Sept Logo

www.sept.info/en/kauffmann-heimermann

Back

«Je suis fier, non pas d’être marginal, mais d’être dans la marge»

A tour de rôle, Jean-Paul Kauffmann habite une petite maison au cœur du XIVe arrondissement de Paris, un appartement suspendu aux remparts de Saint-Malo ou une bastide perdue aux confins de la forêt landaise. Multiplicité des lieux mais unicité de la démarche. Au-delà du décor, cet amoureux des mots et des livres, de l’histoire et de la géographie, n’en finit pas de mener l’enquête au gré de frontières incertaines, de personnages improbables et de secrets qui le sont tout autant.

 24 minutes de lecture
«Je suis fier, non pas d’être marginal, mais d’être dans la marge»
Jean-Paul Kauffmann est un jounaliste et écrivain français, né le 8 août 1944 à Saint-Pierre-la-Cour, en Mayenne, octobre 2013.  © Claude Truong-Ngoc

La scène est rapportée au début de L’arche des Kerguelen: voyage aux îles de la désolation (Flammarion, 1993): un enfant – vous-même – adossé à un sac de farine lisant un livre. Cette image d’Epinal est-elle conforme à la réalité?
Absolument. Cette boulangerie familiale, qui d’ailleurs sera l’un des éléments centraux du livre que je suis en train d’écrire, a joué un rôle déterminant dans ma vie, celle de journaliste en particulier. A propos de ce métier, je suis frappé que l’on ne fasse jamais allusion aux avantages que d’évidence les cinq sens nous prodiguent dès lors que l’on découvre une situation ou rencontre un individu. Les odeurs, les lumières, la chaleur propres à cette fameuse boulangerie ont d’emblée aiguisé mes curiosités. Appréhender un décor, respirer une atmosphère, serrer une main ne sont pas d’anodines intentions. Souvent les sens fournissent davantage d’informations qu’un interrogatoire de police. Qui plus est, j’ai d’emblée assimilé que les cinq sens avaient d’autant plus de chance de révéler une réalité s’ils s’additionnaient les uns les autres. Durant ma captivité (alors grand reporter à L’Evénement du jeudi, il fut enlevé à Beyrouth le 22 mais 1985. Il ne sera libéré que 1’167 jours plus tard, le 4 mai 1988, ndlr), même les yeux bandés, je voyais. Accessoirement, et par jeu, je me suis souvent interrogé: et si mon père avait été boucher? Le fournil a un côté amniotique, maternel, enveloppant, alors que la boucherie, c’est plutôt le règne du carné que l’on frappe, que l’on coupe, que l’on tranche; un monde de violence et de sang. Paradoxalement, il me plaît d’admettre que le journalisme a davantage à voir avec la boucherie qu’avec la boulangerie. Il importe de bousculer son interlocuteur, de le dépouiller, de l’abattre, voire de l’assommer. Etais-je vraiment fait pour ce sacerdoce? Je me pose la question.

Quel type de livres lisait le gamin du fournil?
En majorité des livres illustrés. Appelait-on cela déjà des bandes dessinées? Je n’en suis pas certain. Il y avait Les belles histoires de l’oncle Paul imaginées en particulier par Jean-Michel Charlier et publiées chaque semaine dans Spirou. C’est ainsi, que j’ai pris connaissance du destin tout à fait tragique du chevalier de Kerguelen. Une autre publication, catholique, me mettait en joie à cette époque: Fripounet et Marisette qui proposait en feuilleton les Sylvain et Sylvette de Maurice Cuvillier. Ma vision du monde doit beaucoup aux divers personnages archétypaux qui s’exprimaient dans ces histoires...

Y avait-il d’autres livres à la maison?
Quasiment pas. Même si ma mère avait horreur de passer pour une femme de peu de culture, chez nous, les livres faisaient défaut.

La boulangerie familiale était située à Corps-Nuds en Ille-et-Vilaine. Corps-Nuds ressemble à quoi? 
C’est un petit bourg qui, aujourd’hui, est sous l’influence directe de Rennes située à une vingtaine de kilomètres. A l’époque, c’était une sorte de principauté villageoise qui vivait quasiment en autarcie. Aller à Rennes relevait de l’expédition. J’ai grandi dans un monde élémentaire, très fruste, où les disparités sociales étaient peu visibles. Certes, il y avait d’un côté quelques nécessiteux et de l’autre, le médecin, le notaire, etc. Mais, en dehors de ces extrêmes, la majorité des habitants avait un niveau de vie comparable. Deux choses ont été fondatrices dans ma vie: le fournil dont nous avons parlé et l’église. Un monument rare, exceptionnel. Vous êtes en pleine campagne, au milieu des talus et des haies (du moins à l’époque) et soudain, au milieu de cette normalité, surgit le Kremlin! Une basilique incongrue, gigantesque, surmontée d’un bulbe lui-même surdimensionné. Une architecture déviante tout à fait surprenante. Lorsque je travaillais au Matin de Paris, j’avais rendu visite à Julien Gracq (1910-2007, auteur, entre autres, du Rivage des Syrtes et d’Un balcon en forêt) dans son petit appartement de la rue de Grenelle. Je l’avais interrogé et lui, en retour, s’était enquis de savoir d’où je venais. Corps-Nuds? Il connaissait très bien mon église qui lui était familière depuis qu’il habitait Saint-Florent-le-Vieil.

De l’ennui ou de la curiosité qu’est-ce qui, en priorité, a motivé votre goût pour la lecture?
L’ennui a joué un rôle capital dans ma vie. L’ennui quand j’étais enfant de chœur. L’ennui lors des innombrables messes auxquelles j’étais astreint. D’où la nécessité de multiplier les dérivatifs. Pour m’échapper, je devais imaginer. J’ai eu le bonheur de m’ennuyer. Aujourd’hui, les enfants ne savent malheureusement plus perdre leur temps, cette perspective les angoisse. L’ennui a éclairci ma vie. Il m’a fait rêver le monde.

Vous étiez cinq. Où vous situiez-vous au sein de la fratrie?
J’étais l’aîné. Ce qui induit une responsabilité, mais aussi un privilège: un temps, j’ai eu mes parents pour moi tout seul et goûté un sentiment de propriété absolu qui s’est interrompu avec la naissance de ma sœur et de mes frères.

Visiblement la religion a joué un rôle impérieux durant toute votre enfance...
Elle était omniprésente. Avec, là encore, la sollicitation des cinq sens. L’odorat en priorité: les émanations d’encens, l’odeur de cave fraîche, les parfums des paroissiennes. Le décorum ensuite. La pompe. Sans compter la lueur des bougies, la chorale, l’orgue. Le curé Brionne qui officiait avait indéniablement le sens de la mise en scène. Il avait été professeur au grand séminaire de Rennes et échoué en 1945 dans cette paroisse de seconde classe, pour des motifs politiques – il était très sectaire, sans doute maurrassien.

Quels étaient à l’époque vos personnages historiques et de fiction préférés pour reprendre la formule employée par Proust dans son «Questionnaire»?
Mon enfance s’est arrêtée à onze ans. Rien ne me prédisposait à faire des études, mais un ecclésiastique, encore un, l’abbé Rousseau, a bien voulu alerter mes parents à propos de mes supposées prédispositions. Du coup, j’ai rejoint le pensionnat de Notre-Dame d’Orveau à Nyoiseau et inauguré une période si ce n’est de malheur du moins de drame. «Quiconque a connu l’internat à l’âge de 11 ans sait tout de la société», a dit Flaubert. C’est dans ce contexte que l’histoire, la fiction et les personnages qui vont avec ont sollicité mon imagination. Les chevaliers de la Table ronde en particulier, Lancelot, Caradoc, Gauvain, Perceval et tous les autres. Jeanne d’Arc aussi dont j’admirais la statue dans l’église de Corps-Nuds. Dans un autre genre: Tintin a joué un rôle lui aussi.

Les bibliothèques sont omniprésentes dans vos livres. Quelles sont celles qui ont vraiment compté pour vous?
Celles d’Orveau précisément. Il en existait deux: l’officielle et la cachée. L’officielle remplie d’ouvrages pies, de biographies de saints, de textes sur la chouannerie, de romans de Paul Féval (1816-1887, écrivain prolifique, catholique et royaliste, auteur entre autres succès du Bossu, du Vampire et du Loup blanc) et puis l’autre, ayant appartenu au propriétaire du château, supervisée par un vieux prêtre et qui offrait des entrées plus enthousiasmantes: Stendhal, Balzac, Hugo et même Mauriac. J’y allais au petit bonheur la chance. Plus tard, lorsque j’ai intégré le lycée Saint-Martin à Rennes, j’ai fréquenté la bibliothèque municipale, mais, là encore, mes choix étaient la plupart du temps dictés par le hasard. Ici et là, les classiques Larousse, petits formats, agrémentés d’un liseré bleu, ont eux-mêmes participé de mon éducation littéraire. Je me souviens de La Chartreuse de Parme, du Rouge et le Noir, du Père Goriot ou plus exactement de versions réduites et expurgées de ces différents titres. Bien évidemment, la fameuse scène du fiacre qui conclut le premier chapitre de la troisième partie de Madame Bovary ne figurait pas dans la sélection. Paradoxalement, les punitions étaient intelligentes. Elles offraient un moyen de prolonger nos découvertes littéraires. Plutôt que les stériles exercices d’accumulation, nos professeurs nous sanctionnaient par des vers que nous devions ensuite réciter par cœur, ce qui, de surcroît, leur imposait la corvée de nous entendre et de nous corriger le cas échéant. Aujourd’hui encore, je connais des passages entiers de La légende des siècles:

Charlemagne, empereur à la barbe fleurie,
Revient d'Espagne; il a le cœur triste, il s'écrie:
«Roncevaux! Roncevaux! ô traître Ganelon!»
Car son neveu Roland est mort dans ce vallon
Avec les douze pairs et toute son armée.

Un jour, preuve que j’ai écopé de plus d’une punition, je me suis vu infliger des vers de Paul Valéry:

La Pythie, exhalant la flamme
De naseaux durcis par l’encens,
Haletante, ivre, hurle!... l’âme
Affreuse, et les flancs mugissants!

«Obscur à force d’intelligence» a-t-on dit de Valéry. Evidemment, je ne comprenais rien de ce que je récitais, mais je n’étais pas mécontent de m’aventurer dans des parages inhabituels, une forme de rareté, de nouveauté, ce que je définirais comme une simplicité travaillée. Je récitais du Paul Verlaine par exemple, c’est fluide, ça coule de source. Apollinaire est un peu dans cette veine:

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine.
Difficile de faire plus limpide...

A propos de vos années de collège, vous évoquez des «années accablantes». Pourtant j’imagine que vous étiez bon élève?
En latin, je l’étais indéniablement. Ayant profité de quelques leçons particulières du curé Brionne durant les grandes vacances, j’ai, d’entrée de jeu, pris de l’avance. Cet avantage je l’ai conservé jusqu’en première. En ce temps-là, le latin était une matière quasi aussi importante que le français où je n’étais pas mauvais non plus. Mais toujours, ici comme là, je choisissais le pas de côté, l’originalité, la curiosité. A quoi tenait cette particularité? Je me suis toujours senti hors cadre. Peut-être le nom de mon village natal, Corps-Nuds m’y a obligé. Combien de moqueries et de sarcasmes ai-je essuyés à ce propos. Il y avait aussi mon patronyme, j’avais un nom à consonance germanique qui en pays breton n’arrangeait pas les choses. J’ai été traité de «sale Boche», puis, plus tard, de «sale Juif». Tout cela aggravé par le besoin impérieux de ne surtout pas me faire remarquer, de passer inaperçu, d’être invisible. D’évidence, ce malentendu profond n’a fait qu’augmenter encore mon malaise lorsque je me suis retrouvé dans l’œil du cyclone au moment de mon histoire libanaise. Mes ravisseurs étaient persuadés que j’étais juif.

Lorsque vous étiez adolescent, pratiquiez-vous par conviction? Mimétisme? Discipline?
A cette époque, ma religion se résumait au fait que j’avais une peur terrible de l’enfer, du diable, de la figure démoniaque. J’ai été élevé dans un christianisme de la terreur. Dieu a beau être amour, nous étions tous coupables, marqués par le péché originel. J’étais extrêmement sensible à tous ces présages et à toutes ces promesses, l’Ancien Testament, le Nouveau Testament, le sermon sur la montagne rapporté par saint Mathieu, etc.

Comme cadeau de Noël, vous suggérez néanmoins à vos parents qu’ils vous offrent une Bible...
... Ce n’était pas celle de Port Royal, la «belle infidèle», qu’ont lue Victor Hugo et Arthur Rimbaud, mais la Bible de Jérusalem que je possède toujours. A l’époque, elle m’a causé quelques soucis. A l’âge de douze ans, dans l’enceinte du collège, je n’étais pas censé disposer de ce privilège. Elle me fut confisquée. Mes prêtres, et eux seuls, étaient supposés jouer les médiateurs…

Devenu adulte, avez-vous continué à pratiquer?
Non. Mon admission à l’école de journalisme de Lille a considérablement changé le cours de ma vie. Jamais je n’aurais imaginé passer cet obstacle. Nous étions au moins 200 sur la ligne de départ. Pour le coup, mes curiosités m’ont aidé. Ma foi, elle, était déjà un peu tiède au point qu’un beau jour – je m’en souviens parfaitement – je me suis persuadé d’enfreindre le sacro-saint rendez-vous du dimanche. Cela m’a, d’une certaine façon, coûté. Aujourd’hui encore, je me sens chrétien, et même catholique romain sauf que l’institution ne me satisfaisait pas. Au point que tous ces sermons récités en pilote automatique, toutes ces paraphrases de l’Evangile, désormais, ne retentissent en aucune façon à mes oreilles. Il reste que pour moi le message de l’Evangile demeure toujours subversif. Les riches n’entreront pas dans le royaume des cieux. Heureux les idiots et les pauvres d’esprit. Vous ne devez pas seulement pardonner à vos ennemis, mais les aimer. C’est le monde à l’envers! Un discours proprement révolutionnaire.

Benoît Heimermann

by Benoît Heimermann

Benoît Heimermann, born in 1953 in Delle, is a French journalist, writer, and editor. A senior reporter at L'Équipe Magazine for 26 years, he covered numerous major sporting events. As an editor at Flammarion, Grasset, and then Stock, he is the author of around twenty books on sports, adventure, and exploration. Honorary president of the Association des écrivains sportifs, he has also produced several television documentaries.

The continuation of this story is paid.

Subscribe

And enjoy unlimited access to the site for only USD 5,90 /month.

Do you already have a subscription? Log in!
See our subscriptions

Buy this item

Starting from 3 dollars, choose the price you want to pay to access this story and support us with no commitment.

Fast and secure payment with Stripe

log in before continuing

Already subscribed?

Log in to access this content.

All hashtags

Subscribe to our newsletters

Subscribe to our newsletters and read a free excerpt of our stories when they are published online. You will also stay informed about the release of each of our mooks and books.

Our partners

Union des éditeurs de voyage indépendants

Union des éditeurs de voyage indépendants

The best travel editors in the world

Association Films Plans-Fixes

Association Films Plans-Fixes

Creation of filmed portraits of well-known or unknown personalities from French-speaking Switzerland

Le Livre sur la Place

Le Livre sur la Place

Main literary festival of the season held in Nancy

Fondation Aventinus

Fondation Aventinus

Supports media diversity in French-speaking Switzerland

Baiutti

Baiutti

The contemporary builder

BCF

BCF

The Cantonal Bank of Fribourg

Canton de Fribourg

Canton de Fribourg

Culture at the service of the Fribourgeois

Canton de Vaud

Canton de Vaud

Culture at the service of the Vaudois

DIMAB

DIMAB

Your BMW, MINI, and ALPINA partner for Vaud, Valais, and Fribourg

Events Sugiez

Events Sugiez

Creator of party spaces

Fondation Fabrizio Calvi

Fondation Fabrizio Calvi

Promote investigative journalism

Fondation Jan Michalski

Fondation Jan Michalski

For writing and literature

Fotostiftung Schweiz

Fotostiftung Schweiz

Preserve the Swiss photographic heritage

Histoire et cité

Histoire et cité

Romand festival that questions contemporary historical issues

InForm

InForm

Association dedicated to informational intelligence

Journal La Motta

Journal La Motta

Discover Fribourg each summer, differently

Keystone-ATS

Keystone-ATS

The Swiss news agency

Kompreno

Kompreno

The best of European journalism

La nuit de la photo

La nuit de la photo

La Chaux-de-Fonds defends photography

La Semeuse

La Semeuse

Coffee roasted at 1000 meters altitude

Les Journées photographiques de Bienne

Les Journées photographiques de Bienne

Festival exploring new perspectives of the image

Morand Constructions Métalliques

Morand Constructions Métalliques

The metal experts since 1899

Musée gruérien

Musée gruérien

Museum dedicated to the culture and history of Gruyère

OLF

OLF

Office of the Book of Fribourg

OIKOS & CO SA

OIKOS & CO SA

Consulting firm in special financing

Photo Basel

Photo Basel

Art fair dedicated to photography

Photo Elysée

Photo Elysée

Vaud Cantonal Museum for Photography

Raboud Group

Raboud Group

Interior design based in Bulle

CO 2

CO 2

Cultural Season CO2 of Gruyère

Rollin

Rollin

Web development agency

TBB

TBB

Major cultural scene of Yverdon-les-Bains

Vigousse

Vigousse

Weekly satirical Swiss Romand

Ville de Lausanne

Ville de Lausanne

Library and Archives Service

Payot libraire

Payot libraire

Large Swiss bookstore, independent and committed, at the heart of Romandy's cultural life