Sept Logo

www.sept.info/en/ukraine-weber-episode-3

Back
Le chorégraphe de la ligne de front (3/3)
Le Théâtre national académique d'opéra et de ballet d'Odessa et l'un des symboles de la ville protégé par une lourde barricade avec une pancarte indiquant «Odessa est l'Ukraine», 21 mars 2022. © Keystone / EPA / Sedat Suna

Le chorégraphe de la ligne de front (3/3)

Depuis le village de Vynogradyvka, dans le sud de l’Ukraine, Olivier Weber rencontre des hommes et des femmes, d’autres espoirs et dresse le portrait d’un peuple courageux, déterminé qui ne perd pas le sens de l’humour. Extrait de son récit «Naissance d’une nation européenne, réflexions sur la question ukrainienne» paru aux éditions de l’Aube.

 9 minutes de lecture

Dans le village reconquis de Vynogradyvka, dans le sud de l’Ukraine, je retrouve un chorégraphe d’Odessa que j’avais rencontré quelques jours auparavant. L’homme est impressionnant, de gentillesse surtout. Il danse comme il respire. Il danse par passion, et depuis le début de la guerre pour les autres aussi. A cinquante-neuf ans, cheveux ras, le geste élégant, le corps délié, Oleg Husarenko n’a rien perdu de sa souplesse ni de son empathie. La scène de son théâtre est désormais grande comme le sud de l’Ukraine. Magnanime, désireux de contribuer à l’effort de guerre, il accueille sur ses planches d’Odessa et d’ailleurs jeunes et moins jeunes pour les divertir et les aider à oublier le canon qui tonne sur la côte, sur le port et dans les faubourgs. Ce jour-là, le chorégraphe s’est joint à une petite expédition dans les environs de Mykolaïv. «Dès le premier jour de la guerre, je me suis dit, comme la majorité des Ukrainiens, qu’il fallait aider d’une manière ou d’une autre les combattants et les civils, ceux qui encaissent sur le front ou aux alentours.» Le convoi, voitures et minibus emplis de vivres, de vêtements et de cadeaux pour les orphelins du village, s’élance aux aurores pour rallier la commune tout juste débarrassée de l’occupant russe, replié vers Kherson après la contre-offensive éclair menée par les soldats ukrainiens. L’école du village, celle qui servait de base arrière aux Services de renseignement russes, le FSB et son équivalent dans l’armée, le GRU, devient pour l’occasion l’épicentre de la fête, une kermesse destinée aux enfants et aux orphelins tout juste revenus. Un clown déclenche des fous rires puis un magicien attire l’attention des jeunes têtes encore plongées dans les affres. J’ai toujours été ébloui par cette capacité à déclencher le rire sous les bombes, le rire comme propre de l’homme mais aussi comme thérapie à la pire des avanies, la guerre. Sous les cieux fracassés, les sourires qui oublient un temps l’épouvante et tentent de reconstruire les âmes perdues. Peut-être savent-ils déjà que l’homme qui les protège, celui qui organise la résistance depuis les prémices du conflit sans y avoir été préparé, est précisément un clown, le président Volodymyr Zelensky? L’une de ses déclarations symboliques me revient en mémoire. Lorsque l’acteur accéda à la présidence ukrainienne, des photographes vinrent lui tirer le portrait. Il demanda alors aux élus de renoncer à l’afficher sur les murs de leurs communes ou dans les bureaux ministériels: «Accrochez à la place les portraits de vos enfants.» Tout était dit. Les enfants eux aussi sont des artistes.

«La société ukrainienne est la reine de l’entraide, se réjouit Julia Pogrebnaya, qui a sept ans d’action humanitaire en Afrique à son actif, et le soutien européen nous a galvanisés.» Les larmes aux yeux, Oleg organise la fête, distribue colis et cadeaux, en homme-orchestre de l’aide humanitaire collectée par les habitants d’Odessa. C’est d’ailleurs par un film homonyme qu’il est arrivé à la danse. L’homme orchestre, son film fétiche avec Louis de Funès, il l’a vu pour la première fois à l’âge de dix ans, puis une centaine de fois depuis. Il s’est aussitôt initié à la danse pour lui dédier sa vie, via la prestigieuse école Podolianka et celle d’Odessa. Il danse partout, la nuit, le jour, dans sa chambre, dans les couloirs de l’école, dans la rue. Atteint à l’adolescence d’une hernie, il est opéré. Un chirurgien lui annonce qu’il ne pourra plus jamais danser. Il n’empêche, Oleg cache sa cicatrice et s’entraîne dans sa chambre pendant un an et demi pour être capable un jour de soulever une ballerine. A quatorze ans, il est déjà danseur professionnel. La danseuse russe Anna Pavlova, dont un film retrace la carrière, l’inspire grandement, par sa persévérance et son talent, notamment dans La mort du cygne, le ballet de Mikhail Fokine sur la musique de Saint-Saëns. A vingt ans, avec pour modèle Maurice Béjart, il concocte des spectacles dans la grande ville du Sud et dans sa région. Il se produit ailleurs dans son pays et en Suisse, en Italie, à Chypre, avec des chorégraphies modernes ou classiques, et joue dans vingt-cinq films pour joindre les deux bouts. Il préparait un show sur le chanteur Vyssotski et son épouse Marina Vlady lorsque l’offensive russe a commencé, à laquelle il ne s’attendait pas. Désormais, c’est un combattant de l’arrière. Lieutenant de réserve, il est membre d’une unité de démineurs et il est appelé plusieurs fois par semaine pour enlever des engins explosifs sur les routes, dans les champs, ou pour désamorcer les projectiles des bombes à sous-munitions qui tuent ou mutilent indistinctement civils et militaires. Car si la terre est nourricière dans cette partie du monde riche en tchernoziom, cette glèbe qui transforme les semences en or, elle est devenue aussi terriblement meurtrière. Un labeur minutieux, effectué pas à pas, dans une quasi-transe qui lui demande beaucoup d’énergie lorsqu’il approche du détonateur et que sa vie ne tient plus qu’à un fil. C’est une autre danse de patience, de sagesse aussi, à laquelle se livre alors le chorégraphe après maintes répétitions, surtout à genoux. Avec ses hommes, il donne régulièrement aux paysans l’ordre de ne pas cultiver dans un délai d’un à trois mois, le temps de revenir, de tout inspecter, de sonder la glaise polluée par ces engins de mort à retardement. «La Russie de Poutine commet des crimes de guerre et il faut que cela se sache, dit le chorégraphe. Nous sommes en train de documenter des milliers de cas.» Il aime ce ballet-là, celui du déminage, sans public, mais qui sauve tant de spectateurs.

Olivier Weber

by Olivier Weber

Olivier Weber (born in 1958) is a French writer, senior reporter, and former war correspondent. Winner of the Albert Londres Prize in 1992, he has covered numerous conflicts in Asia, Africa, and the Middle East. Author of around twenty books, including "Le Faucon afghan" and "Les Impunis," he has also served as a roving ambassador for France, committed to the defense of human rights.

The continuation of this story is paid.

Subscribe

And enjoy unlimited access to the site for only USD 5,90 /month.

Do you already have a subscription? Log in!
See our subscriptions

Buy this item

Starting from 3 dollars, choose the price you want to pay to access this story and support us with no commitment.

Fast and secure payment with Stripe

log in before continuing

Already subscribed?

Log in to access this content.

All hashtags

Subscribe to our newsletters

Subscribe to our newsletters and read a free excerpt of our stories when they are published online. You will also stay informed about the release of each of our mooks and books.

Our partners

Union des éditeurs de voyage indépendants

Union des éditeurs de voyage indépendants

The best travel editors in the world

Association Films Plans-Fixes

Association Films Plans-Fixes

Creation of filmed portraits of well-known or unknown personalities from French-speaking Switzerland

Le Livre sur la Place

Le Livre sur la Place

Main literary festival of the season held in Nancy

Fondation Aventinus

Fondation Aventinus

Supports media diversity in French-speaking Switzerland

Baiutti

Baiutti

The contemporary builder

BCF

BCF

The Cantonal Bank of Fribourg

Canton de Fribourg

Canton de Fribourg

Culture at the service of the Fribourgeois

Canton de Vaud

Canton de Vaud

Culture at the service of the Vaudois

DIMAB

DIMAB

Your BMW, MINI, and ALPINA partner for Vaud, Valais, and Fribourg

Events Sugiez

Events Sugiez

Creator of party spaces

Fondation Fabrizio Calvi

Fondation Fabrizio Calvi

Promote investigative journalism

Fondation Jan Michalski

Fondation Jan Michalski

For writing and literature

Fotostiftung Schweiz

Fotostiftung Schweiz

Preserve the Swiss photographic heritage

Histoire et cité

Histoire et cité

Romand festival that questions contemporary historical issues

InForm

InForm

Association dedicated to informational intelligence

Journal La Motta

Journal La Motta

Discover Fribourg each summer, differently

Keystone-ATS

Keystone-ATS

The Swiss news agency

Kompreno

Kompreno

The best of European journalism

La nuit de la photo

La nuit de la photo

La Chaux-de-Fonds defends photography

La Semeuse

La Semeuse

Coffee roasted at 1000 meters altitude

Les Journées photographiques de Bienne

Les Journées photographiques de Bienne

Festival exploring new perspectives of the image

Morand Constructions Métalliques

Morand Constructions Métalliques

The metal experts since 1899

Musée gruérien

Musée gruérien

Museum dedicated to the culture and history of Gruyère

OLF

OLF

Office of the Book of Fribourg

OIKOS & CO SA

OIKOS & CO SA

Consulting firm in special financing

Photo Basel

Photo Basel

Art fair dedicated to photography

Photo Elysée

Photo Elysée

Vaud Cantonal Museum for Photography

Raboud Group

Raboud Group

Interior design based in Bulle

CO 2

CO 2

Cultural Season CO2 of Gruyère

Rollin

Rollin

Web development agency

TBB

TBB

Major cultural scene of Yverdon-les-Bains

Vigousse

Vigousse

Weekly satirical Swiss Romand

Ville de Lausanne

Ville de Lausanne

Library and Archives Service

Payot libraire

Payot libraire

Large Swiss bookstore, independent and committed, at the heart of Romandy's cultural life