«Yo soy Duran»

Le firmament de la boxe compte de nombreuses étoiles, filantes pour la plupart. Rares sont celles qui s’y sont accrochées comme Roberto Duran. La rue, la rage, l'ascension, la gloire et la chute: le Panaméen a connu tous les actes de la tragédie pugiliste moderne. Plusieurs fois.

Roberto Duran boxe Roberto Duran boxe
Roberto Duran, en 2015. En dépit des combats et des années, «Manos de Piedra» se maintient en forme.© Olivier Saretta & Roxane Guichard

L’arena de l’Estadio Nacional bout en cette soirée du 10 avril 1965. Elle sait qu’au terme de ce quinzième round, le Panama peut inscrire pour la première fois son nom au panthéon du noble art. Trois minutes durant, Ismael Laguna fait encore admirer sa boxe féline, face à un Carlos Ortiz vaillant, mais perturbé par la rapidité de son adversaire. Le gong retentit enfin. Quelques minutes plus tard, le public exulte à l’annonce du verdict qui donne la victoire aux points au Tigre de Colon.

Alors que la foule se presse autour du héros du jour, la voix d’un gamin de 14 ans tente de se frayer un chemin dans la clameur qui raccompagne le combattant au vestiaire. «Laguna, un jour je serai aussi bon, même meilleur que toi!» Ces mots n’ont jamais atteint l’oreille du nouveau champion WBA (World Boxing Association) et WBC (World Boxing Council) des poids légers, deux des quatre grandes fédérations internationales de boxe anglaise professionnelle. L’histoire, elle, n’y est pas restée sourde.

Cinquante ans après, la bravade a pris des allures de prophétie et son auteur, Roberto Duran, est devenu l’un des plus grands boxeurs de tous les temps. Au point que depuis 2007 et son introduction à l’International Boxing Hall of Fame, sa silhouette immobile surplombe la circulation de Panama City, sur la vía Argentina. En garde, sur un globe terrestre couvert de mosaïque colorée, Manos de Piedra (Mains de Pierre) domine pour toujours l’asphalte de son regard d’airain.

A 200 mètres de là, à l’ombre des orgueilleux buildings qui défient le ciel de la capitale, le mythe est religieusement entretenu à La Tasca de Duran. Le restaurant tenu par Robin, le fils du boxeur, est à sa manière un temple dédié à la gloire paternelle. Pas un mur n’échappe à sa mise en scène: les ceintures, les photos jaunies et les couvertures de Sports Illustrated se disputent le moindre centimètre carré d’espace ocre, alors que trois écrans de télévision repassent en boucle les combats du champion.

Féroce, véloce, il y harcèle un Ken Buchanan aux abois, avant de céder sa place à un combattant plus épais et plus lent, néanmoins toujours capable d’envoyer le colossal Iran Barkley au tapis. Dix-sept années séparent ces deux Duran si différents, mais au regard habité par la même flamme obscure. Dix-sept années au cours desquelles gloire et disgrâce n’ont cessé de s’empoigner. Un jeune homme d’une vingtaine d’années, captivé par les coups en noir et blanc, saisit par réflexe le gant Everlast posé à côté de son assiette de crevettes quand un retentissant «Buenas noches» interrompt les discussions feutrées des dîneurs. Une salve d’applaudissements répond au salut du petit homme à la peau mate et aux cheveux noirs de jais qui vient de faire son entrée dans le restaurant.

Tout sourire, le buste droit, Manos de Piedra se lance dans une tournée des tables. Accolades et poings serrés à hauteur de menton, il pose devant les smartphones de clients ravis d’immortaliser la rencontre. La pantomime va se poursuivre ainsi un bon moment. Jusqu’à ce qu’une bouteille de bière atterrisse dans le gant du champion. «Il est attaqué de toutes parts ce soir, glisse Gilles, un Français habitué des lieux. Je ne suis pas sûr qu’il soit très dispo pour un entretien.» Une conversation éméchée et confuse plus tard – au cours de laquelle le mot plata (argent) s’est discrètement glissé – rendez-vous est pris pour le lendemain. Vénal, le gladiateur?

Ruiné surtout. Les domestiques ne s’affairent plus depuis longtemps dans sa villa de Nuevo Parten, elle-même reléguée au rang de souvenir. Boucles d’oreilles en diamants et Roll’s ont quant à elles pris le chemin des ventes aux enchères. Avec le temps, même le Chivas Regal a dû céder sa place à l’Atlas, la bière locale. Les 45 millions de dollars engrangés par ses poings n’ont pas résisté à l’appétit de ce jouisseur vorace, ni à celui des pique-assiettes, nombreux du temps de sa splendeur. Le goût prononcé de sa femme pour les tapis verts, les mauvais placements et sa proverbiale générosité – Duran n’a jamais regardé à la dépense pour venir en aide aux plus démunis, comme en témoignent les innombrables chèques qu’il signait jadis pour payer leurs factures – ont fait le reste.

L’heure est désormais au scooter et à la modestie. Enfin, autant qu’un homme capable de dire: «Je ne suis pas Dieu, mais quelque chose qui lui ressemble» peut l’être… En dépit des revers de fortune et des vents contraires, le retraité des rings habite toujours sa légende et connaît le pouvoir de son nom. Un nom qu’une sauvagerie de belluaire a arraché au dénuement et déposé sur les lèvres admiratives des grands du monde d’hier, de Frank Sinatra à Nelson Mandela. Un nom pour lequel les dirigeants successifs du pays, du lieutenant-colonel Omar Torrijos Herrera à Manuel Noriega, ont affrété de présidentiels avions et déroulé des kilomètres de tapis rouge. Plus qu’un nom: une adresse à la postérité, en forme d’affirmation de soi rageuse, qu’il lançait après chaque combat victorieux. Ce «Yo soy Duran!» (Je suis Duran!) qui s’est tant de fois élevé vers le ciel quand ses adversaires embrassaient le sol.

Désormais, la parole de l’idole est plus rare. Et payante: «Roberto Duran ne raconte pas sa vie pour rien», pose-t-il en préambule – et en majesté – à son arrivée tardive à La Tasca. Le personnage affable rencontré l’avant-veille arbore maintenant un visage fermé, assombri par une large casquette des Yankees de New York. «Vous croyez que Leonard et Mayweather ne font pas payer leurs interviews?» se cabre-t-il, soucieux de faire respecter son rang. Au grand soulagement de sa femme Felicidad, gênée d’avoir à justifier le retard de son mari, et plus désireux de faire oublier les lapins qu’il a posés que de monnayer son prestige, l’ancien boxeur consent finalement à «accorder une faveur». Soit vingt minutes d’entretien, muées en une pleine heure par la grâce d’un ego XXL.

Duran n’est pas cupide, mais il connaît le son produit par un ventre creux. Issu d’une famille nombreuse, abandonné par son père peu après sa naissance, le futur champion a dû mûrir très vite pour venir en aide à une mère tout juste sortie de l’adolescence. A cinq ans, il cirait déjà les chaussures des bourgeois du parc Santa Ana pour sept centécimos la journée, ou vendait à la criée le quotidien La Estrella de Panama, n’hésitant pas à jouer des poings contre des concurrents plus âgés pour protéger son gagne-pain.

Quand il ne faisait pas la plonge dans les restaurants, il poussait la chansonnette avec Chaflan, son mentor du pavé. Comme d’autres gamins du Chorillo, le bidonville de bois et de taule où s’entassaient les travailleurs pauvres de la capitale, Duran doit beaucoup à ce vagabond excentrique. «C’était mon ami, quelqu’un qui avait bon cœur, abonde-t-il sobrement. Je me souviens qu’il avait construit une cabane dans un arbre pour les enfants du quartier. Nous y dormions tous avant d’aller acheter un ticket pour les journaux.» Si le saltimbanque lui a appris à survivre dans la rue, c’est bien la boxe qui a permis à Roberto d’en sortir.

Le noble art a connu un essor fulgurant au Panama après la Seconde Guerre mondiale, sous l’influence des soldats américains fraîchement débarqués. Au début des années 1960, près de cinquante compétitions se déroulaient chaque semaine dans le pays, jusque dans les arrière-cours des maisons. La fine fleur de la boxe de la capitale s’entraînait alors au Gimnasio Nacional (rebaptisé plus tard Neco de la Guardia), tout comme Toti, le grand frère de Duran. C’est en voyant son aîné enfiler sa tenue que Roberto, alors âgé de huit ans, a voulu l’imiter. «L’équipement me fascinait, explique-t-il, un oeil dans le rétro. Les gants, le short, les chaussures: je voulais les porter moi aussi.»

Ce sera chose faite quelques mois plus tard. Le début d’un parcours qui durera plus de quarante ans. En amateur, d’abord, où Duran fera ses armes pendant sept ans. «C’est là que j’ai tout appris, poursuit-il. Je me suis battu contre des adversaires inégaux, aux styles vraiment différents. C’était très formateur. Je regardais aussi les autres boxeurs, les plus grands, comme mon idole Ismael Laguna. C’est comme ça que j’ai appris à bouger, à frapper, à placer les coups et à les éviter, déroule-t-il en esquissant mollement l’amorce d’un direct du droit. Je reproduisais ce que je voyais, c’était naturel pour moi. Au fond, personne ne m’a rien enseigné: j’ai observé.»

Le grand Ray Arcel, convoqué dans son coin en 1971 avec Freddy Brown pour l’aider à grandir, ne dit pas autre chose le jour où il vit pour la première fois Duran combattre. C’était face au Japonais Hiroshi Kobayashi, l’ancien champion du monde des poids légers. La voix désormais éteinte du vieil entraîneur d’East Harlem, qui a accompagné pas moins de dix-neuf champions du monde (de Frankie Genaro en 1923 a Larry Holmes en 1982), résonne encore: «Ce type a ça dans le sang. Que personne ne s’avise de lui dire quoi que ce soit. Il sait ce qu’il fait et à ce que je vois, il en sait déjà long…»

Roberto Duran boxe Roberto Duran boxe
Cette photo a été prise en 1971. Duran sera sacré champion du monde pour la première fois l'année suivante, à tout juste 21 ans. © Olivier Saretta & Roxane Guichard

Nestor Plomo Quinones fut parmi les premiers à déceler le potentiel de Duran. Frappé par son énergie, alors que ce dernier se battait dans la rue contre un vendeur de journaux plus âgé, l’entraîneur panaméen l’accompagna dès l’enfance, pour ne jamais le quitter. Fidélité rare, dans un monde où les visages passent… C’est lui qui décrocha son premier combat professionnel, face à Carlos Mendoza, alors qu’il n’avait que 16 ans et songeait à arrêter la boxe, faute d’adversaire en amateur. Premier combat (avec une bourse de 25 dollars) d’une série de 28 affrontements victorieux, tous remportés avant la quatrième reprise. «Roberto était tellement bon qu’avec mon frère, on pariait sur la main avec laquelle il allait allonger son adversaire», confiera Plomo avant sa mort en 2012 à Christian Giudice, écrivain et auteur de Hands of Stone, la biographie de référence du boxeur. Subjugué par sa puissance alors qu’il assistait en 1971 au premier combat de Duran aux Etats-Unis, face à Benny Huertas, le journaliste Alfonso Castillo rendra sans le savoir un hommage immortel à cette main superlative: Manos de Piedra était né.

L’origine de ce punch hors norme, trempé dans la misère et affûté sur les sacs de frappe, est affaire de généalogie. Certains, dont Duran lui-même, y décèlent l’unique legs de son père Margarito, un cuisinier militaire américain d’origine mexicaine, stationné pendant quelques années dans la zone du canal de Panama. D’autres, comme sa mère Clara, grimpent sur d’autres branches: «Roberto doit sa force à son arrière-grand-père maternel, Felix Moreno. Il pouvait tuer un homme d’un seul coup de poing», peut-on lire dans la biographie de Christian Giudice.

Une puissance dévastatrice dont Duran faisait souvent usage en dehors des rings. Comme ce jour où, à 15 ans, il mit KO cinq hommes à la sortie de La Pollera, un bar où il avait (déjà) ses habitudes. Ou cet autre, appartenant à la légende, où il assomma une mule d’un seul crochet. «C’était à Guararé, le village de ma mère, se remémore-t-il dans un sourire. Un type a parié que je ne pouvais pas le faire. Il a perdu une bouteille de whisky et 100 dollars.»

Il en coûtera trois fois cette somme à Carlos Eleta pour s’approprier cette force homicide. Combat après combat, cet homme d’affaires avisé ayant fait fortune dans l’importation de cigarettes et de sodas balisera l’ascension de Duran vers les sommets. Le travail acharné de son poulain en or la rendra irrésistible. Youngblood Williams, l’un des fidèles sparring-partners du Panaméen, n’a d’ailleurs pas oublié leurs séances d’entraînement. «Bosser avec lui, c’est comme travailler avec un animal. La boxe n’est pas un simple job pour lui: c’est une croisade.» Duran ne reculait devant aucun sacrifice, allant jusqu’à s’imposer des confrontations hypertrophiées de 25 rounds de 4 minutes 30 face à des poids moyens pour préparer ses grands rendez-vous. «Un autre mec de sa taille n’y aurait pas survécu», estime Williams.

A l’exception du Portoricain Esteban de Jesus, dont le crochet gauche fera sauter le verrou de l’invincibilité de Duran lors d’un match de gala en septembre 1972, aucun poids léger ne parviendra à le faire vaciller. Pas même le champion WBA de la catégorie, l’Ecossais Ken Buchanan, dépossédé de sa couronne par le Panaméen en 1972 à l’issue d’un combat de rue où il fit s’abattre un déluge de coups (bas). Il n’avait alors que 21 ans. «Tout a changé à partir de ce jour, estime Duran. Au début, tout ce qui comptait pour moi c’était d’acheter une maison à ma mère. Après y être parvenu, je pensais raccrocher.»

L’irruption conjointe de la gloire et de l’argent dans la vie de ce gamin des rues illettré, privé de tout, soudain capable d’acquérir une villa d’un vague trait de plume, aura raison de sa modeste résolution. «Mon entraîneur et mon manager m’ont dit: continue Duran, et tu pourras t’acheter mille maisons!» Le Panaméen continuera donc, dominant pendant plus de sept ans la catégorie des légers (12 défenses de titre accomplies, dont 11 par KO). Une décennie de succès éclatants, ponctuée de célébrations à la démesure du personnage.

Roberto Duran boxe Roberto Duran boxe
No Màs, 25 novembre 1980. Duran souffre, entouré de ses entraîneurs Ray Arcel et Freddy Brown (à gauche). Il abandonnera le combat lors de la reprise suivante. Une décision qui a failli précipiter la fin de sa carrière. (Encre et gouache sur papier) © Matthieu Chiara
Roberto Duran boxe Roberto Duran boxe
La bagarre de Montréal, 20 juin 1980. Ce combat est entré dans la légende de la boxe et constitue un sommet dans la carrière de ses protagonistes, Roberto Duran et Sugar Ray Leonard. (Encre et gouache sur papier). © Matthieu Chiara
Roberto Duran boxe Roberto Duran boxe
Manos de Piedra. (Encre sur papier). © Matthieu Chiara

Au cours de l’année 1980, les deux hommes s’affronteront deux fois. Pour des raisons très différentes, ces combats appartiennent aujourd’hui à la légende du sport. Considérés dans leur ensemble, ils résument Duran. Sa volonté, sa rage, son ego, ses failles, son absence de calcul, le meilleur et le pire: tout est là, condensé en 23 rounds. Pour le comprendre, retour à ce qu’on a appelé le Brawl in Montreal (la bagarre de Montréal). Les 46’317 spectateurs du stade olympique de Montréal ne pouvaient rêver plus belle opposition de styles. Duran pratiquait une boxe sans concession, sorte de chasse aussi patiente que féroce. Leonard possédait une élégance naturelle, rehaussée d’une extraordinaire vitesse d’exécution rendue redoutable par un coup d’œil unique. L’un était un noceur bagarreur et volage. L’autre cultivait l’image d’un bon père de famille, éduqué et poli.

Entre le volcan panaméen et le gendre idéal télégénique, transformé en homme-sandwich de 7 Up et Dr. Pepper grâce au talent de négociateur de son avocat Mike Trainer, le contraste ne pouvait être plus saisissant. Les sommes sécurisées également: 1,65 million de dollars pour le Panaméen, 8,5 pour son adversaire. De quoi décupler la motivation déjà grande du natif du Chorillo.

D’autant plus qu’au pays, les gens doutaient pour la première fois de sa victoire. «Ce combat représentait beaucoup pour mon père, rembobine Chavo, le fils aîné du boxeur, alors âgé de six ans. Il voulait prouver au peuple du Panama et aux gens du milieu qu’il n’était pas n’importe qui. Rien ne comptait davantage à ses yeux que de battre le golden boy des Etats-Unis.» Le combat s’annonçait brûlant. Il fut titanesque.

Dans son Journal, Jules Renard a écrit que le génie est au talent ce que l’instinct est à la raison. Le Brawl in Montreal s’apprécie à l’aune de cette formule. Car cette tempête de cuir épique n’est pas le simple produit de la rencontre de deux corps pensants, maîtrisant tous les arcanes de leur discipline. Elle est le chef d’oeuvre commun dessiné, fulgurance après fulgurance, par deux hommes sortis d’eux-mêmes, transcendant la technique et la fatigue.

Manos de Piedra – Sugar Ray, ce sont quinze rounds d’un corps-à-corps suffoquant, sans temps mort, dicté par un Duran affamé, mué en fauve impitoyable. «Il sortait les dents, comme possédé. C’était un démon», semble revivre Leonard dans Beyond the Glory, un reportage consacré à son adversaire. Sans doute le natif du Maryland aurait-il dû laisser parler sa boxe artiste et virevoltante, plutôt que de relever le défi viril lancé par son adversaire. Fuir l’ouragan plutôt que d’y répondre par des cyclones de moindre intensité. Refuser les cordes, les coups aux côtes, le fracas des corps en transe, et toutes les autres figures imposées du tango panaméen.

C’est oublier un peu vite l’impact des incessantes provocations auxquelles Duran s’est livré avant leur confrontation. Parole à la défense: «Pendant des semaines, il n’a pas arrêté. Il m’a insulté, a maudit ma mère, mes enfants, ma femme, et ça m’a atteint. Or un combat de boxe est une lutte psychologique avant d’être une confrontation physique, et avant le nôtre, Duran est entré dans ma tête, concède avec le recul Sugar Ray. Ce surnom, Manos de Piedra… Je n’exagère pas: chaque coup porté me faisait l’effet d’une brique!»

A l’issue du combat, plein d’une fureur triomphante, le Panaméen repoussera encore son adversaire pourtant venu lui serrer la main. «Casse-toi de là espèce de merde! Tu sais que tu es une merde!» le voit-on hurler sur des images d’archives télé embuées, juste avant l’annonce de sa victoire aux points. Sugar Ray, lui, est sonné. Ses deux-cents rounds de sparring, ses dix kilomètres de course quotidienne et ses cours de danse – pris pour améliorer son équilibre – n’ont pas suffi. Presque trente ans plus tard, devant les caméras de Fox Sport, un Leonard désormais quinquagénaire semble répondre à son hébétude: «Rien ne vous prépare à Duran.» Sauf peut-être un Duran mal préparé. Une faille exploitée à merveille par l’Américain, cinq mois après leur premier affrontement. «Mon objectif était de prendre ma revanche le plus vite possible, parce que je connaissais les habitudes de Roberto», révèle-t-il.

Porté aux nues par 700’000 compatriotes en délire à sa descente de l’avion, le Panaméen a en effet eu beaucoup de mal à atterrir. Trois mois et 100’000 dollars d’agapes après sa victoire, c’est un boxeur bouffi d’alcool, lesté de 20 kg supplémentaires, qui a repris le chemin du gymnase en traînant les pieds. «Il se croyait invincible, juge l’historien de la boxe Hank Kaplan. Il se montrait irrespectueux envers ses entraîneurs, Ray Arcel et Freddy Brown, et ne montait sur le ring que pour amuser sa cour. Il ne s’est vraiment pas entraîné correctement.» A tel point qu’à quinze jours de la rencontre, Duran pesait encore 10 kilos de trop. Impossible pourtant de repousser le combat. Gonflés par le pay-per-view (la télé à la carte) naissant et l’habileté des promoteurs Don King et Bob Arum, les enjeux financiers étaient devenus trop importants.

Pour beaucoup d’ailleurs, l’avidité du manager de Duran, Carlos Eleta, fut à l’origine d’une revanche perçue comme trop précoce. L’homme d’affaires s’en est toujours défendu: «Après Montréal, Roberto était hors de contrôle. C’est pourquoi j’ai mis sur pied le combat aussi vite. Je me disais que si je n’acceptais pas de signer, il risquait de perdre contre le premier venu.» Problème: Leonard était tout sauf un combattant de seconde zone.

Confiant en sa boxe retrouvée, Sugar Ray est entré dans l’arène du Superdome de La Nouvelle-Orléans armé de certitudes. Et d’une stratégie: «Je savais qu’en utilisant ma vitesse et en chambrant Duran, j’allais le frustrer, j’allais le rendre fou», détaille-t-il dans Beyond the Glory.

Edwin Viruet, un boxeur mobile et rapide, avait déjà adopté cette tactique avec un certain succès en septembre 1975. Sans réussir à vaincre Duran, le Portoricain avait fissuré la cuirasse du Panaméen, pourtant réputée infrangible. Le soir du 25 novembre 1980, Leonard est parvenu à s’y engouffrer. Bien au-delà de ses espérances. «No màs» (Ça suffit). Il aura suffi que l’arbitre de la rencontre, Octavio Meyran, entende le Panaméen prononcer ces deux syllabes pour que le combat bascule, et l’histoire de la boxe avec. Deux mots aux allures d’incantation funeste, qui ont scellé la chute icarienne du héros de tout un peuple, devenu en l’espace d’un souffle un traître à la patrie. Retour au ring.

Leonard assure le spectacle depuis maintenant sept reprises, même si les juges ne le créditent que d’une courte avance sur leurs cartes. Jeu de jambes alerte, menton ostensiblement découvert, directs du droit moqueurs: l’Américain récite son Mohamed Ali à merveille et ricane. En face, Duran, moins vaillant qu’à son habitude (sans doute en raison du régime draconien subi pour descendre au poids), s’agace. La fin du round approche. Le moment choisi par Sugar Ray pour passer de la provocation à l’humiliation. Il simule un bolo punch (un coup de poing circulaire à mi-chemin entre un uppercut et un crochet) du droit et décoche une gauche qui fait mouche.

L’orgueil de Manos de Piedra est touché. Le huitième round reprend sur les mêmes bases. Provocation-frustration. Le couple danse pendant 2 minutes et 44 secondes jusqu’a l’impensable: Duran tourne le dos à son adversaire dans un geste d’abdication rageuse.

«Il jette l’éponge Ray!» Le frère de Leonard, Roger, pose des mots sur ce que les yeux de l’Américain peinent à traduire. Pourtant, il ne rêve pas. Duran confirme sa décision auprès de l’arbitre, tout aussi abasourdi: «Je ne veux plus me battre contre ce clown!» Stupeur dans son coin. «Au début, j’ai pensé qu’il s’était cassé le bras, ou quelque chose… Si quelqu’un m’avait dit que je verrais un jour Roberto abandonner, je lui aurais craché à la gueule, vomira quelques années plus tard un Ray Arcel dépité dans les colonnes de Ring Magazine. Sur le moment, j’ai failli m’évanouir… Les mots me manquent encore.»

Freddy Brown, lui, saura les trouver pour protéger son boxeur. Il bricolera à la hâte une indigestion douloureuse pour justifier son comportement et s’en expliquera en 1984 dans une interview accordée au New York Post: «Si au Panama les gens avaient su pour son abandon, ils l’auraient tué à son retour. Alors je lui ai fabriqué un alibi.» Prétexte derrière lequel se retranche encore Duran, 35 ans plus tard. «Mon estomac me faisait beaucoup souffrir, et je ne pouvais plus bouger. A chaque fois que je faisais un mouvement, j’avais du mal à respirer.»

Réaction irréfléchie aux provocations de Leonard, fruit vénéneux de sa propre impuissance: la raison de son geste reste un mystère. Peut-être même pour lui. Tout juste peut-on y voir un extrême fâcheux de cette spontanéité qui, dans ses meilleurs jours, pouvait pousser Duran à monter torse nu dans un avion après avoir donné son t-shirt à un fan.

Les conséquences, elles, ont été immédiates. Traité en Judas par ses compatriotes – les murs de la capitale sont longtemps restés couverts d’inscriptions injurieuses à son encontre -, le Panaméen s’est aussi mis à dos le gratin de la boxe internationale. Illustration cosmique signée Don King: «La prochaine fois que je promouvrai un combat entre Duran et Leonard, ce sera sur Pluton.»

La traversée du désert durera plus de deux ans. Plus de temps qu’il n’en faut au «roi des bars» et à sa suite pour boire ses millions de billets verts. Et pour perdre en 18 mois autant de combats qu’en douze ans de carrière professionnelle.

Alors que son ancien entraîneur, Ray Arcel, lui suggérait d’y mettre un terme dans une lettre ouverte parue dans le New York Times, un homme va pourtant lui tendre la main. Bob Arum, l’ennemi juré de Don King, misera sans hésiter sur l’étoile pâlissante. «Quand Duran est venu me voir, il ne valait plus rien, assène-t-il dans Hands of Stone. Mais mon ami Teddy (Brenner, ancien organisateur de combat au Madison Square Garden, ndlr) m’a assuré que tout allait bien avec lui. Il a ajouté que s’il était bien mentalement, il pouvait encore battre n’importe qui.»

Manos de Piedra ne fera pas mentir cette prédiction rédemptrice. Moins souverain que par le passé, il s’accoutumera, dans les années 1980, aux cotes défavorables et aux nécrologies sportives hâtives. Lui qui, au nadir de sa carrière à l’automne 1982, avait promis sur la tombe du général Torrijos de rapporter encore un titre mondial au Panama, en décrochera même deux.

Le premier face à Davey Moore, détenteur du titre WBA des super-welters, le 16 juin 1983. Le second face au redoutable champion WBC des poids moyens Iran Barkley, un ancien membre du gang des Black Spades – dont était issu Afrika Bambata, l’un des pionniers du hip-hop – le 24 février 1989.

Cet exploit permettra à Duran de devenir le premier boxeur latino-américain sacré dans quatre catégories de poids différentes. A 37 ans et 8 mois, il sera aussi pour un temps le plus vieux champion du monde depuis Bob Fitzsimmons, en 1903. Le Panaméen avait prévenu les journalistes: «Le vent aussi est vieux, mais il continue de souffler.»

Traqué par l’IRS (le fisc américain), il soufflera encore sur 27 affrontements pour remplir ses poches percées. Des joutes alimentaires inégales, souvent livrées dans des casinos plus modestes, et à l’issue plus incertaine. Duran évoque peu ses défaites. Le cours magistral dispensé par Wilfred Benitez en janvier 1982? L’humiliation subie la même année face au Jamaïcain Kirkland Laing – un boxeur «tout juste digne de faire ses lacets», dixit Don King? Le KO au 2e round infligé deux ans plus tard par Thomas Hearns?

Rien de plus que des concessions de sa paresse à ses adversaires. «Les boxeurs qui m’ont battu n’étaient pas meilleurs que moi, balaye le champion. A chaque fois que j’ai perdu, c’est parce que je n’allais pas au gymnase et que je prenais trop de poids avant les combats. Si j’avais toujours été sérieux, j’aurais été plus qu’un combattant extraordinaire, s’enflamme-t-il. J’aurais été superextraordinaire.»

Aujourd’hui, Roberto Duran a 64 ans. Son regard fou, que Joe Frazier comparait jadis à celui du tueur en série Charles Manson, a perdu sa sombre incandescence. Sa main droite, qui a abrégé des carrières et tenu en laisse Walla, un lion de compagnie de 330 kilos, peine désormais à se refermer.

Manos de Piedra ne condense plus dans son 1 m 70 le machismo dont il fut longtemps l’incarnation la plus pure. Mais il est bien vivant. Lui qui a toujours préféré «être le marteau plutôt que le clou». Lui qui a toujours pensé «qu’il faut être cruel et criminel sur un ring». Lui qui a toujours su que la boxe tue. Lui est toujours là. Contrairement à certains de ses illustres adversaires. Comme de Jesus, mort du sida après une effroyable descente aux enfers. Ou encore Wilfred Benitez, l’intouchable Radar, très tôt abandonné par ses réflexes, puis par sa raison, à l’aube de ses 50 ans. Un âge auquel Duran montait encore sur le ring et qui ne l’aurait «sans doute pas arrêté», si un accident de la route, survenu en 2001 en Argentine, n’avait gauchi sa main et mis un terme brutal à sa carrière de phénix.

Les traits de son visage cuivré, épaissis par le temps, portent d’ailleurs peu de traces de ses 119 combats professionnels. Preuve s’il en faut que l’une des clés de sa longévité – outre la ténacité du fisc – résidait autant dans sa capacité à éviter et amortir les coups que dans sa puissance hors norme. Certes, le champion bute parfois sur un mot récalcitrant. Une fois, deux fois. Puis sa petite voix âpre reprend sa marche en avant et dévale à nouveau des phrases qu’elle effleure à peine.

Elle prélève dans ses souvenirs quelques exploits accomplis face à des étoiles suantes. Marvin Marvellous Hagler, l’invincible champion WBA,WBC et IBF (International Boxing Federation) des poids moyens, obligé de puiser dans ses ultimes réserves pour décrocher sur le fil une victoire pourtant promise par les bookmakers. Le Mexicain Oscar Palomino, tout étonné à sa descente du ring d’avoir vu sa boxe dynamique anéantie par la maîtrise du corps-à-corps du Panaméen et ses indéchiffrables uppercuts.

Ou encore le pauvre Davey Moore, frappé par un jab (direct du droit) éclair dès les premiers instants de leur combat et brutalisé jusqu’au KO, inévitable, au septième round. Au point que sa mère et sa petite-amie s’évanouirent sur leur siège du Madison Square Garden… Tous éclairent une facette du talent protéiforme de Duran. Celui d’un combattant-né, résistant et agressif, rusé et infatigable, toujours prêt à relever le défi lancé par des mentons réputés incassables et des allonges d’échassier. «Il faut se méfier des apparences, professe-t-il, accoté sur une banquette de La Tasca de Duran. Beaucoup de boxeurs musclés ne font pas mal. Moi j’étais maigrichon, mais quand je plaçais ma main, le combat était fini.»

Un viatique qui lui a permis d’escalader les catégories, auquel il convient d’ajouter d’autres qualités souvent sous-estimées. «Duran n’était pas qu’un puncheur, insiste Leonard. C’était un boxeur très talentueux, terriblement technique et fuyant.» Un compliment que l’intéressé reprend à sa façon, en toute modestie: «J’avais une gestuelle difficile à lire. Mes adversaires ne pouvaient pas prévoir quelle main allait arriver. J’étais trop malin pour eux.»

Savoureux mélange de prétention – justifiée sans mal par son palmarès – et de dédain, que le Panaméen applique sans autre forme de nuance aux stars du ring d’aujourd’hui. «Certains mecs ne valent pas un clou et pourtant on leur offre des millions, grince-t-il. S’ils étaient nés à notre époque, à Cuevas, Leonard et les autres, ils n’auraient pas fait un pli.» Et ne venez pas lui parler de Floyd Mayweather, ce «coureur à pied»… Pour Duran, la boxe se conjugue de toute façon au passé. Chavo, l’aîné de ses sept enfants, et sa fille Irichelle ont bien tenté de ressusciter son patronyme en enfilant les gants. Sans succès. Le Panama n’est de toute façon plus une terre de champions, et Manos de Piedra n’a pas une âme d’entraîneur: «Je connais les boxeurs comme la paume de ma main. Ils sont indisciplinés et pas assez sérieux.» L’ancien champion passe d’ailleurs peu de temps dans son gymnase de la calle 50, dont il abandonne la gestion à ses associés.

Désormais, il préfère les bongos aux gants de boxe. Avec la formation Arena Blanca, il s’adonne à l’autre passion de sa vie, la salsa. Et il attend la fin, en homme apaisé. «La seule chose que j’attends de la vie, c’est la mort. Mais je sais que je mourrai de vieillesse, s’amuse-t-il. Avec tout ce que j’ai vécu, j’aurais pu y passer souvent et pourtant… Dieu ne veut pas encore que je parte!»

En attendant que la cloche sonne pour de bon, il partage donc son temps entre la musique, de rares séances d’autographes en Europe, essentiellement en Grande-Bretagne, et les parties de dominos avec ses copains d’enfance. «On boit un coup, on se taquine… Ma vie est simple maintenant, rebondit-il. Je vais de la maison au restaurant, du restaurant à la maison, et parfois je vais faire un tour dans le Chorillo.» Le quartier de son enfance a pourtant bien changé. Il n’est pas rare que le claquement mat d’un coup de feu ricoche sur les façades noircies de ses immeubles insalubres. Qu’importe. Duran a passé l’âge d’apprendre la peur.

A La Tasca ce soir, comme tous les week-ends, les fans sont venus nombreux faire le plein de rythmes cubains. Accoudé au bar, Duran bat la mesure en écoutant le trio qui précède son groupe. Il rit en voyant une poignée de touristes, agressés par le volume sonore, tourner les talons à peine le seuil du restaurant franchi. Dans quelques minutes, il montera sur le carré noir de la scène et chantera la vie, l’amour, le sourire aux lèvres. A l’écran, Manos de Piedra tannera le cuir de ses adversaires, la mâchoire serrée. Comme chaque nuit.