

Aussi new-yorkais qu’un sandwich au pastrami, le Daily News, tabloïd centenaire détenu par Mort Zuckermann, le promoteur  immobilier rival de Trump, affuble The Donald d’un immense nez rouge et titre «Clown candidat à la présidence». Le discours est résumé en quelques mots: «Insulte les mexicains», «promet un mur», «Je serai le plus grand», «Flingue Obama, Hillary et Jeb».

L’Amérique s’y était habituée. L’homme d’affaires new-yorkais Donald Trump avait déjà laissé entendre à plusieurs reprises qu’il souhaitait se lancer dans la course à la présidence des Etats-Unis. En 1987, il s’était rendu dans le New Hampshire, le premier Etat se soumettant à l’épreuve des primaires. Il avait déclaré à une poignée d’électeurs que «si la bonne personne n’accède pas à la Maison-Blanche, il va y avoir une catastrophe telle dans ce pays au cours des quatre prochaines années que vous n’allez pas le croire. Après quoi, vous viendrez prier pour que la bonne personne soit élue». Il en avait profité pour critiquer vertement le Japon et sa politique commerciale ainsi que l’Iran de l’ayatollah Khomeini. S’adressant au pays entier par d’immenses publicités publiées dans les grands journaux du pays, il était en apparence dans les starting-blocks pour faire acte de candidature. Avant de finalement renoncer.

Une douzaine d’années plus tard, rebelote. Il se remet en scène: «pourquoi un politique ferait un meilleur travail que moi?» Jugeant le parti républicain trop à droite, il rejoint l’Independence party de New York, l’équivalent du reform party. «Il y a de fortes chances que je sois candidat», avait-il déclaré en 2000, précisant que la reine des talk-shows Oprah Winfrey ferait une excellente colistière en qualité de candidate à la vice-présidence des Etats-Unis. Nouvelle désillusion. 

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Donald Trump a affirmé sur NBC avoir aidé Ronald Reagan durant ses deux mandats. Son parcours présente d'ailleurs de nombreuses similitudes avec celui de l’ex-acteur devenu président. © The White House

En 2011, Donald Trump nourrit à nouveau la rumeur avant de renoncer: «Après y avoir longuement réfléchi, j’ai décidé de ne pas convoiter la présidence. Cette décision n’a pas été facile et comporte des regrets, surtout quand je vois qu’en tant que candidat potentiel, je figure toujours en tête des candidats républicains dans les sondages. Et Donald Trump de poursuivre: je reste toutefois convaincu que si je me lançais, je serais capable de gagner les primaires et a fortiori l’élection (présidentielle). Toujours aussi immodeste, le magnat de l’immobilier conclura: «En fin de compte, les affaires sont ma plus grande passion et je ne suis pas prêt à quitter le secteur privé».

Dans cette longue histoire de fausses annonces, le narcissisme de Donald Trump a bien sûr joué un rôle. Mais le milliardaire new-yorkais montrait déjà une habileté redoutable à occuper l’espace médiatique. Quand il s’est finalement porté candidat à la présidence des Etats-Unis en juin 2015, il a suscité des sourires narquois, voire de franches rigolades. Que pourrait bien faire dans la course à l’investiture républicaine une ancienne star de télé-réalité? L’homme n’a aucune expérience politique. Sa candidature ne découle toutefois pas d’une lubie de dernière minute, mais d’un exercice bien préparé.

Ainsi, en 2011, Donald Trump ose le crime de lèse-majesté suprême: il met en doute la citoyenneté américaine du président Barack Obama. Il se fait le héraut du mouvement des birthers, ces Américains qui affectionnent la théorie du complot, qui ne croient pas que le président Barack Obama soit né aux Etats-Unis et qui remettent en question la légitimité de son élection à la Maison-Blanche. Après avoir agité les médias dans la perspective d’une  «annonce majeure» (very very big), le milliardaire new-yorkais donne une allocution surréaliste le 24 octobre 2011. Dans une vidéo diffusée sur Youtube, il propose de verser 5 millions de dollars (4,9 millions de francs) si le président démocrate publie toutes les données liées à sa demande de passeport, à ses inscriptions aux universités d’Occidental College, de Columbia et de Harvard.  

«J’ai  une  proposition  pour  le président qu’il ne peut refuser», déclare à l’époque Donald Trump précisant que les 5 millions alimenteraient les caisses d’œuvres de charité choisies par le locataire de la Maison-Blanche. Dans ce flop médiatique qu’il a longuement préparé, il lâche aussi cette phrase: un tel geste «réduirait la colère de nombreux Américains» et permettrait enfin de percer le mystère au sujet de celui qu’il décrit comme «le président le moins transparent de l’histoire des Etats-Unis». Comble de culot: il impose même un ultimatum. Le président doit publier les documents indiqués avant le 31 octobre 2011 à cinq heures de l’après-midi. Inutile de préciser que Barack Obama ne s’exécutera pas, même s’il publiera son acte de naissance pour mettre fin à une polémique dont l’absurde risquait néanmoins de perturber sa réélection en novembre 2012.

L’épisode ne fut pourtant pas anodin, beaucoup y ont vu les premiers germes des méthodes qu’allait utiliser Donald Trump pour conquérir le pouvoir. L’homme d’affaires osait mettre au défi un président des Etats-Unis, noir qui plus est. Il préparait le terrain afin de conquérir une partie des électeurs blancs remontés contre une présidence qui incarne tout ce qu’ils exècrent. pour rendre plus crédible encore sa remise en question de l’américanité de Barack Obama, il déclare avoir envoyé à Hawaï une équipe de collaborateurs pour enquêter sur la naissance du président. Journaliste d’investigation à CNN, Drew Griffin ne trouve pourtant pas la moindre trace d’un quelconque enquêteur travaillant pour le compte de Donald Trump à Hawaï.

L'émission Désintox diffusée sur Arte explique comment la théorie du complot portant sur le pays de naissance de Barack Obama continue d'exister depuis qu'il n'est plus président.

En mai 2014, devant le National Press Club de Washington, Donald Trump prouve que son action de 2011 n’était pas un dérapage. Il réitère ses doutes quant au lieu de naissance de Barack Obama, cherchant à instiller le trouble en déclarant que ce dernier est peut-être né au Kenya, peut-être aux Etats-Unis. Il va jusqu’à préciser qu’il avait en réalité proposé 50 millions de dollars (49,4 millions de francs) au président.

La manière dont il mettra un terme aux spéculations sur sa possible candidature à la présidentielle de 2012 rassurera en quelque sorte ceux qui n’ont jamais cru un seul instant aux chances d’un candidat aussi éloigné de la bienséance politique. S’emparant de la frustration qu’a créée auprès d’une frange de l’électorat l’investiture du premier président noir dans l’histoire du pays, le tribun new-yorkais trouve une méthode pour exacerber les sentiments de celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette «nouvelle» Amérique. L’avènement du Tea party dès l’arrivée de Barack Obama à la Maison-Blanche est un premier signal de l’exaspération des électeurs blancs plutôt âgés qui ont le sentiment que le pays leur échappe.

Le mécontentement que ce mouvement quasi-réactionnaire génère doit servir de point de départ. L’élection présidentielle de 2012 mettant aux prises le républicain Mitt Romney et Barack Obama lui permet de jauger l’état d’esprit d’une partie de l’Amérique. Le scrutin, remporté par le démocrate, sera néanmoins riche d’enseignements. Tiraillé entre son aile conservatrice, son aile insurrectionnelle et l’establishment, le parti républicain est en plein questionnement. La défaite de Mitt Romney, l’incarnation de l’élite du parti, pousse certains à en conclure que ce sera la dernière élection présidentielle où le Grand Vieux Parti jouera la carte du centre, des modérés. Il faut, entend-on, choisir un vrai conservateur. Le birtherism n’était pas suffisant. Pour se lancer dans la course à la Maison-Blanche, il fallait des circonstances favorables. Cette aubaine se présente à Donald Trump au lendemain de la défaite de Mitt Romney face à Barack Obama.