Pleine de précoce sagacité et de fougue juvénile, Elisabeth Sauvy (alias Titaÿna, pseudonyme emprunté à un mythe catalan) a très tôt décidé de son destin. En rupture avec les traditions bourgeoises de sa famille et celles de la société tout entière. Alliage d’indépendance et d’audace, mais aussi, dans de semblables proportions, d’opportunisme et d’effronterie, la «garçonne» monta à Paris au cœur des Années folles avec un seul mot d’ordre à l’esprit: la précipitation, une vertu essentielle pour gagner les sommets de l’échelle sociale en même temps que les quatre coins du monde. Le journalisme fut son viatique plus que sa passion. Remarquée par Mac Orlan, Béraud, Helsey ou Cocteau, elle écuma quantité de rédactions (L’Intransigeant, Le Matin, Jean-Pierre, Vu, Lectures pour tous, Paris-Soir, etc.) toujours en accéléré, enchaînant découvertes et destinations au gré des moyens de transport les plus modernes, avions compris. Ses sujets de prédilection? L’insolite peuplé de lépreux, de pêcheurs de perles, de bootleggers (contrebandiers d'alcool), de cannibales, de repris de justice, de bagnards, d’aliénés, d’esclaves ou de prostituées. Mais que l’on ne s’y trompe pas, le clinquant lui convenait tout autant. Des entretiens, elle en collectionna, bien sûr, mais plutôt ceux de Hitler, de Mussolini, du bey de Tunis ou de Mustafa Kemal. La modernité ne lui était en rien étrangère. Avant beaucoup de ses confrères (Londres ou Viollis, en tout cas), elle se préoccupa des méthodes de transmission les plus up to date, appréciait d’être accompagnée par des photographes prestigieux quand elle ne choisissait pas elle-même de filmer ce qu’elle découvrait. Tant d’énergie dépensée prédispose à la lassitude ou à l’erreur. «Je pars, je pars sans cesse, je tourne sur le monde comme ces mouches enfermées dans un piège en forme de carafe dont elles ne savent plus trouver l’issue.» L’imprudente ne pouvait conclure ses œuvres que par Les ratés de l’aventure et une fuite en avant qui, un temps, l’incita (malheureusement) à choisir le camp de l’occupant. - Benoît Heimermann
La photogénie de ses portes de mosaïque permet à Téhéran de faire, sur cartes postales, figure de conte des Mille et une Nuits. L'une d'elles brille au loin dans le soleil, tandis que les nuages de poussière la voilent par éclipses.
Ma voiture se dirige par bonds. La piste est si mauvaise, qu'à l'instar des chauffeurs du pays, je prends à travers le bled, créant une piste neuve. Si je la trace avec logique, elle sera, durant quelque temps, suivie par les voyageurs, jusqu'au jour où l'un d'eux, la trouvant mauvaise, se livrera à son initiative. Politique. Un nuage épais vient à ma rencontre. Que renferme-t-il? Troupeau, diligence ou chariot? C'est un camion: j'en devine les formes à l'instant où il est sur moi. Bête à cahots, il fuit la ville dont j'entends déjà la rumeur. Je regrette d'en connaître la raison, mon ignorance bercerait les suppositions de guerre, révolution ou folie. Cris, coups de fusil, appels, gémissements, et cette plainte d'agonie? Téhéran va-t-elle mourir, et de quelles mains rouges ou noires? Je me plais à imaginer ce qui n'est pas. Quelle erreur dans cette recherche. La vérité est mieux. La ville hurle. Téhéran est entrée dans le mois de Moharrem, comme une femme dans les douleurs.
Cinq cent mille hommes, frappés de folie, se couvrent la tête de cendres, frappent le sol de leur front. Ils vont se livrer à la torture volontaire, se suicider par groupes, se mutiler avec raffinement.
Avec discrétion, le gouvernement a pris quelques mesures chirurgicales afin d'arracher des vies à l’excès du fanatisme. Car si, depuis deux jours, le shah et le ministre de la Guerre ont donné des ordres sévères pour interdire les mutilations, l’expérience leur a enseigné l'inutilité de ces mesures, qui n’ont d'autre résultat que de donner satisfaction aux instances des ministres anglo-saxons. Parallèlement à la morale vaine, est donc organisé un service de brancardiers et ambulances qui dirigeront vers l'hôpital les victimes de la religion. C'est aussi grâce à la police de ce gouvernement que, voilée, je peux pénétrer dans une maison, du toit de laquelle, dissimulée derrière les créneaux, je pourrai trembler à l'horreur du spectacle.
Des processions se succèdent, celles des corps de métiers. Composées de gens ayant gardé une lueur de raison, c'est-à-dire l'instinct de la conservation humaine, leurs participants sont vêtus comme à l'ordinaire. Un grand silence se fait, et par centaines s'avancent, leur visage en extase levé vers le ciel, des hommes en chemises blanches. De ces hommes, plusieurs seront morts ce soir, beaucoup mutilés ou défigurés, et ces chemises blanches, devenues rouges, seront des linceuls. Déjà, ces êtres n'appartiennent plus à la terre. Leurs tuniques grossièrement taillées laissent passer seulement le cou et les mains: visages de martyrs, mains d'assassins. Avec des encouragements et la contagion de leur folie, d'autres leur remettent des sabres. Alors leur excitation devient meurtrière, ils tournent en rond, et brandissent au-dessus de leurs têtes les armes qu'on leur a remises. Leurs cris dominent ceux de la foule. Pour supporter ce qu'ils vont souffrir, ils doivent arriver à l'état de catalepsie. Leurs pas d'automates les font avancer, reculer, glisser sur le côté sans ordre apparent. A chaque pas, en mesure, de leurs sabres effilés, ils se tailladent le crâne. Le sang ruisselle... Les chemises se teignent d’écarlate. La vue de ce sang achève le désarroi des cerveaux. Quelques-uns de ces martyrs volontaires s'écroulent, sabrant à tort et à travers, la bave rose coule de leurs bouches crispées. Dans leur frénésie, ils se sont coupés veines et artères, et meurent sur place, avant que la police ait le temps de les porter vers une ambulance, installée derrière la devanture close d'une boutique. La foule, insensible aux coups des policiers, se referme sur ces hommes, les entoure de ses replis, les entraîne vers un autre coin de la ville, où ils continuent leur massacre. Sur leur passage, la multitude déchaînée se déchaîne davantage. Pas un homme ne garde sa conscience. Ceux qui n'ont pas pour eux-mêmes le courage du massacre, offrent aux autres la kola reconstituante, et les excitent par la drogue et l'imprécation. Des martyrs retirent leur chemise pour la donner, bénie, à ceux qui les emportent. D'autres, qui n'étaient pas d'abord parmi les sacrifiés volontaires, se découvrent soudain, dans l'agitation générale, avides de sang. Ils réclament des armes, arrachent leurs vêtements, se blessent à tort et à travers. Parfois, dans une procession, un vide se fait, l'un des assistants tombe épuisé; son absence est aussitôt comblée, la foule se referme sur le misérable, le pousse du pied, le piétine.
Est-il sort plus beau que de mourir un jour de fête de l'Achoura, alors que les portes des huit paradis sont ouvertes toutes grandes pour les saints, et que chacun aspire à y parvenir? Des soldats en service commandé, chargés des blessés, et de maintenir l'ordre, pris dans la foule et son excitation, se dépouillent de leurs uniformes et se joignent au massacre. L'hallucination gagne les enfants, même les tout petits: près d'une fontaine, une mère, ivre de fierté, serre sur son cœur un enfant qui vient de se mutiler. Un autre court en criant: il s'est crevé un œil et, dans quelques minutes, se crèvera l'autre; ses parents le regardent avec joie.