Sept Logo

www.sept.info/en/titayna-caravane-morts

Back
La caravane des morts
Titaÿna photographiée par Thérèse Bonney, 1929. © The Regents of the University of California, The Bancroft Library, University of California, Berkeley. Source: Ville de Paris / Bibliothèque historique

La caravane des morts

Pionnière intrépide, Titaÿna nous transporte à Téhéran, au cœur d'une cérémonie religieuse d’une violence hallucinée, révélant toute la puissance et l'ambiguïté d’un regard sans concession sur le monde. Entre fièvre du reportage et frissons d’effroi, plongez dans un témoignage captivant où l’Histoire s’écrit dans l’urgence et le tumulte.

 13 minutes de lecture

Pleine de précoce sagacité et de fougue juvénile, Elisabeth Sauvy (alias Titaÿna, pseudonyme emprunté à un mythe catalan) a très tôt décidé de son destin. En rupture avec les traditions bourgeoises de sa famille et celles de la société tout entière. Alliage d’indépendance et d’audace, mais aussi, dans de semblables proportions, d’opportunisme et d’effronterie, la «garçonne» monta à Paris au cœur des Années folles avec un seul mot d’ordre à l’esprit: la précipitation, une vertu essentielle pour gagner les sommets de l’échelle sociale en même temps que les quatre coins du monde. Le journalisme fut son viatique plus que sa passion. Remarquée par Mac Orlan, Béraud, Helsey ou Cocteau, elle écuma quantité de rédactions (L’Intransigeant, Le Matin, Jean-Pierre, Vu, Lectures pour tous, Paris-Soir, etc.) toujours en accéléré, enchaînant découvertes et destinations au gré des moyens de transport les plus modernes, avions compris. Ses sujets de prédilection? L’insolite peuplé de lépreux, de pêcheurs de perles, de bootleggers (contrebandiers d'alcool), de cannibales, de repris de justice, de bagnards, d’aliénés, d’esclaves ou de prostituées. Mais que l’on ne s’y trompe pas, le clinquant lui convenait tout autant. Des entretiens, elle en collectionna, bien sûr, mais plutôt ceux de Hitler, de Mussolini, du bey de Tunis ou de Mustafa Kemal. La modernité ne lui était en rien étrangère. Avant beaucoup de ses confrères (Londres ou Viollis, en tout cas), elle se préoccupa des méthodes de transmission les plus up to date, appréciait d’être accompagnée par des photographes prestigieux quand elle ne choisissait pas elle-même de filmer ce qu’elle découvrait. Tant d’énergie dépensée prédispose à la lassitude ou à l’erreur. «Je pars, je pars sans cesse, je tourne sur le monde comme ces mouches enfermées dans un piège en forme de carafe dont elles ne savent plus trouver l’issue.» L’imprudente ne pouvait conclure ses œuvres que par Les ratés de l’aventure et une fuite en avant qui, un temps, l’incita (malheureusement) à choisir le camp de l’occupant. - Benoît Heimermann

La photogénie de ses portes de mosaïque permet à Téhéran de faire, sur cartes postales, figure de conte des Mille et une Nuits. L'une d'elles brille au loin dans le soleil, tandis que les nuages de poussière la voilent par éclipses.

Ma voiture se dirige par bonds. La piste est si mauvaise, qu'à l'instar des chauffeurs du pays, je prends à travers le bled, créant une piste neuve. Si je la trace avec logique, elle sera, durant quelque temps, suivie par les voyageurs, jusqu'au jour où l'un d'eux, la trouvant mauvaise, se livrera à son initiative. Politique. Un nuage épais vient à ma rencontre. Que renferme-t-il? Troupeau, diligence ou chariot? C'est un camion: j'en devine les formes à l'instant où il est sur moi. Bête à cahots, il fuit la ville dont j'entends déjà la rumeur. Je regrette d'en connaître la raison, mon ignorance bercerait les suppositions de guerre, révolution ou folie. Cris, coups de fusil, appels, gémissements, et cette plainte d'agonie? Téhéran va-t-elle mourir, et de quelles mains rouges ou noires? Je me plais à imaginer ce qui n'est pas. Quelle erreur dans cette recherche. La vérité est mieux. La ville hurle. Téhéran est entrée dans le mois de Moharrem, comme une femme dans les douleurs.

Cinq cent mille hommes, frappés de folie, se couvrent la tête de cendres, frappent le sol de leur front. Ils vont se livrer à la torture volontaire, se suicider par groupes, se mutiler avec raffinement.

Avec discrétion, le gouvernement a pris quelques mesures chirurgicales afin d'arracher des vies à l’excès du fanatisme. Car si, depuis deux jours, le shah et le ministre de la Guerre ont donné des ordres sévères pour interdire les mutilations, l’expérience leur a enseigné l'inutilité de ces mesures, qui n’ont d'autre résultat que de donner satisfaction aux instances des ministres anglo-saxons. Parallèlement à la morale vaine, est donc organisé un service de brancardiers et ambulances qui dirigeront vers l'hôpital les victimes de la religion. C'est aussi grâce à la police de ce gouvernement que, voilée, je peux pénétrer dans une maison, du toit de laquelle, dissimulée derrière les créneaux, je pourrai trembler à l'horreur du spectacle.

Des processions se succèdent, celles des corps de métiers. Composées de gens ayant gardé une lueur de raison, c'est-à-dire l'instinct de la conservation humaine, leurs participants sont vêtus comme à l'ordinaire. Un grand silence se fait, et par centaines s'avancent, leur visage en extase levé vers le ciel, des hommes en chemises blanches. De ces hommes, plusieurs seront morts ce soir, beaucoup mutilés ou défigurés, et ces chemises blanches, devenues rouges, seront des linceuls. Déjà, ces êtres n'appartiennent plus à la terre. Leurs tuniques grossièrement taillées laissent passer seulement le cou et les mains: visages de martyrs, mains d'assassins. Avec des encouragements et la contagion de leur folie, d'autres leur remettent des sabres. Alors leur excitation devient meurtrière, ils tournent en rond, et brandissent au-dessus de leurs têtes les armes qu'on leur a remises. Leurs cris dominent ceux de la foule. Pour supporter ce qu'ils vont souffrir, ils doivent arriver à l'état de catalepsie. Leurs pas d'automates les font avancer, reculer, glisser sur le côté sans ordre apparent. A chaque pas, en mesure, de leurs sabres effilés, ils se tailladent le crâne. Le sang ruisselle... Les chemises se teignent d’écarlate. La vue de ce sang achève le désarroi des cerveaux. Quelques-uns de ces martyrs volontaires s'écroulent, sabrant à tort et à travers, la bave rose coule de leurs bouches crispées. Dans leur frénésie, ils se sont coupés veines et artères, et meurent sur place, avant que la police ait le temps de les porter vers une ambulance, installée derrière la devanture close d'une boutique. La foule, insensible aux coups des policiers, se referme sur ces hommes, les entoure de ses replis, les entraîne vers un autre coin de la ville, où ils continuent leur massacre. Sur leur passage, la multitude déchaînée se déchaîne davantage. Pas un homme ne garde sa conscience. Ceux qui n'ont pas pour eux-mêmes le courage du massacre, offrent aux autres la kola reconstituante, et les excitent par la drogue et l'imprécation. Des martyrs retirent leur chemise pour la donner, bénie, à ceux qui les emportent. D'autres, qui n'étaient pas d'abord parmi les sacrifiés volontaires, se découvrent soudain, dans l'agitation générale, avides de sang. Ils réclament des armes, arrachent leurs vêtements, se blessent à tort et à travers. Parfois, dans une procession, un vide se fait, l'un des assistants tombe épuisé; son absence est aussitôt comblée, la foule se referme sur le misérable, le pousse du pied, le piétine.

Est-il sort plus beau que de mourir un jour de fête de l'Achoura, alors que les portes des huit paradis sont ouvertes toutes grandes pour les saints, et que chacun aspire à y parvenir? Des soldats en service commandé, chargés des blessés, et de maintenir l'ordre, pris dans la foule et son excitation, se dépouillent de leurs uniformes et se joignent au massacre. L'hallucination gagne les enfants, même les tout petits: près d'une fontaine, une mère, ivre de fierté, serre sur son cœur un enfant qui vient de se mutiler. Un autre court en criant: il s'est crevé un œil et, dans quelques minutes, se crèvera l'autre; ses parents le regardent avec joie.

Titaÿna

by Titaÿna

Élisabeth Sauvy (1897-1966), also known as Titaÿna, had a meteoric career as a journalist during the Roaring Twenties. Daring and independent, she traveled the world, conducted unusual reports, and had significant encounters with Hitler and Mussolini, all while exploring new media techniques with modernity.

The continuation of this story is paid.

Subscribe

And enjoy unlimited access to the site for only USD 5,90 /month.

Do you already have a subscription? Log in!
See our subscriptions

Buy this item

Starting from 3 dollars, choose the price you want to pay to access this story and support us with no commitment.

Fast and secure payment with Stripe

log in before continuing

Already subscribed?

Log in to access this content.

All hashtags

Subscribe to our newsletters

Subscribe to our newsletters and read a free excerpt of our stories when they are published online. You will also stay informed about the release of each of our mooks and books.

Our partners

Union des éditeurs de voyage indépendants

Union des éditeurs de voyage indépendants

The best travel editors in the world

Association Films Plans-Fixes

Association Films Plans-Fixes

Creation of filmed portraits of well-known or unknown personalities from French-speaking Switzerland

Le Livre sur la Place

Le Livre sur la Place

Main literary festival of the season held in Nancy

Fondation Aventinus

Fondation Aventinus

Supports media diversity in French-speaking Switzerland

Baiutti

Baiutti

The contemporary builder

BCF

BCF

The Cantonal Bank of Fribourg

Canton de Fribourg

Canton de Fribourg

Culture at the service of the Fribourgeois

Canton de Vaud

Canton de Vaud

Culture at the service of the Vaudois

DIMAB

DIMAB

Your BMW, MINI, and ALPINA partner for Vaud, Valais, and Fribourg

Events Sugiez

Events Sugiez

Creator of party spaces

Fondation Fabrizio Calvi

Fondation Fabrizio Calvi

Promote investigative journalism

Fondation Jan Michalski

Fondation Jan Michalski

For writing and literature

Fotostiftung Schweiz

Fotostiftung Schweiz

Preserve the Swiss photographic heritage

Histoire et cité

Histoire et cité

Romand festival that questions contemporary historical issues

InForm

InForm

Association dedicated to informational intelligence

Journal La Motta

Journal La Motta

Discover Fribourg each summer, differently

Keystone-ATS

Keystone-ATS

The Swiss news agency

Kompreno

Kompreno

The best of European journalism

La nuit de la photo

La nuit de la photo

La Chaux-de-Fonds defends photography

La Semeuse

La Semeuse

Coffee roasted at 1000 meters altitude

Les Journées photographiques de Bienne

Les Journées photographiques de Bienne

Festival exploring new perspectives of the image

Morand Constructions Métalliques

Morand Constructions Métalliques

The metal experts since 1899

Musée gruérien

Musée gruérien

Museum dedicated to the culture and history of Gruyère

OLF

OLF

Office of the Book of Fribourg

OIKOS & CO SA

OIKOS & CO SA

Consulting firm in special financing

Photo Basel

Photo Basel

Art fair dedicated to photography

Photo Elysée

Photo Elysée

Vaud Cantonal Museum for Photography

Raboud Group

Raboud Group

Interior design based in Bulle

CO 2

CO 2

Cultural Season CO2 of Gruyère

Rollin

Rollin

Web development agency

TBB

TBB

Major cultural scene of Yverdon-les-Bains

Vigousse

Vigousse

Weekly satirical Swiss Romand

Ville de Lausanne

Ville de Lausanne

Library and Archives Service

Payot libraire

Payot libraire

Large Swiss bookstore, independent and committed, at the heart of Romandy's cultural life