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Du djihad afghan au djihad global (3/8)
© Jef Caïazzo

Du djihad afghan au djihad global (3/8)

Les seigneurs de guerre islamistes joignent leurs forces et convergent vers Peshawar au Pakistan. Ces alliances posent les bases de ce qui, plus tard, deviendra Al-Qaïda.

 17 minutes de lecture

Instruments de la guerre secrète américaine, les mouvements de résistance des moudjahidines forment dès le début des années 1980 une «mosaïque disparate». Cent septante groupes divisés en trois grandes tendances: les «fondamentalistes» sunnites, les «traditionalistes» et les chiites. En mai 1985, à l’instigation de la Direction pour le renseignement interservices pakistanais (ISI), sept organisations forment une alliance dont le siège se trouve à Peshawar. Les Américains sont inquiets: l’«entente cordiale» entre ces seigneurs de guerre a, au début, du mal à fonctionner. Ils constatent avec plaisir que le Cheikh aveugle s’emploie lui aussi à rapprocher les frères ennemis de la résistance islamiste afghane. La CIA compte sur lui pour unifier les moudjahidines arabes sous la bannière étoilée américaine. Le Boston Globe expliquera plus tard qu’à cette époque, Omar Abdel-Rahman était considéré par les Américains comme le «maître à penser des moudjahidines appuyés par la CIA». Tout le monde savait dans le bazar de Peshawar qu’il «travaillait étroitement avec les officiers du renseignement américain et pakistanais, qui orchestraient la guerre secrète en Afghanistan». Le cheikh était un atout solide pour la soixantaine d’officiers de la CIA et des forces spéciales basées à la frontière avec l’Afghanistan. Voilà sans doute pourquoi les officiers américains ont fermé les yeux sur ses appels à la guerre sainte contre les Occidentaux. Question de priorités. A Peshawar, le Cheikh aveugle a retrouvé le cheikh Abdallah Youssouf Moustafa Azzam, son meilleur ami. Egalement diplômé de l’Université Al-Azhar du Caire, il est, lui aussi, un saint homme. On ne pourrait rêver deux hommes moins bien assortis. Les camps de réfugiés et les mosquées sont en émoi quand s’avance ce grand gaillard élancé, robe traditionnelle afghane au vent, keffieh de guerrier palestinien fièrement noué sur le crâne, flanqué du petit homme rondouillard au regard vitreux coiffé de son fez rouge. Une même fièvre les anime, un même charisme leur fait galvaniser les foules. Les deux amis se répartissent la tâche: au Cheikh aveugle les prêches, à l’autre le recrutement des combattants.

Le djihad afghan ne pouvait rêver meilleur représentant que le flamboyant cheikh Azzam, un Palestinien né en 1941 dans un petit village près de Jénine. Après avoir combattu lors de la guerre des Six-Jours, il délaisse la cause palestinienne, la jugeant trop peu ancrée dans l’islam. Cette position radicale l’amènera à participer en 1987 à la fondation du groupe islamiste palestinien Hamas, créé pour concurrencer l’OLP. Après avoir fait ses classes dans des écoles religieuses jordaniennes, il fréquente le collège Charia de Damas puis l’Université du Caire al-Azhar. Avec son condisciple le Cheikh aveugle, il refait le monde islamique et dessine les bases d’un nouveau califat. L’Afghanistan est pour lui plus qu’une expérience, c’est un mode de vie. Il s’y rend au lendemain de l’invasion soviétique, en revient émerveillé, parle d’une seconde naissance, évoque les miracles des guerriers saints face à la machine de guerre soviétique. Il parle d’hélicoptères attirés dans des gorges profondes et fracassés au sol ou contre les murailles par des hommes armés de cordes et de fusils rudimentaires. Il évoque des guerriers criblés de balles et pourtant indemnes. En novembre 1981, il abandonne son poste de lecteur à l’Université du roi Abdul Aziz de Djeddah pour un poste de professeur d’arabe et de Coran à l’Université internationale islamique d’Islamabad. Parallèlement, il sillonne l’Arabie saoudite, l’Europe, les Etats-Unis et le Proche-Orient, prêche pour enrôler les jeunes combattants dans le djihad afghan. Les cassettes audio de ses discours s’écoulent par dizaines de milliers. Sa vision du djihad inspirera jusqu’aux organisateurs et exécutants des attaques du 11 septembre 2001. Aux Etats-Unis, il est accueilli à bras ouverts par les différentes communautés musulmanes des villes qui jalonnent ses tournées. Il s’y rendra régulièrement. Il est chez lui à Tucson au cœur de l’Arizona, mais aussi à Chicago ou à Brooklyn. Ses conférences affichent complet, les caisses se remplissent et les volontaires pour l’Afghanistan se bousculent. C’est en Arabie saoudite qu’il rencontre le plus de succès. A Djeddah, il descend chez un ancien élève de l’Université du roi Abdul Aziz, le fils d’une des fortunes du BTP, Oussama ben Laden. Il n’a aucun mal à le convaincre que l’avenir de la guerre sainte se joue en Afghanistan. Ben Laden arrive en Afghanistan en 1984 pour se faire une idée de ce qui s’y passe. Il y est pour ainsi dire en touriste. Dans l’un des camps d’entraînement des combattants arabes, il assiste de loin à des affrontements contre les Soviétiques près de la ville de Jaji. Dès lors, il n’a de cesse de monter une légion arabe sur le modèle des Brigades internationales qui combattirent aux côtés des républicains en Espagne lors de la guerre civile. Depuis l'Egypte, ses sociétés de travaux publics acheminent des mercenaires en Afghanistan. Quelques mois plus tard, il s’installe à Peshawar. Le Pakistan a besoin de bâtiments et de routes pour entreposer et acheminer les armes et les munitions destinées aux moudjahidines. Ben Laden s’en charge, il fait venir d’Arabie saoudite les engins et les travailleurs nécessaires. Les Pakistanais lui en sont reconnaissants, les Saoudiens aussi.

Fabrizio Calvi

par Fabrizio Calvi

Fabrizio Calvi (1954-2021), journaliste et cinéaste franco-suisse, s'est distingué par ses enquêtes approfondies sur les coulisses du pouvoir. Auteur de nombreux ouvrages traduits en plusieurs langues, ses révélations sur le crime organisé, la finance occulte, le terrorisme international et les services secrets lui ont assuré une renommée internationale.

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