Sept Logo

www.sept.info/en/albert-londres-perles

Back
Djibouti-la-jolie
«Un sambouk est un bateau pansu, poids lourd, spécialement construit pour glisser sur les parties de la mer non encore bitumées…» © Archives nationales (France) / 76AS / Albert Londres

Djibouti-la-jolie

En 1930, Albert Londres nourrissait un ambitieux projet: pénétrer clandestinement dans La Mecque. La cité sainte lui étant interdite, et son interview du roi Ibn Séoud refusée, le journaliste improvise un autre reportage. Au large des côtes brûlantes de la corne de l'Afrique, il observe, fasciné, l'aventure de ces hommes qui plongent à la recherche des huîtres perlières, pour parer la gorge des belles Occidentales. Extraits de Pêcheurs de perles (1931).

 10 minutes de lecture

Djibouti est un paradis. Cette opinion mettra hors d'eux-mêmes tous ceux qui, depuis quarante ans, proclament que Djibouti est une chaudière. La chose, cependant, est affaire de comparaison. L'étourdi garçon qui laisse Paris au printemps pour venir vivre sa vie à Djibouti a le droit de penser à sa façon. Il n'en pensera jamais trop. A lui les invectives! Mais l'homme égaré qui, de bateau de pèlerins en sambouk, de sambouk en vieux tombereau de mer, arrive de Djeddah, d'Hodeidah, des Farsans, des Dahlak et de Massouah, cet homme a le devoir de crier: «Djibouti, quelle oasis!» Voyageurs en escale, ne blasphémez plus. Rien ne vaut un séjour à Djibouti. On y compte, dites-vous, quarante-quatre degrés à l'ombre? Qu'est-ce que cela peut vous faire puisqu'il n'y a pas d'ombre? Regardez: des hôtels, des ventilateurs au plafond, une salle de douche, de la limonade glacée. Ah! vivre là!

Djibouti, n'est pas une conquête. Ce point fut acheté par la France au sultan de Tadjourah. Exactement trois rochers dans la mer, avec quelques écueils autour, mais tel qu'il était il avait séduit la France. Elle l'épousait non pour sa beauté, mais pour son fond, un bon fond dont on pourrait faire une belle rade. Notre drapeau claquait déjà sur Obock, tout près, dans les parages. Avant Cayenne, avant Nouméa, Obock était notre bagne. Il n'en reste rien, aujourd'hui. L'odeur du crime s'est évaporée, quelques vieilles carcasses de bâtiments, un présumé cimetière et sur le tout un air de rancune… En 1892, Lagarde, gouverneur d'Obock, occupa les trois rochers, connus alors en géographie sous le nom de Cheikh Gabod. Gabod, terme dankali, fait Gabouti en arabe. Et notre interprète, lui, en traduisant l'acte d'achat, de Gabouti fit Djibouti. Et l'on commença par réunir les deux premiers rochers. Nous voulions une bonne rade non pour y pêcher des perles, mais pour ouvrir un port d'où nous lancerions un chemin de fer à l'assaut du commerce de l'Ethiopie. Le port est sur le papier, non encore dans la mer. Mais la jetée est faite. C'est l'une des promenades les plus agréables offertes aux pas de l'homme. J'ai vu souvent des audacieux s'y engager sur le coup de midi. Ils n'en revenaient pas. Au coucher du soleil, j'allais examiner sur la terre rapportée, la trace que leur corps avait laissée en fondant...

On s'attaqua au chemin de fer. Jusqu'au kilomètre 310, les travaux se poursuivirent à coups de fusil. Les indigènes, les Issas, prenaient les rails pour un double serpent fabuleux qui s'allongeait chaque jour dans le but de piquer le cœur du pays. Deux chapelles, près de la gare de Djibouti, portent les noms des deux premiers Français tombés sur le ballast. Le kilomètre 310 a sa responsabilité dans l'histoire: à peine est-il atteint que la guerre éclate en Europe. Alors les travaux deviennent pénibles. A mesure que les hommes blancs construisent, les hommes noirs démolissent. L'empire éthiopien ne veut pas aborder au rivage. «Voir la mer, c'est perdre sa race». La tête du double serpent est maintenant à Addis-Abeba, à huit cents kilomètres des trois rochers. Trois cents familles de pêcheurs de nacre et de perles, attirées par le renom de la nouvelle cité (peut-être, maintenant, croirez-vous au charme irrésistible de Djibouti), étaient bientôt venues s'installer dans ce paradis. Les contrebandiers d'armes les avaient suivies et les marchands d'hommes rejoignirent les deux autres. Ainsi, sur cette terre que la France avait tirée du néant, vit-on d'abord la perle, l'arme et l'esclave. Le plongeur, le contrebandier, le négrier se tenant par le petit doigt et dansant le pas de la possession sur la place Ménélik, quel chromo à mettre sur un timbre! Le marchand d'esclaves a fini sa carrière. Le contrebandier se défend péniblement. Le pêcheur de perles a quitté Djibouti. Il va paraît-il, y revenir.

Un léger tableau de Djibouti 1930 avant d'aller plus loin. Des maisons coloniales convenables, pas très hautes à cause du soleil qui est tout de suite au-dessus du toit. Un étage de plus et la maison crèverait le soleil. Pour mon compte, je marchais toujours courbé quand j'atteignais une terrasse. Il était là, croyez-moi, à deux doigts de mon casque. Un faux mouvement, et j'entrais dedans. On serait joli, ensuite, sous la lave solaire coulant par la brèche. Ce qu'il donne de sa chaleur suffit amplement. Une soif sans espoir d'être apaisée. Jamais je n'eus autant de démêlés avec mon gosier. Il voulait boire, je lui résistais, m'éloignant du café. Aussitôt, il m'y ramenait. «Non! disais-je, je ne m'assoirai pas.» «Que m'importe, répondait-il, bois debout!» Le grand verre arrivait: de ces trois quarts de litre. J'en lampais la moitié. «Tu iras jusqu'au fond», grondait mon gosier. Je posais mon verre. Plus fort que moi, mon gosier inclinait mes lèvres vers la table. «Assez! disais-je. - «Encore!» répondait l'autre. Et quand j'avais tout bu, gonflé comme un chien crevé, j'entendais ma voix, sur l'ordre de mon tyran, commander cette fois un litre entier! Des nuits pittoresques. D'abord, je m'étendais sur mon lit. Boy! le ventilateur ne tourne plus. Il tournait à toute vitesse, mais on ne le sentait pas. Alors j'allais sur la terrasse rejoindre mon cadre de secours. Les moustiques m'y toléraient deux minutes. J'avais compris. Je rentrais dans la chambre et replongeais sous la moustiquaire. Etouffement! Retour à la terrasse: moustiques! De nouveau la moustiquaire: suffocation! De l'un à l'autre la nuit passait.

Albert  Londres

by Albert Londres

Albert Londres (1884-1932), a pioneer of French investigative journalism, remains a reference for his incisive and courageous investigations. An indefatigable reporter, he traveled the world, denouncing abuses in penal colonies, human trafficking, and colonial scandals. His impactful and committed style still embodies the ideal of uncompromising journalism.

The continuation of this story is paid.

Subscribe

And enjoy unlimited access to the site for only USD 5,90 /month.

Do you already have a subscription? Log in!
See our subscriptions

Buy this item

Starting from 3 dollars, choose the price you want to pay to access this story and support us with no commitment.

Fast and secure payment with Stripe

log in before continuing

Already subscribed?

Log in to access this content.

All hashtags

Subscribe to our newsletters

Subscribe to our newsletters and read a free excerpt of our stories when they are published online. You will also stay informed about the release of each of our mooks and books.

Our partners

Union des éditeurs de voyage indépendants

Union des éditeurs de voyage indépendants

The best travel editors in the world

Association Films Plans-Fixes

Association Films Plans-Fixes

Creation of filmed portraits of well-known or unknown personalities from French-speaking Switzerland

Le Livre sur la Place

Le Livre sur la Place

Main literary festival of the season held in Nancy

Fondation Aventinus

Fondation Aventinus

Supports media diversity in French-speaking Switzerland

Baiutti

Baiutti

The contemporary builder

BCF

BCF

The Cantonal Bank of Fribourg

Canton de Fribourg

Canton de Fribourg

Culture at the service of the Fribourgeois

Canton de Vaud

Canton de Vaud

Culture at the service of the Vaudois

DIMAB

DIMAB

Your BMW, MINI, and ALPINA partner for Vaud, Valais, and Fribourg

Events Sugiez

Events Sugiez

Creator of party spaces

Fondation Fabrizio Calvi

Fondation Fabrizio Calvi

Promote investigative journalism

Fondation Jan Michalski

Fondation Jan Michalski

For writing and literature

Fotostiftung Schweiz

Fotostiftung Schweiz

Preserve the Swiss photographic heritage

Histoire et cité

Histoire et cité

Romand festival that questions contemporary historical issues

InForm

InForm

Association dedicated to informational intelligence

Journal La Motta

Journal La Motta

Discover Fribourg each summer, differently

Keystone-ATS

Keystone-ATS

The Swiss news agency

Kompreno

Kompreno

The best of European journalism

La nuit de la photo

La nuit de la photo

La Chaux-de-Fonds defends photography

La Semeuse

La Semeuse

Coffee roasted at 1000 meters altitude

Les Journées photographiques de Bienne

Les Journées photographiques de Bienne

Festival exploring new perspectives of the image

Morand Constructions Métalliques

Morand Constructions Métalliques

The metal experts since 1899

Musée gruérien

Musée gruérien

Museum dedicated to the culture and history of Gruyère

OLF

OLF

Office of the Book of Fribourg

OIKOS & CO SA

OIKOS & CO SA

Consulting firm in special financing

Photo Basel

Photo Basel

Art fair dedicated to photography

Photo Elysée

Photo Elysée

Vaud Cantonal Museum for Photography

Raboud Group

Raboud Group

Interior design based in Bulle

CO 2

CO 2

Cultural Season CO2 of Gruyère

Rollin

Rollin

Web development agency

TBB

TBB

Major cultural scene of Yverdon-les-Bains

Vigousse

Vigousse

Weekly satirical Swiss Romand

Ville de Lausanne

Ville de Lausanne

Library and Archives Service

Payot libraire

Payot libraire

Large Swiss bookstore, independent and committed, at the heart of Romandy's cultural life