À quoi tient une vie ? À un choix. Le matin du 7 janvier 2015, peu avant d’avoir la mâchoire fracassée par une balle de kalachnikov, Philippe Lançon hésite. Il doit se rendre à Libération et à Charlie Hebdo. Par où commencer ? S’il avait joué son existence sur un lancer de pièce, il aurait eu une chance de s’en sortir. Pile : Libé. Face : Charlie. Pile, la vie. Face, la mort. Mais ce matin-là, Philippe Lançon ne s’accorde aucune chance en commençant par l’hebdomadaire satirique. Quelle heure était-il ? 11 h 25 ? 11 h 28 ? Le temps se dérobe au moment où il voudrait le convoquer à la seconde près. Le comité de rédaction de Charlie est terminé. Le journaliste a traîné un peu. Douce insouciance d’une bande d’amis.
« Il y a eu quelques sourires et c’est à cet instant, blague dite, qu’un bruit sec de pétard et les premiers cris dans l’entrée ont interrompu le flux de nos blagues et de nos vies. Je n’ai même pas eu le temps d’y penser, et tout l’ordinaire a disparu. »
Ce jour-là, contrairement à ses amis de Charlie, Philippe Lançon a évité la mort. De justesse. Mais sa vie s’en est allée avec sa mâchoire. Il est resté sur l’autre rive, face à son existence d’avant, fracassée par une rafale de kalachnikov. Il n’ira pas enseigner à Princeton. Il n’ira pas retrouver Gabriela, la femme de sa vie, à New York. Il lui faudra se reconstruire.
De cette reconstruction est né Le Lambeau, un diamant noir, un texte d’une puissance rare, qui ne s’accommode d’aucun superlatif. Dans la phrase de Lançon, dans son style, il y a une force qui convoque les grandes œuvres concentrationnaires. J’ignore s’il a choisi chaque mot, s’il les a essayés, raturés, recommencés. Mais il y a dans son langage une évidence, une nécessité. Cette histoire devait être dite comme cela, et pas autrement.
Tout écrivain rêve d’un livre aussi brûlant. Mais le prix à payer pour un tel chef-d’œuvre est trop élevé. Même le Diable n’aurait osé le proposer dans son pacte faustien. Il est des œuvres dont on ne peut se remettre. Le Lambeau en fait partie.
Une fois les quelque cinq cents pages encaissées, le lecteur ressent une irrésistible envie d’y replonger, de le savourer au bord des larmes, à petites lampées, comme un alcool fort. Pour apprendre à aimer un peu plus la vie, notre vie.