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Robert Cailliau, ingénieur système au CERN, fut le premier collaborateur de Tim Bernes-Lee sur le projet du World Wide Web, juin 1995. © CERN

L'inventeur oublié du Web: la ruée vers l’or (2/3)

De 1993 à 1994, les Américains vont s’emparer du Web. Ils sentent que ça peut rapporter gros. Au grand dam de Robert Cailliau, amoureux de l’Europe, qui ne conçoit pas que le Vieux Continent laisse passer le train. Il va toutefois jouer son va-tout à Bruxelles. Sans Tim Berners-Lee, son associé des débuts, avec qui la collaboration se morcelle.

Robert a fait ses calculs: en dessous de 58 participants, il sera en déficit et devra combler le trou de sa poche, puisqu’il n’a pas obtenu de financement du CERN pour organiser son événement. La première édition des Conférences internationales du World Wide Web, dont il est le grand ordonnateur et le président, aura lieu du 25 au 28 mai 1994. Au CERN, bien sûr, le berceau du Web et sa capitale déjà déchue. Voici le programme: trois jours de conférences dans les petits auditoriums de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire, avec des panels de discussion sur la philosophie du Web, son déploiement commercial, les moyens de le protéger. Certes, c’est la première fois qu’un événement se consacre au Web; certes, le nombre d’utilisateurs croît de façon irrésistible depuis plusieurs mois. Mais comment prévoir le succès d’un congrès, avec des moyens de promotion proches de zéro?

Le 25 mai, aux premières heures, Robert fait les cent pas à l’entrée du CERN, devant l’arrêt terminus de la ligne de tram qui ramène les passagers, à travers la vallée du Rhône, vers le centre de Genève, situé vingt minutes plus loin. A l’ouest, du côté français, se dresse un mur de montagnes. Des taches blanches sur leur sommet rapetissent à mesure que l’été s’installe. Robert, ce matin-là plus que jamais, doit redouter l’échec. Il en a déjà suffisamment encaissés depuis le début des aventures. S’est-il surestimé? D’abord Tim qui, en 1989, a proposé un système d’informations plus malin que le sien, ce dernier n’étant qu’un gribouillis d’idées jetées sur une page aujourd’hui disparue. Puis Samba, son navigateur pour Mac, laid, caractériel, indomptable, déjà aux oubliettes de la science informatique. Robert n’a pas réussi à convaincre le CERN d’engager des fonds, encore moins du personnel, pour soutenir le développement du Web. Ses relations avec Tim, son associé anglais, se sont envenimées. Quel est son héritage? Impalpable, pour ne pas dire nul. Heureusement, personne ne l’a publiquement fait remarquer. Pas encore. Il n’a, pour lui, que sa foi. Lui l’athée, lui qui déteste viscéralement les religions, ne connaît pas d’égal pour évangéliser le Web. Sans la lumière portée par Robert, sans ce don qu’il a pour éclaircir la pensée de Tim, le «projet World Wide Web» aurait déjà pourri dans les caves du CERN. Qui sait que des âmes égarées tomberaient dessus par hasard au moins trente ans plus tard – période au bout de laquelle le centre de recherche lève le «secret» entourant ses archives en y donnant accès au grand public – dans un monde qui en serait resté aux journaux et aux encyclopédies en papier, aux courriers postaux et au commerce physique, un monde sans Google ni Facebook, sans Youtube ni Wikipédia, sans fake news ni Big Data, ou alors un monde Gopher, ou un monde Minitel, ou un monde Microsoft. Un monde meilleur, un monde moins bien, allez savoir. 

C’est alors qu’au terminus de la ligne de tram Genève-CERN, les gens commencent à affluer. Venus de Norvège, de Californie, de Tokyo, de Lyon, de Bruxelles, des concepteurs de navigateurs, des auteurs de sites Web réputés, des grandes gueules de forums de discussion débattent in real life. Ils se connaissent parfois par pseudo interposé, ou par réalisation remarquée – Ah, c’est vous, le site sur les différents fleuves d’Amazonie? Bluffant! – Et vous, vous avez donc créé le navigateur Cello? Je ne jure que par ça! Dans un désordre enthousiaste, on jubile d’être aux avant-postes de la révolution en cours. Les auditoriums débordent, Robert ne sait plus où donner de la tête, 400 personnes suent devant les speechs de Tim, Robert en refuse des dizaines d’autres faute de place, à l’extérieur les gens le supplient, «Je n’ai besoin de rien, pas de nourriture, pas de logement, juste une marche pour m’asseoir et écouter!» Des reporters présents lors de l’événement trouvent la formule qui fera mouche dans les journaux du lendemain: «C’était le Woodstock du Web.»

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