Retrouvez ce récit dans Sept mook #52, Moi, Anne Bonny, femme d'abordage
Après la dernière guerre, en Suisse, beaucoup d’enfants ne suivent pas régulièrement leur scolarité obligatoire. Avant même leurs dix ans, ils sont placés chez des paysans. Là, ils connaissent la faim, les coups et l’épuisement d’un labeur d’adultes qui les force à travailler jusqu’à quinze heures par jour, soit huitante à nonante heures par semaine, sans un seul jour de repos. Les orphelins ne sont pas les seuls à trimer: des enfants de familles pauvres, manquant de pain et de lait, choisissent d’aller dans les fermes pour pouvoir simplement manger. Beaucoup prolongent leurs vacances scolaires jusqu’à la fin des récoltes d’automne et ne reprennent l’école qu’en novembre ou décembre, bien après la rentrée.
C’est une réalité qui perdure jusque dans les années 1970 dans la campagne fribourgeoise. Et moi qui suis né en 1945 à Ecublens, près de Rue, je l’ai vécue jusqu’à ma majorité. Je suis l’aîné de la famille, ma mère s’occupe des enfants à la maison et mon père travaille sur des chantiers. Enfant, je travaille pour les paysans du coin même si, à la fin de ma journée de corvée, je rentre chez moi et je pratique du sport: vélo, lutte, course, football. Tout change néanmoins à mes 14 ans…
Mais commençons par le commencement. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé observer les agriculteurs qui travaillent dans les champs et leurs chevaux qui tirent la machine à faucher les foins. Après son passage, adultes et enfants désandagnent l’herbe, c’est-à-dire qu’ils amassent le foin ou le fourrage qui avait été laissé en andains (tas) pour le mettre en meules. Après quelques jours, le foin est sec. Il est aligné, prêt à être chargé à la fourche sur un char ayant des roues à cercle. Lorsque les paysans ont ramassé les gerbes de blé, les enfants des familles pauvres glanent les épis de blé restés dans les champs.
J’ai 5 ans et j’y vais souvent. Je forme de petites gerbes que je rapporte à la maison pour nourrir les poules. Cela nous permet d’économiser des graines achetées au moulin. J’aime beaucoup aller glaner des épis de blé dans les champs fauchés où je m’écorche parfois les pieds mal tenus dans mes sandales. Dans la plupart des maisons et des villages environnants, les familles pauvres d’ouvriers ont un petit poulailler avec des poules, des clapiers pour les lapins et un avant-toit où l’on coupe et scie du bois destiné au potager de la cuisine. On élève aussi quelques chèvres pour leur lait. Plus tard, nous aurons une vache.
À cet âge, je sers déjà la messe dans la chapelle du village. On y récite les prières en latin et je suis chargé de présenter le plateau des hosties au moment de la communion. À la fin de la cérémonie, je remets les livres en place, la burette d’eau et je verse le reste du vin qui représente le sang de Jésus dans la bouteille. Souvent, l’abbé me demande si je veux devenir prêtre. Il me parle des avantages à la fin de la vie, c’est-à-dire après la mort. Je l’écoute attentivement. Les religieux restent peu de temps dans le feu du purgatoire et vont le plus souvent directement au ciel, l’idée me plaît. J’en parle à mes parents qui me répondent que les études coûtent cher et que c’est impossible d’aller au séminaire pour devenir curé.
C’est au printemps 1952 que je commence mon parcours scolaire. Pour rejoindre mon école, il faut traverser tout le village à pied. Lorsque l’instituteur ouvre la porte de la classe, les élèves se lèvent en disant : «Bonjour, monsieur le régent.» Il se dirige à son pupitre et l’on commence par les prières : un Notre Père et un Je vous salue Marie. À l’école, les nouveaux venus sont assis dans les premiers rangs, ce qui représente le cours inférieur. Les garçons d’un côté et les filles de l’autre. Derrière, ce sont les élèves du cours moyen et, au fond de la salle, le cours supérieur qui représente les deux dernières années d’école jusqu’à l’âge de seize ans. L’école termine vers quatre heures. C’est le même horaire pour tous. Une fois par semaine, à la fin des cours, les élèves du cours supérieur et du cours moyen nettoient la salle, les sanitaires et le hall d’entrée. L’hiver, ils vont chercher du bois à la cave. Le régent a la responsabilité de remplir le fourneau brûlant.
Nous sommes environ quarante enfants et l’instituteur s’occupe seul de nous. J’apprends à lire le syllabaire, à calculer et à écrire sur l’ardoise. On forme sur une feuille les premières lettres de l’alphabet en forme régulière sur une ligne en pesant sur le crayon lorsqu’il descend. Ça donne de belles lettres à regarder. On s’applique à lire des passages du livre de lecture et à réciter des poésies par cœur. Au retour de l’école, on apprend les leçons avant la nuit, car on s’éclaire encore avec des lampes à pétrole. On n’a pas encore l’électricité ni l’eau courante qui n’arrivent qu’au milieu des années 1950. On va chercher l’eau avec des bidons à la fontaine qui se situe à une centaine de mètres de la maison.
1954 est l’année la plus glaciale que j’aie connue. Je me souviens d’avoir grelotté et tremblé de froid tout l’hiver. L’air traverse facilement les fenêtres de la maison. Les vitres sont minces et le froid s’engouffre dans la chambre. Il fait tellement froid qu’en me levant le matin, j’enlève d’une chaussure percée un petit bloc de glace où de la neige s’est infiltrée. Je mets du papier journal au fond du soulier qui est percé, ce qui me protège un peu. Mais la semelle s’est décollée. En attendant d’aller chez le cordonnier, je l’attache avec une ficelle que j’entoure vers l’avant de la chaussure, car je n’en ai pas d’autre.
Voilà qu’arrive le premier mai 1955 qui inaugure le mois de Marie. On chante des Ave Maria à Notre-Dame de Fatima. On va beaucoup prier à l’église devant la statue de la Sainte Vierge Marie pour demander des grâces. C’est le mois où l’on commence à sentir le parfum des fleurs. Je vais couper des dents-de-lion dans l’herbe pour en faire des salades que l’on mange tous les jours. Dans les champs, les coquelicots sont bien rouges. C’est aussi le mois de la procession des rogations, trois jours avant l’Ascension, pour demander à Dieu de bonnes récoltes, une météo favorable et la protection contre les calamités. Le mois suivant, un jour de semaine, c’est la Fête-Dieu, aussi appelée la Fête du Saint-Sacrement, qui est célébrée soixante jours après Pâques.
Fin juin, les écoles ferment jusqu’à la fin du mois d’août. Pendant les vacances, je fais partie de ces enfants qui vont récolter les foins ou apportent aux paysans le cidre fermenté et les boissons gazeuses. Le marchand de limonade vient prendre les commandes dans chaque ferme et, quelques jours après, il livre les caisses de boissons : de la bergamote, du cidre fermenté, de l’eau, de la limonade citron et du Vivi Kola, une marque suisse de cola. L’après-midi, pour la pause, j’apporte le bidon de café noir avec des tranches de pain. On s’installe tous à l’ombre sous l’arbre, assis sur l’herbe pour le goûter. Vingt minutes plus tard, le travail reprend. On boit beaucoup, la chaleur est intense et les moustiques nous piquent sans cesse. Le paysan pose devant les chevaux un bidon rempli d’un fumigène qui fait fuir les moustiques.
Alors qu’un jour, je longe un champ de blé, j’aperçois un camarade qui termine sa scolarité obligatoire. Il déroule des fils de fer électrique pour clôturer le champ d’herbe. C’est un Suisse allemand du canton de Berne. Il a seize ans et il est placé depuis une année chez un paysan pour apprendre le français. Pourtant, sa principale occupation n’est pas de s’instruire dans la langue de Molière, mais de travailler à la ferme pour remplacer un adulte. Comme tous les autres domestiques de campagne, il est nourri, logé et blanchi, avec un petit salaire qui varie, suivant la saison et les travaux. Je lui propose une cigarette, une Brunette filtre. Il préfère fumer des Parisienne carrées et des Virginie sans filtre.
En repartant, j’aperçois un garçon placé par l’orphelinat qui récolte les foins sur les pentes raides. Il doit avoir une dizaine d’années, comme moi.
– Tu alignes les foins pendant que le paysan fourrage le bétail.
– C’est juste. Bientôt, il va arriver pour le charger et on le déchargera après le souper.
– Tu travailles encore après le souper ?
– Tous les jours de l’été, oui. On me fait lever à quatre heures trente du matin et je suis occupé jusque tard le soir.
– Tu es ici depuis longtemps ?
– On m’a placé dans cette ferme il y a deux ans, c’est pour avoir une bouche de moins à nourrir à l’orphelinat. Mais je n’ai jamais vu un responsable de l’enfance venir me demander si le travail est supportable et s’il n’est pas trop pénible. Surtout que les enfants placés travaillent presque gratuitement.
– Tu penses rester longtemps dans cette ferme ?
– Aucune idée.
– Peut-être que tu pourras commencer un apprentissage dans le bâtiment et quitter la ferme ?
– J’en sais rien. Je risque de rester encore une ou deux années à la ferme.
– Après la récolte des foins et des regains, tu pourras jouer au football, t’exercer à la gymnastique et à la course, afin de te préparer pour l’école de recrue à l’âge de 20 ans.
– Ici, on ne pratique aucun sport, même après les récoltes. Je ne connais jamais un moment de détente. Je travaille les mêmes heures que le paysan, qui souvent reste assis sur le tracteur, tandis que j’effectue le travail le plus pénible avec la fourche pour charger le foin. Et c’est comme ça tous les jours jusqu’à la fin des récoltes. Je ne fais que ça, travailler des champs à l’écurie et à la grange.
Régulièrement, je vais chercher du lait à la laiterie, à pied, bidon à la main. En cours de route, je vois des fermiers, des enfants placés et des orphelins apporter leur or blanc à la laiterie. Au milieu du chemin, je croise un garçon en colère, avec une boille de lait sur le dos. Il me confie qu’il a été placé par sa famille chez un paysan pauvre, pour rapporter un peu d’argent à ses parents encore plus pauvres et pour leur faire économiser de la nourriture. Il me fait savoir que la vie est dure et qu’il n’aura pas un seul jour de congé de tout l’été pour aller voir sa famille. On chemine ensemble vers la laiterie qui est située au centre du village. C’est une grande maison avec deux escaliers sur les côtés du mur. Sur la gauche, il y a la balance du lait avec une grande passoire. On verse le lait dans une cuvette et le laitier inscrit le poids sur un carnet. Une fois pesé, le lait est versé dans une grande bassine dans laquelle un appareil tourne jusqu’à ce que le liquide s’épaississe et perde de sa clarté. Il faut longtemps pour fabriquer du fromage. L’homme m’annonce que depuis quelques jours, il a un nouveau produit: le yaourt, en vente aux côtés du fromage, du sérac et du beurre. Je prends deux yaourts et un kilogramme de sérac qui est moins cher que le fromage. Le beurre, on en mange seulement à Noël et à Pâques.
Nous voilà proches de la fin de l’été, c’est bientôt la fête de la Bénichon, la bénédiction des récoltes et du travail des hommes dans le canton de Fribourg. On récolte des poires à botzi. On confectionne des meringues que l’on mange avec de la double crème à la vanille et de la moutarde de Bénichon, tellement appréciée avec la cuchaule et la tresse. Puis, il y a les pains d’anis, le vin cuit, les beignets et aussi la bonne humeur d’avoir pratiquement mis une grande partie des récoltes à l’abri dans la grange. Également, le blé qui donnera de la farine pour le boulanger.
La Bénichon, fête familiale par excellence, commence par un apéritif avec du vin blanc, puis le vin rouge coule à flots. En me promenant à vélo en cette fin d’après-midi, j’aperçois devant une ferme un domestique de campagne qui a un peu trop bu. Il est couché par terre. Avec ses mains, il essaie de se relever et de marcher, mais il n’y parvient pas, il a vraiment trop bu. Plus loin, en passant près du café, vers le parc à vélos, je vois un charretier allongé sur les pavés à côté de son vélo et qui, lui non plus, n’arrive pas à se relever. Saoul également.
Plus loin, je rencontre un ancien camarade qui a terminé l’école primaire. Au dernier jour de cours, il s’est arrêté au bord du chemin, a marché quelques pas dans le pré, puis mis le feu à sa caisse en bois de sapin avec tous ses cahiers et ses livres. Il m’explique qu’il n’ira plus jamais à l’école, son rêve c’est de conduire des camions.
– Salut, tu fais quoi dimanche prochain après la Bénichon ?
– Je vais faire la noce et prendre une bonne cuite.
– Tu fais souvent la noce ?
– Le plus possible, j’aime boire des verres et me saouler.
– À force de boire comme un trou, tu dépenses tout ton argent et tu n’économises rien.
– Je m’en fous du fric, j’adore faire la bombe. Et quand je suis à sec, je bois de l’eau fraîche. Dès que je reçois la paye, je suis de retour au bistrot. J’y peux rien, je suis comme ça, j’aime prendre des cuites.
Au bout de quinze jours vient le Recrotzon. Si l’on n’a pas assez mangé et bu à la Bénichon, on peut de nouveau repartir en piste. Le Recrotzon est toutefois plus modeste, avec moins de victuailles sur la table. On mange moins longtemps et l’on en profite pour faire du sport. Pour d’autres, c’est l’occasion de se retrouver au bistrot pour un coup de blanc durant l’après-midi. À la fin de la journée, il faudra retourner à l’écurie, en essayant de tenir debout jusqu’à la fin de la traite des vaches.
À la saison des pluies, je vais ramasser des escargots. Une fois le bidon plein, je les vends, ça me fait quelques sous, en plus des travaux chez les paysans de la région où je reçois de temps en temps une pièce de cinq francs que je mets dans la tirelire, en attendant d’aller à la banque de Rue pour la déposer sur mon carnet d’épargne. J’ai aussi un petit commerce de lapins et de cobayes. Une fois bien gras, je les vends et parfois j’achète des petits pour les engraisser et combler les clapiers vides. Une autre affaire que j’aime beaucoup, c’est d’aller livrer la lessive chez les habitants des villages environnants. Avec mon vélo bien chargé de paquets, je dépose de maison en maison les lessives commandées le mois d’avant auprès d’un représentant. Lorsque j’ai terminé, je calcule le montant de toute la tournée. Je remets l’argent à mon patron et place les pourboires dans ma tirelire. C’est ainsi que je deviens un vrai capitaliste.
À la maison, on parle des enfants placés chez les fermiers. J’ai bientôt 15 ans, je pense à mon tour partir chez un paysan de Suisse alémanique pour apprendre l’allemand. Il paraît qu’ils travaillent plus dur, qu’ils sont plus sévères et moins cléments que les Romands. Savoir l’allemand mérite peut-être ce sacrifice. Finalement, ma famille ne trouve pas de place de travail de l’autre côté de la frontière de röstis.
Un jour, se présente chez nous un paysan qui a besoin d’aide. L’enfant, qui travaille chez lui depuis deux ans, a seize ans et quitte la ferme pour commencer un apprentissage dans le bâtiment. Comme je suis le plus âgé à la maison, je lui propose de commencer au début du printemps. Et je retournerai à la maison à la fin de l’automne, lorsque toutes les récoltes seront rentrées.
Nous convenons qu’à l’instar des domestiques, les orphelins et les enfants des familles pauvres, je serai nourri, logé et blanchi. Dans la région, ces pratiques sont banales : nombreux sont les agriculteurs qui n’ont pas les moyens financiers d’engager des domestiques adultes.
On part en train, puis on prend un car pour rejoindre la ferme à Fiaugères dans le district de la Veveyse. J’ai un modeste bagage d’habits avec deux paires de chaussures et mon ballon. Même si je sais que j’aurai très peu de temps pour jouer au foot. Une fois arrivé, je visite la chambre et la famille qui m’accueille me demande d’enfiler les habits de travail. Ça commence déjà : je fais le boulot d’un adulte, même si je n’en suis pas encore un.
De retour à la cuisine, la fermière me sert du café avec du pain et du fromage. Après la pause, on commence par l’écurie. La semaine prochaine, j’irai à l’école du village. Le rythme s’installe et, au bout d’une semaine, je me résous à poser mon ballon de football dans un coin de la chambre où il pourra se reposer tout l’été.
Avant que l’été ne commence, le paysan me donne congé le dimanche pour aller retrouver ma famille. J’enfourche mon vélo, mais je fais un arrêt au village voisin pour aller à la messe. À la descente, je vais très vite et au bout d’une dizaine de kilomètres, j’aperçois les premiers villages de la région. Il fait un beau temps ensoleillé, la verdure des champs est encore plus verte que les années précédentes. Ces couleurs m’éblouissent, comme si je découvrais ma région pour la première fois. En arrivant à la maison, je revois mes clapiers.
Depuis que je suis placé, je ne peux plus tenir mon commerce de lapins et de cobayes ni ramasser les escargots après la pluie. Malgré les interminables journées de labeur, je reçois juste assez d’argent de poche pour m’acheter de temps en temps une glace et un paquet de cigarettes le dimanche après la messe. Au milieu de l’après-midi, je reprends mon vélo, direction la ferme pour sortir les fumiers et aller couler le lait à la laiterie. Je ne reverrai la maison familiale qu’à la fin de l’automne.
Au printemps suivant, on s’occupe des chars et des machines, notamment la faucheuse et la charrue. Le paysan conduit les premiers sur un terrain plat. Avec un cric, il soulève un côté, enlève la goupille et sort une roue. Il me charge de la tenir pendant qu’il graisse l’essieu. Je demande au patron pourquoi il n’achète pas des chars à pneus, afin de remplacer les chars à cercle. Il me répond que les petits comme lui vivent dans la misère.
Au cours du dîner, nous mangeons des pommes de terre, du lard, de la saucisse et de la salade. Le fermier me remet un morceau de lard en supplément dans mon assiette en me disant que je dois en manger pour avoir de la force. «Cet après-midi, tu devras épancher du fumier. C’est un travail très pénible, le fumier est lourd. Il faut de la poigne pour tenir la fourche, ce n’est pas comme le foin ou le regain.» À la fin du repas, sa femme me demande de bien nettoyer l’assiette avec un morceau de pain. Il ne faut pas gaspiller la nourriture.
Mon premier gros travail est donc de sortir les fumiers de l’écurie. C’est chez ce paysan que j’apprends ce geste maintes fois répété ensuite. J’emporte le fumier dehors dans la brouette, je monte sur le tas, puis je le verse.
Au bout de quelques jours, l’agriculteur se met en colère et m’engueule :
– Abruti, tu poses le fumier au milieu et rien dans les bords!
Tout en jurant, il me dit qu’il faut enrouler le fumier et faire une botte, puis le poser sur le bord pour qu’il soit bien droit. Je remets mes bottes et monte sur le tas de fumier en marchant avec prudence sur l’étroite planche, afin de ne pas tomber ou glisser.
– Je vais te montrer comment on enroule des bottes de fumier avec la fourche, au bord, en ajoutant une fourchée de fumier pour les tenir.
Après les explications, il retourne à l’écurie. Avec la fourche, j’enroule le fumier en le poussant sur le bord. Au bout d’un moment, il ressort de l’écurie et referme la porte. En me voyant encore sur le tas de fumier en tournant la fourche dans tous les sens, il se met à grogner deux, trois jurons, avant de hurler :
– Espèce de kèfre, tu tiens la fourche à fumier comme un bon à rien. Je t’ai déjà montré comment on empoigne une fourche, tête d’abruti, espèce d’andouille !
Je ne me souviens plus comment tenir la fourche à fumier.
– À 14 ans, c’est le moment d’apprendre à travailler et de savoir empoigner une fourche. Les enfants qui ne savent pas manier une fourche et tous ceux qui ne travaillent pas sont des incapables : des coups de pied de perdus !
Le paysan enchaîne en me racontant son enfance.
– Bien avant l’âge de 10 ans, je savais déjà travailler. Et c’est à coups de pied que j’ai appris, après ça, je savais empoigner une fourche. Dédiu.
J’empoigne correctement la fourche. Je repose le fumier sur toute la surface et jusque dans les bords, afin qu’ils soient bien arrondis. Au bout d’un moment, il me dit:
– Voilà, c’est pas difficile. Je veux un tas de fumier bien droit.
Je lui réponds que je vais m’appliquer à bien travailler, mais qu’il est nécessaire d’avoir une planche plus large pour monter avec la brouette sur le tas de fumier. J’ai chaque fois peur de tomber. Alors cet après-midi, on va poser une planche plus large.
Lorsque je commets une erreur dans le travail ou que je ne vais pas assez vite, le paysan pique une crise de rage et de colère, suivie d’une litanie de jurons :
– Espèce de fainéant, il faut aller plus vite si on veut terminer avant midi!
Quelques jours plus tard, au retour de la laiterie, le paysan me dit:
– Ce matin, tu vas à la procession des rogations, c’est la prière pour les fruits de la terre. On a besoin de beaucoup de foin pour les vaches.
Après le déjeuner, je prends le vélo et je me dirige donc jusqu’au village voisin, où j’arrive juste à temps pour la messe et le début de la procession. De retour devant l’église, les fidèles se mettent à discuter, d’autres s’en vont. Quelques-uns filent directement à l’épicerie et je prends la même direction. Je demande un paquet de Brunette filtre, du papier à rouler avec un paquet de tabac. Le papier et le tabac sont pour le paysan, le paquet de cigarettes pour moi. J’enfourche mon vélo et, en cours de route, je m’offre le plaisir d’allumer une clope. De retour à la ferme, j’indique au paysan qu’il y aura encore une procession des rogations dans deux jours. Il me répond que je ne pourrai pas y aller, car il y a du travail dans les champs. Il faut ensemencer, on ne peut pas tout le temps prier.
Nous sommes en plein été, le soleil tape fort. Sur ma tête, un chapeau de paille — en ce temps-là, les lunettes de soleil sont inconnues dans les campagnes. Dans les champs, le foin est déjà mûr, prêt à être fauché. L’agriculteur prépare la faucheuse et attelle le cheval. Avec ma fourche, je répartis les grandes tiges d’herbe sur deux lignes le long du sol. Je sens le parfum de l’herbe coupée, chauffée par le soleil, qui offre un parfum bien différent de l’herbe qui était debout il y a encore un instant.
Une fois le champ entièrement fauché, le paysan se met à désandagner à la fourche. Mais déjà les enfants arrivent avec la petite corbeille pour la pause. On s’assoit tous sous l’arbre pour boire le cacao et manger un morceau de pain. Après la pause, on reprend. Puis, on passe à un autre champ fauché depuis trois jours. C’est déjà du foin sec qu’on va aligner à la fourche. Malgré le dur travail effectué par les enfants de tous âges, l’ambiance est assez légère et les rires fréquents.
Au loin, on voit passer des collègues sur leurs tracteurs, flanqués de chars où sont assis des enfants qui vont les aider. Au passage du convoi, certains font signe de la main, et de même on lève la main, tout en continuant à charger les foins. À la tombée de la nuit, je rejoins la route avec la fourche sur l’épaule. Je rencontre le cantonnier à la retraite qui me demande pourquoi je travaille si tard le soir. Je lui réponds qu’on doit ramasser l’herbe après le coucher du soleil.
– Quel âge as-tu?
– J’ai 14 ans et je suis placé chez le paysan jusqu’à la fin de l’automne. Après je retourne dans ma famille.
– Et tu travailles si tard le soir?
– J’ai pas fini, on a encore un char de foin à décharger. On a besoin du chariot demain matin. On part de bonne heure pour un champ assez éloigné.
– Tu as des journées de quinze heures, c’est trop pour ton âge! Tu travailles chez un paysan du siècle passé.
– Je sais, mais on doit bien décharger les chars. Je suis obligé de tenir le coup. Le paysan est pauvre. Il n’a pas les moyens d’acheter un nouveau char. Il n’a qu’un seul char à pneus et deux chars avec des roues à cercle.
– Il coule combien de boilles de lait par traite?
– Une seule boille durant toute l’année. Il n’a que six vaches et un cheval.
– Ah! Je comprends… Au moins, il te nourrit correctement?
– De ce côté-là, comme on travaille jusqu’à tard le soir, on mange six repas par jour.
– Avec six repas par jour, au moins tu es bien alimenté.
– C’est juste. Le matin, après le retour de la laiterie, on a le premier repas. C’est le déjeuner avec des röstis, du pain et le café. À dix heures, c’est le cacao et le pain, comme à l’armée. À midi, on dîne avec une assiette de soupe, des légumes, du lard et de la salade de dent-de-lion. À quatre heures, c’est le café noir avec du pain. À six heures, c’est une nouvelle assiette de soupe que l’on mélange avec des restes de pain sec et dur, car on ne doit pas gaspiller la nourriture. Puis, autour de vingt heures, avant d’aller décharger les chars de foin, c’est le souper avec une tranche de lard. On ramasse toujours l’herbe dès que le soleil n’est plus dans le pré. Aujourd’hui, on a pris du retard pour ramasser les foins. C’est pour cela que l’on ramasse l’herbe alors que la nuit est déjà tombée.
Parfois, après avoir déchargé le dernier char de foin, mes genoux plient, la fatigue est intense. Il est souvent plus de onze heures. Le réveil, lui, est invariablement fixé à quatre heures trente. Une nouvelle journée de labeur en continu jusqu’à très tard où il faut décharger les derniers chars.
C’est le jour de la moissonneuse-batteuse. Le gros engin arrive le matin de bonne heure. On pose les bottes de blé dans la moissonneuse-batteuse qui sépare le grain de la paille. Deux personnes récupèrent la paille avec des fourches et la transportent dans la grange pour l’entasser depuis le plancher jusque sous le toit. C’est un travail à la chaîne, comme à l’usine. Lorsque le temps menace, c’est parfois sous des litanies de jurons qu’il faut se dépêcher. L’orage bientôt sur nous, il faut aller presque en courant avec le râteau et la fourche pour ramasser les dernières lignées de fourrage.
Heureusement que le dimanche, on ne s’occupe que du bétail et d’aller à la laiterie pour couler le lait. À cette époque, le travail dans les champs était interdit le dimanche… sauf quand la pluie menace. C’est le curé qui annonce pendant la messe du matin quand il a reçu l’autorisation du clergé de récolter les foins, les regains ou les gerbes de blé. Et juste après le dîner, les paysans retournent aux champs.
J’ai appris à sortir le fumier et à aller couler le lait à la laiterie. Mais je dois encore apprendre à traire les vaches. C’est plus difficile: il faut serrer le pouce en glissant sur la tétine. Je mets de la graisse à traire sur les mains. Je tire avec les pouces et le lait commence à couler dans le bidon. Je suis vite fatigué, ce sont les poignets qui me font mal. Je continue néanmoins. À un moment, je sens que le liquide blanc ne semble plus couler que par goutte. Le paysan vient vérifier. Il s’installe avec sa chaise à traire à un pied. Il me dit:
– Il faut bien vider la tétine.
– Je croyais qu’il n’y avait plus de lait. Je vais essayer avec une autre vache.
De nouveau, je serre la chaise avec la sangle et je prends le bidon. Je mets de la graisse sur les pouces, je presse le récipient contre mes deux genoux et je commence à traire. Au bout d’un moment, les poignets me font mal, mais je poursuis jusqu’à la fin. Ensuite, je vais couler le lait à la laiterie.
Durant les grands travaux de fenaison de l’été, les six jours de travail font en moyenne quatorze heures par jour. Je suis épuisé, surtout en fin de semaine. Le dimanche après-midi, j’essaie de dormir quelques heures afin de récupérer de la fatigue. Vers le milieu de l’après-midi, je me réveille pour boire le café noir et manger un morceau de pain, avant d’aller gouverner le bétail. Une nuit, le paysan me réveille à deux heures du matin. Une vache va vêler et je dois l’aider à tirer le bébé. Le petit naît au milieu de la nuit. Une fois qu’il est posé sur la paille, je retourne dormir jusqu’à quatre heures trente. Je rattraperai le sommeil plus tard. Le matin de bonne heure, on donne à boire au veau du lait de vache. Il tient à peine debout. C’est la joie pour les enfants des fermiers de regarder ce fragile animal au fond de l’écurie.
Lorsque l’automne arrive, c’est la récolte des pommes de terre et des betteraves sucrières. Malgré la lassitude, on a toujours de bons moments pour parler, rire et trouver le calme en soi. À la campagne, le labeur est varié, à l’exception du matin et du soir, où l’on s’occupe invariablement du bétail et d’aller à la laiterie. Au cours de ces longues journées, il faut savoir grappiller quelques moments de repos discrètement. Observer autour de soi suffit parfois à gagner un peu de paix intérieure : la nature, les arbres, les champs de blé, la verdure des prés…
Les dernières récoltes rentrées, me voilà enfin de retour à la maison familiale. Les premières semaines, je fais très peu de sport, car je ressens encore l’épuisement. À l’école, je me remets à suivre les leçons tant bien que mal. Pendant les matchs de foot à la récréation, je suis à la peine, loin de mes performances d’avant.
L’hiver passé, aux premiers jours du mois de mars suivant, un autre paysan débarque. Il appuie sa Vespa contre la palissade du jardin, on l’invite à entrer dans la cuisine et à s’asseoir. Il a repris un domaine à l’autre extrémité du canton dans le district de la Broye, à Châbles, près d’Estavayer-le-Lac. Il veut m’engager, car il a besoin d’un domestique de campagne pour l’aider. Il sait que j’ai déjà travaillé l’été dernier et que je suis déjà formé aux travaux de la ferme.
Après son départ, la famille se réunit pour discuter. Je m’imaginais retourner chez le paysan de l’an dernier, mais cette nouvelle proposition offre des avantages. Le domaine est certes un peu plus grand, mais cet exploitant agricole a un tracteur et des machines. Rester à la maison n’est pas envisageable, c’est une marque de faiblesse et de paresse. Dans les campagnes, les enfants qui ne travaillent pas comme des adultes sont considérés comme des bons à rien, des bouches inutiles.
Quelques jours plus tard, j’annonce au paysan que je travaillerai avec lui jusqu’à la fin de mon école obligatoire et mon entrée en apprentissage. Au retour, je vais à l’église pour informer le curé; il me recommande de ne pas oublier de réciter le chapelet afin d’être toujours en état de grâce.
Je viens d’avoir 15 ans, j’attends le moment du départ en préparant le nécessaire de vêtements et d’effets pour une année. Ma petite valise est un peu abîmée, les couleurs brunes sont en partie délavées et, par endroits, on aperçoit l’épais carton. On consolide la valise avec une sangle et des ficelles. Dans ma mallette en bois de sapin, j’ai mis tous les livres de l’école. Je serai placé jusqu’au printemps prochain. Le paysan arrive au volant de son tracteur et son attelage: un char avec des roues à pneu. Il a poussé les pommes de terre sur le côté pour me faire un peu de place. Après les adieux à la famille, l’engin démarre et prend la route qui sera longue, jusqu’à l’autre extrémité du canton, dans le district de la Broye. Naturellement, j’irai à l’école dans le village où je suis placé. Comme j’ai déjà accompli une année chez un autre fermier, je sais ce qui m’attend. Mais je me dis qu’avec le tracteur, le travail doit être moins pénible.
En arrivant à la ferme, on me présente les voisins. Ils m’expliquent que les enfants placés chez les paysans sont les plus intelligents, les plus débrouillards et les plus performants dans la vie. Et qu’ils savent être très actifs dans tout ce qu’ils entreprennent. Puis, nous nous rendons à l’écurie. L’agriculteur trait les vaches, pendant que je sors les fumiers. Sitôt fini, je prends la boille de lait et je vais à la laiterie. Au retour, je balaie l’allée de l’écurie.
Le paysan et moi sortons de l’écurie. Après avoir refermé la porte, il me confie ses soucis, les problèmes de la paysannerie, les difficultés de s’en sortir avec les frais qui augmentent sans cesse et les prix du lait et du blé qui baissent. La discussion s’anime… Les verres de vin blanc qu’on partage avec les voisins qui nous ont rejoints n’y sont pas pour rien non plus.
Avec le printemps commence la saison des semaisons. Mon patron sème les graines pendant que je nettoie la terre des cailloux qui la jonchent et les entrepose au bord du champ. C’est ainsi que se passent les premières journées de ma vie de domestique de campagne pour la deuxième année consécutive. Le paysan laboure avec la charrue; je nettoie les bords du domaine. Avec le tracteur, la charrue avance bien plus vite que les chevaux.
La semaine suivant mon arrivée, je commence l’école dans mon nouveau village. J’arrive à bien suivre les leçons durant les mois de mars et d’avril, jusqu’au 15 mai. À partir de cette date, mon patron a obtenu un congé spécial jusqu’au 15 octobre afin que je puisse travailler à plein temps comme un adulte. Durant les congés scolaires du printemps, on sème le blé. Je tiens le cheval et le conduis en droite ligne pendant que le paysan laisse couler le blé par un tuyau. Au bout du champ, il suspend la manœuvre en tirant la poignée vers le haut, puis on reprend un autre sillon. Parfois, je tiens mal le cheval et la ligne du blé n’est pas rectiligne.
En début d’après-midi, nous partons faire une course avec le tracteur. Après avoir traversé plusieurs villages, nous faisons halte devant un petit groupe de bâtiments austères et une église. En attendant le paysan, je découvre de nombreux enfants qui travaillent autour des bâtisses jusque dans les champs. Certains sont plus jeunes que moi ; nombreux sont ceux qui portent une immense tristesse sur le visage. Je n’oublierai jamais cette image. En quittant ce centre de redressement pour jeunes, je ressens un profond malaise qui me hante plusieurs jours. La réputation de ces lieux est pourtant excellente; il paraît qu’ils offrent aux enfants une bonne éducation et un meilleur avenir. Ça me laisse songeur.
Pendant que les camarades de mon âge sont à l’école, je trime dans les champs comme l’un des gosses de centre de redressement : il faut ensemencer le blé, planter les pommes de terre, épancher le fumier, vider la fosse à purin, ramasser des cailloux dans les champs pour préparer le remaniement parcellaire, graisser les roues de chars pour les foins, aller aux taupes, sans oublier de réparer les machines et la faucheuse, ni de clôturer les prés pour les vaches et nettoyer les champs de pommes de terre en arrachant les mauvaises herbes.
Vider la fosse à purin ? Ce n’est pas une mince affaire. D’abord, il faut brasser la mare avec le manche du caouet pour bien égaliser le purin. J’enlève quelques planches et je commence le travail, en improvisant un peu puisque c’est la première fois. C’est dur et les bras me font mal, mais je me force à bien égaliser le purin. J’accroche ensuite la citerne avant de monter sur le tracteur. Je contourne la maison pour m’arrêter juste en face de la fosse. Puis, j’installe le tuyau et ouvre la fosse à purin. Une fois la citerne pleine, je repose les planches et détache le tuyau. Il pleut, j’enfile une pèlerine, car le tracteur n’a pas de toit. Je sens que je vais accomplir un bon travail, tout seul. Je traverse le village lentement au volant du tracteur. Je suis prudent, car je n’ai encore jamais conduit le tracteur en pleine circulation.
Je sors de la ferme et rejoins la route en essayant de bien rester à droite du chemin. Je mets la deuxième vitesse pour aller un peu plus vite. Comme j’ai un peu peur, je reste dans cette vitesse lente en espérant qu’il n’y aura pas un autre tracteur pour me dépasser. À la sortie du village, je suis rassuré et je passe la troisième vitesse. Me voilà seul maître à bord. Avant de bifurquer sur le chemin qui me conduit au champ, je rétrograde en deuxième et je m’arrête. J’enclenche la première vitesse sans débrayer et, de ma main droite, j’ouvre le tuyau : le purin s’écoule dans la prairie. Le tracteur avance à son rythme, lentement le long du terrain. Je continue ainsi jusqu’à midi, en faisant plusieurs ravitaillements à la ferme. J’aime beaucoup ce boulot. C’est moins pénible de conduire le tracteur que de brasser du purin à la force des bras.
Le lendemain matin, au retour de la laiterie, je lave les boilles de lait pendant que le paysan finit de s’occuper de fourrager le bétail. Une fois les travaux à l’écurie terminés, un voisin nous hèle pour boire une petite piquette. C’est un vin légèrement alcoolisé, très acide et un peu pétillant qu’on obtient en repassant de l’eau sur le marc des raisins — c’est-à-dire ce qui reste après avoir pressé le raisin pour en extraire le vin. Tout en discutant des problèmes du moment et de la fenaison, le voisin remplit le verre en tournant la poignée de l’ouverture du tonneau. Une fois le verre plein, il l’offre à mon chef qui le boit d’un trait. Mon tour vient. Je commence par une petite gorgée avec des grimaces, tout en serrant les dents. Je n’ai pas l’habitude de boire du vin de piquette, plus fort et amer que le vin blanc. Le voisin se marre :
– C’est le moment d’apprendre à boire, si tu veux devenir un homme solide et fort. Celui qui ne boit pas de vin de piquette ne vaut rien. Tandis que celui qui sait en boire, on le respecte, c’est un homme de grande valeur.
Il me verse un deuxième verre et je refais encore quelques grimaces avec les yeux.
C’est la saison des regains. Le paysan est assis sur le tracteur. Avec la fourche, je désandagne l’herbe qui vient d’être fraîchement coupée. Je l’aplanis sur le pré afin qu’elle sèche au soleil. Le regain a des tiges plus petites que le foin et il sèche plus vite. Dans quelques jours, on pourra le ramasser et le stocker dans la grange. En fin de matinée, on retourne à la maison pour dîner. À peine le temps de manger qu’on repart pour ramasser deux chars de regain sec, fauchés il y a quelques jours. Le fermier positionne le tracteur à côté de la lignée de regain. Je monte sur le char pour prendre en main les fourchées de regain qu’il me lance et je les range dans le chariot. Lorsqu’il est bien rempli, je fixe la presse au centre de l’échelle et le paysan la bloque avec deux bâtons qu’il tortille plusieurs fois. Lorsque la presse est bien serrée, elle ne bouge plus.
J’ai l’habitude d’obéir à tous les ordres, sans discuter. Même si un travail ne me plaît pas ou qu’il est trop pénible, je l’exécute sans un mot. Par exemple, après dîner, je dois amener le cheval à l’abreuvoir, la fontaine du village, en courant sur le chemin sans lâcher la bride. Un jour, j’ai reçu un coup de sabot. Depuis, je suis sur mes gardes.
Chez les paysans, j’ai reçu des engueulades, mais jamais de coups. Seul l’instituteur me maltraitait quand mes devoirs comportaient des fautes. Il avait l’habitude de me tirer les cheveux. La reprise de l’école à la mi-octobre est très pénible. Les travaux de l’été m’ont épuisé et je ne comprends pas la plupart des leçons. Mes camarades ont avancé de plusieurs dizaines de pages dans certaines matières, j’ai accumulé un retard considérable. Je reste assis, à me creuser la tête sans savoir résoudre les problèmes de calcul. Il faudrait que je reprenne les leçons depuis le mois de mai, alors que nous avons déjà dépassé la mi-octobre. J’ai aussi beaucoup de difficultés à me concentrer et parfois j’ai des somnolences terribles. C’est tristement normal: je n’ai pas pu me reposer et je me lève encore à cinq heures tous les matins pour gouverner le bétail, sortir les fumiers, couler le lait à la laiterie, puis balayer l’écurie et la cour avant d’aller à l’école.
C’est seulement le soir, après le souper, que je peux commencer mes devoirs scolaires. En fait, je ne me repose jamais entre la ferme et l’école. Le régent ne me rate pas et ne tient jamais compte de ma situation, m’agrippant les cheveux à la moindre hésitation de ma part. À la récréation, je peux jouer au football. Vingt petites minutes par jour pour m’adonner à ma passion. Je remarque que je suis bien moins fort qu’autrefois pour tirer aux buts.
À l’automne, le temps des récoltes m’oblige à prendre encore douze jours de congé supplémentaires sur l’école obligatoire, en plus du congé spécial de cinq mois. Ces permissions de s’absenter étaient d’usage durant la Deuxième Guerre mondiale et se sont prolongées dans certaines campagnes. Les paysans ne prennent jamais de vacances, sauf pour aller suivre les cours de répétition du service militaire. Ou aller au Comptoir suisse, une manifestation commerciale rapidement devenue la foire populaire, qui s’est tenue tous les automnes entre 1920 et 2018 au palais de Beaulieu, à Lausanne. D’autres rares congés de plusieurs jours sont possibles à l’occasion, par exemple, d’un pèlerinage à Lourdes, en cas de maladie grave d’un membre de la famille. Lorsque les médicaments ne font que peu ou pas d’effets, il ne reste que la prière, la récitation du chapelet, des litanies à la Sainte Vierge Marie.
Un soir après le souper, le paysan me montre une facture qu’il ne peut pas payer. Il risque de se voir confisquer son tracteur par l’Office des poursuites. Je m’inquiète à la perspective de travailler dans les champs sans tracteur. Avec le cheval, on avance moins vite et l’on devra œuvrer beaucoup plus d’heures, peut-être même tous les soirs jusqu’après minuit. Le fermier a dix jours pour régler son dû. Il remet la lettre dans l’enveloppe et la dépose dans le tiroir de la cuisine. Quelques jours plus tard, il appelle le marchand de bétail qu’il connaît bien. Pour honorer cette facture, il se sépare, les larmes aux yeux, de sa plus belle génisse.
J’achève bientôt mon séjour. En guise de viatique, le paysan me glisse quelques recommandations:
– Il faut que tu fasses un apprentissage pour trouver un métier et avoir un diplôme, si tu ne veux pas finir dans une misère noire, comme moi. Après l’école de recrues, il faut que tu entres à l’école de sous-officiers pour devenir caporal, sergent ou lieutenant.
De retour dans ma famille, je vais commencer un apprentissage de menuisier. À la sortie de l’armée, à 21 ans, m’attend une place d’ouvrier dans un atelier. L’année 1966 vient de commencer.