Sept Logo

www.sept.info/sigrid-bieri-temoignage

Retour
«Je n’imagine qu’une seule manière de sortir de cet enfer, mettre fin à mes jours.»
Cette oeuvre de Simone Hohmann intitulée Les 4 saisons fait partie de l’exposition L’art, refuge de l’enfance volée présentée du 21 novembre au 24 décembre 2025 à l’atelier-galerie Jean-Jacques Hofstetter, à Fribourg. Plus de vingt artistes, tous enfants placés, y témoignent, à travers peintures, poèmes, photos ou musiques, de la manière dont l’art les a aidés à survivre aux placements subis durant leur enfance. Porté par Nicolas Reynaud et l’association Agir pour la dignité, ce projet donne une voix aux survivants et met en lumière la puissance créatrice comme espace de protection, de résilience et de reconstruction. Nicolas Reynaud a été soutenu par ATD Quart Monde, les Bistrots d’échange et l’association les Arts de faire. © Simone Hohmann

«Je n’imagine qu’une seule manière de sortir de cet enfer, mettre fin à mes jours.»

Arrachée à son enfance par la guerre et la violence, Sigrid Bieri a traversé les ténèbres de l’Allemagne bombardée et des orphelinats suisses avant de trouver, dans la musique et la foi, une forme de paix intérieure.

 35 minutes de lecture
Mook Icone

Retrouvez ce récit dans Sept mook #52, Moi, Anne Bonny, femme d'abordage

C’est à Dresde, capitale saxonne de l’est de l’Allemagne, que je vois le jour le 31 décembre 1936. Mon père étant absent au moment de ma naissance, ma génitrice me prénomme Christine Hélène. Papa s’insurge contre ce choix qu’il estime trop chrétien. Quand il vient découvrir son enfant, il décide avec ma mère de m’appeler Sigrid. L’acte de naissance étant déjà officialisé, j’ai passé ma vie entre Sigrid et Christine.
Ma mère est issue d’une famille bourgeoise allemande, mon père est un jeune Polonais dont je ne saurai jamais grand-chose, sinon qu’il est juif, qu’il l’a caché à sa promise et qu’ils ont été fiancés pendant sept ans. Pour se marier, tous deux attendent des papiers officiels de la Pologne. Mais sans doute, conscient que le mariage entre Juifs et Aryens est interdit, mon père fait-il retarder leur envoi. J’ai deux ans et demi lorsque mon père est contraint d’avouer sa judaïté. Ma mère, imprégnée de nazisme plus que d’amour, n’hésite pas à le dénoncer. Bien plus tard, je ferai des recherches pour trouver sa trace, en vain. Un convoi de Juifs avait déjà été déporté vers le ghetto de Varsovie en ce tout début de Seconde Guerre mondiale. Mon père en a-t-il fait partie ? Je ne le saurai pas ni ne le reverrai jamais.
Je suis la seule trace de cette union illégitime, interdite par les lois de Nuremberg. Ma mère est dégoûtée d’avoir porté en son sein l’enfant d’un Juif. Elle me déteste, je l’embarrasse. On me place à la campagne, auprès d’une amie de la famille que j’appelle Tante Lina. J’ai un peu plus de deux ans, je suis devenue une abjection à cacher, et je le ressens. J’arrête alors de me nourrir, persuadée que pour ma mère la meilleure solution serait que je disparaisse. Au début, je glisse discrètement les tartines qu’on me prépare au chien qui attend sous la table. À midi, je ne parviens pas à avaler la viande trop dure pour une toute petite fille. Je bourre les bouchées dans mes joues, avant de les recracher dans le jardin après la sieste. Tante Lina remarque assez rapidement mon manège qu’elle prend pour un caprice. Alors, pour me contraindre à m’alimenter ou pour me punir de mon manque d’appétit, l’adolescente de la maison, Annemarie, âgée d’environ quatorze ans, me raconte qu’elle est l’homme noir, un obscur et inquiétant personnage qu’on convoque pour effrayer les enfants, et elle me menace pour que je mange. Lorsque l’homme noir pénètre dans la cuisine, déguisé en Annemarie, je m’accroche de toutes mes forces aux bretelles du tablier de Tante Lina et je hurle. Le monstre m’arrache des bras de ma protectrice et m’emmène à la cave où je reste cloîtrée, terrifiée. Après cet acte, je serai en permanence sur le qui-vive. Quand je joue dans le jardin, Annemarie se cache dans le cabanon à outils et me parle avec sa voix d’esprit maléfique. Au point que j’en arrive à redouter de sortir de ma chambre. Tante Lina se fait complice de cette persécution. Un soir, elle m’emmaillote dans une couverture et me couche dehors en me disant que le monstre va venir me prendre. J’ai cru mourir de peur.
Enfin, une nouvelle réjouissante, sur le moment en tout cas, me parvient. Ma mère m’écrit qu’elle se marie, je vais avoir un nouveau papa. Quelle joie du haut de mes trois ans ! On ne peut pas parler d’un mariage d’amour : avec ces épousailles, ma mère fournit de la main-d’œuvre masculine à l’entreprise de son père. C’est avec cet objectif qu’elle a répondu à l’annonce d’un Suisse dans le journal. Les Allemands sont tous mobilisés, il faut bien chercher du côté des étrangers. La neutralité helvétique du prétendant influence aussi son choix. Une fois l’union officialisée, je reviens à Dresde. J’ai quatre ans.
Ma mère n’a absolument pas changé de sentiment à mon égard. Sadique, et prompte aux châtiments corporels, elle veille toutefois à me transmettre la culture bourgeoise qui correspond à son rang social.

Elle m’emmène plusieurs fois par mois participer à des activités, voir des spectacles de marionnettes. On m’offre aussi une espèce d’horloge contenant les lettres de l’alphabet et j’apprends à lire et écrire toute seule. Je me souviens du premier mot que j’ai formé, le mot « fourneau » en allemand, « Ofen ». Je l’écris phonétiquement, Ofn, il manque le e, mais je ne le sais évidemment pas, je suis toute fière de le montrer à mes parents. Dédaigneux, mon beau-père déclare qu’avec notre dialecte saxon, ce n’est pas étonnant que je ne sois pas douée pour l’orthographe. De toute façon, quoi que j’entreprenne, rien n’est jamais à la hauteur. Mais mon beau-père ne l’est pas davantage : je déchante rapidement, le bonheur d’avoir un papa se transforme en supplice.

Quand ma mère va, seule, au théâtre chaque semaine, son mari me garde et en profite pour m’abuser sexuellement. À l’entendre, tous les papas font ce genre de choses à leur fille, mais il me fait jurer de ne rien dire. Je finis par en parler à ma mère qui, ô surprise, me croit et ne me laissera plus sous sa seule surveillance. À l’exception d’une fois, et finalement avec son autorisation : comme je joue souvent seule dans la cour de la maison, j’emporte un livre avec moi, mais ce soir-là, je l’oublie dehors. Ma mère m’envoie le récupérer, je ne le trouve pas. Elle ne dit rien et attend le retour de mon beau-père pour lui raconter l’incident. Calmement, il me prend par la main et me dit qu’on va aller le chercher ensemble. Au lieu de cela, il m’emmène dans une chambre et me bat tant et si fort que j’ai l’impression de mourir. Il doit jouir de voir mes fesses meurtries sous les coups de ses grosses mains. Les coups me traumatisent, la trahison de ma mère encore davantage.

La vie continue tristement, une petite sœur naît, Gerlinde, mais rien ne s’arrange pour moi et je ne trouve toujours pas ma place dans ce foyer. L’Histoire se charge d’apporter un peu plus de chaos dans la vie de la famille par la tragédie de la Seconde Guerre mondiale. Après les bombardements de Dresde en février 1945, deux jours et une nuit de tonnerre qui rasent et incendient la ville, nous fuyons vers la Suisse en passant par l’Autriche. Nous avons tout perdu. La commune d’origine de mon beau-père, Schangnau, dans l’Emmental bernois, nous accueille. À six ans, une nouvelle vie commence pour moi.

L’école, à une demi-heure de marche de la maison, est une source de bonheur. Ma gentille institutrice, au courant de notre situation, a cousu pour moi une robe coupée dans une étoffe brune. Ma mère abhorre cette couleur et refuse de me la faire porter. À la leçon de couture, je me confectionne aussi un joli tablier en vichy à carreaux verts que j’adore. C’est là que j’apprends aussi mes premières chansons populaires en schwyzerdütsch. Je découvre que l’école est un espace où je peux être heureuse. Toute mon enfance, ce sera mon refuge. Mais chaque jour, je surveille de mon pupitre la grande horloge au fond de la classe, et le mal au ventre monte à mesure que l’aiguille se rapproche de la fin des cours, l’heure de rentrer à la maison.

Dès que mon beau-père trouve du travail à Perly-Certoux, dans le canton de Genève, nous déménageons pour nous y établir. Jusqu’ici, ma mère me talochait régulièrement et ne manquait aucune occasion de me rabaisser. Après ce énième déménagement, les maltraitances prennent des dimensions effroyables. Je ne compte plus les nuits où ma mère m’oblige à dormir dans le clapier à lapins ; elle me couvre d’injures : saloparde, tas de fumier, lampe à endormissement, pleurnicharde, espèce d’idiote, sale vache, cochonne de merde… Mon beau-père, souvent absent, n’est pas un recours. Un soir, en rentrant à la maison, ma mère lui rapporte sa version de tous mes faits et gestes. Il ne commence à lire son journal bien tranquille qu’après m’avoir infligé la correction corporelle qu’elle estime méritée.

Aucune mère ne songerait à battre sa fille parce qu’elle n’est pas rentrée de l’école en courant mais en marchant. Ma mère, si. Le matin, je dois me lever d’un bond au réveil, au risque de prendre des coups de tape-tapis sur le corps en guise d’encouragements. Je dois également laver la vaisselle de chacun des repas familiaux dans de grandes bassines en aluminium posées sur des tabourets. Un jour, pendant que j’accomplis cette tâche pas très évidente pour une fillette d’à peine huit ans, j’entends ma mère dire à ma petite sœur Gerlinde : « Va mordre Sigrid. » Ma petite sœur de quatre ans ne se le fait pas dire deux fois et me plante ses petites dents pointues dans le bras. Je ne me laisse pas faire et ma mère vient à la rescousse de la petite pour me frapper.

En général, pendant qu’elle joue au salon avec mes petites sœurs, je dois nettoyer les sols des autres pièces. La première fois, elle me montre comment tordre la serpillière à l’horizontale, ce qu’avec mes petites mains je ne parviens pas à faire. Je la tords d’une façon qui lui déplaît et cela me vaut une correction magistrale devant mes sœurs. À chaque fois qu’elle me bat, elle me repousse vers le balcon et verrouille la porte-fenêtre derrière moi : non seulement elle ne m’entend plus, mais elle sait pertinemment que je ferai tout pour éviter d’attirer l’attention des voisins. J’ai bien trop honte de ce qui se passe à la maison.

Un jour, ma mère me griffe intégralement le visage de haut en bas. Pour éviter de révéler les maltraitances que je subis à l’institutrice, elle m’ordonne de prétendre m’être écorchée avec du fil de fer. La corvée qui m’humilie le plus reste celle du pot de chambre. Comme l’immeuble ne comporte pas de toilettes privées, les locataires se soulagent dans un cabanon commun situé dans la cour. Ma mère, élevée en bourgeoise, rechigne à s’y rendre et fait ses besoins dans un pot qu’elle me demande d’aller vider régulièrement. Je suis toujours terriblement embarrassée que les voisins me regardent faire. Et comme il arrive que je voie du sang en vidant le contenu du pot, ignorante des menstrues féminines, je vis avec la crainte que ma mère ait une maladie grave.

Malgré la proximité d’un poste de police, je n’ai jamais pensé à dénoncer les mauvais traitements dont je suis l’objet. Je suis convaincue d’être mauvaise et de mériter ce que l’on me fait endurer. Dès neuf ans, je n’imagine qu’une seule manière de sortir de cet enfer : mettre fin à mes jours. Cette idée m’a habitée les trois quarts de ma vie.

Malgré toute ma discrétion, un signalement pour maltraitance finit par être porté à la connaissance des autorités genevoises. Mes parents sont convoqués et justifient leur sévérité par mon caractère épouvantable. Ils acceptent sans sourciller qu’on me place provisoirement dans un orphelinat vaudois pour cinquante francs par mois. Ma tortionnaire de mère ne manque pas, au préalable, de me présenter les choses sous le jour le plus anxiogène, affirmant que je devrai trimer aux champs et qu’un surveillant me fouettera si je ne travaille pas suffisamment vite.

C’est ainsi qu’en 1947, à onze ans, je suis placée par le tuteur général de Genève à « La Maison ». Cet orphelinat situé à Burtigny, à vingt-cinq minutes de Genève en voiture, a été fondé par le pasteur Moreillon en 1899. Le jour de mon arrivée, je porte un joli chapeau rouge. De par son éducation, ma mère impose à ses enfants d’être bien vêtus et très propres. L’image compte. Mais le chapeau, tout comme ma petite culotte rose, sont aussitôt remisés au fond d’une armoire.

La Tante Berthe (les éducatrices sont appelées Tante et les éducateurs Monsieur), responsable des « grandes filles », s’attelle à m’équiper. Les beaux enfants reçoivent les plus jolies pièces, les autres se contentent des restes. Alignées debout par ordre de grandeur, nous la regardons évaluer ce qui pourrait plus ou moins nous convenir. On m’affuble de la tenue « Burtigny » à savoir des vêtements usagés offerts des années auparavant par des bienfaiteurs, et d’une culotte à boutonnière (culotte tenue à une sorte de brassière par des boutons).

Tante Berthe travaille là par devoir et non par plaisir. Avoir sous sa responsabilité quatorze gamines s’avère toutefois une inestimable avancée sociale pour cette vieille fille qui a quitté l’école à douze ans. Jamais je ne l’ai vue esquisser un sourire. Son caractère acariâtre est à l’image de ses aigreurs d’estomac, qu’elle tente de soigner avec de la tisane tenue au chaud dans la « cavette » du poêle. La directrice observe la distribution, et sa laideur, quand elle admoneste l’une ou l’autre des filles, la bouche grande ouverte et les yeux sortant des orbites, m’intimide énormément.

J’apprends dès ce premier jour à Burtigny que quelques-unes des grandes armoires de la maison renferment des trésors de jouets usagés, également offerts par des donateurs dont les enfants ont grandi : des poupées, des petits fourneaux et leur dînette… J’apprendrai rapidement que nous n’avons le droit d’y toucher qu’une fois par an ! C’est un peu comme les roses de George Orwell : nous, les petits rejetons de la plus basse couche populaire, ne devons pas prendre goût à des loisirs réservés aux autres. Lorsque les généreux mécènes offrent des cadeaux plus modernes tels que luges, skis ou vélos, ces objets sont immédiatement confisqués, probablement pour être revendus. Bien que nous n’en bénéficiions pas, les meilleures élèves de cours de français doivent écrire aux bienfaiteurs des lettres de remerciement pour leurs magnifiques largesses « dont nous nous réjouissons de profiter ».

Après avoir été rhabillée, on m’assigne un lit dans le dortoir des grandes avant de me conduire dans ce qui deviendra ma salle de classe, où l’institutrice m’accueille très gentiment. Elle me dit que si la petite Suissesse alémanique que je suis ne comprend pas un mot, je n’aurai qu’à lever la main et qu’elle m’expliquera. Cette demoiselle Rochat, de la vallée de Joux, se montrera plus impitoyable par la suite. Sans doute les trente francs mensuels gagnés pour s’occuper de cette nombreuse classe ne valorisent-ils pas son engagement.

Elle a néanmoins ses bons côtés. Par exemple, lorsque je finis un travail avant les autres, j’ai l’avantage de pouvoir prendre un livre dans la petite bibliothèque de classe. Un bonheur, même si ces vieux ouvrages ne sont pas passionnants. Je me souviens notamment de La Vie des abeilles de Maurice Maeterlinck.

L’établissement se divise en deux édifices principaux. Au rez-de-chaussée du premier, le réfectoire, et aux étages, le service des moyens et les chambres du personnel. Dans la bâtisse adjacente, la salle d’école et les services des grands garçons et des grandes filles. Dès le début, on me considère comme la petite Allemande. Quand je dois courir d’un bâtiment à l’autre, je rase les murs pour essayer de passer inaperçue et ne pas déclencher les « voilà la boche qui a perdu la guerre ! » que crient les garçons délurés. Et si j’ose leur adresser la parole lorsqu’ils se trouvent en troupe, ils m’assènent un « toi la boche, t’as rien à dire ! »

Je pense que personne n’est très heureux dans cette institution, et chacun se venge comme il le peut. Certains souffrent d’énurésie nocturne. Pour éviter qu’ils ne mouillent leurs lits, on leur sert au souper des flocons d’avoine rôtis sans aucun liquide. Et si, malgré tout, un accident se produit, ils doivent laver leurs draps dans une bassine d’eau glacée avant le petit-déjeuner. L’hiver, les garçonnets sont de corvée de bois qu’ils portent du grenier vers les différents services. En culottes courtes par n’importe quel temps, ils reviennent en classe les mollets rougis de froid. Au moindre retard, le maître se fait un malin plaisir de battre encore à coups de règle leurs petites jambes endolories.

Monsieur Jean est un véritable sadique. Du fond de ses orbites enfoncées dans un long visage surgit un regard terrifiant. Je suis fascinée qu’il puisse, de sa voix onctueuse et suave, dire de si belles prières : un abîme sépare ses paroles de ses actes.

À l’orphelinat, les journées sont réglées comme du papier à musique — la musique en moins. Le lever est fixé à six heures sonnantes. À peine éveillé, chaque enfant est astreint, été comme hiver, à prendre une douche glacée. Même Misette, une pauvre fille déformée par la poliomyélite et placée là ponctuellement, est contrainte à ce rituel. Sitôt habillés, les enfants font leur lit et quittent définitivement le dortoir. Personne n’a le droit d’y poser les pieds durant la journée. Il y a un joli landau et une poupée dans ce dortoir, mais jamais nous n’avons le temps de jouer avec. En fait, ce landau sert à cacher les bandes hygiéniques utilisées par certaines adolescentes — notamment Germaine, qui souffre d’absences épileptiques. Durant ses crises, elle ne contrôle plus ses sphincters. Comme nous avons très peu de linge de rechange (nous changeons nos sous-vêtements tous les quinze jours environ), elle sent la pisse. Ce qui lui vaut d’être mise à l’écart.

Après la douche glacée, nous rejoignons la salle commune pour la célébration du culte protestant-pentecôtiste. En cas de retard, gare à la tapette de Tante Berthe ! Je me souviens qu’un jour, elle s’en est prise à Odette, une fille aussi gentille que jolie. L’éducatrice a poussé l’humiliation jusqu’à lui faire réciter la prière en sanglots. Le porridge, le pain maison au levain et le lait chaud du petit-déjeuner sont servis dans de la vaisselle incassable en aluminium. Les récipients sont si cabossés que nous ne pouvons plus les empiler. Le service terminé, la cloche marque le début des cours. Au milieu de la matinée, une récréation permet aux petits comme aux grands de se détendre.

Nous nous défoulons en courant en tous sens. Moi, j’aime surtout le saut en hauteur — une vraie sauterelle. Nous avons aussi des barres en métal pour grimper. Mais notre jeu favori reste le ballon prisonnier. Durant cette pause, les adultes boivent un café. Laver leurs tasses est un vrai privilège : les enfants chargés de cette tâche se délectent du sucre resté au fond, qu’ils récoltent du bout de leurs petits doigts.

En fin de matinée, la cloche sonne deux fois. La première est l’appel pour se rendre au réfectoire, la deuxième ponctue le début du repas. Malheureusement, notre maîtresse n’est pas très ponctuelle et nous retient souvent en classe. Notre retard au repas est évidemment sanctionné. Ainsi, la cuillère d’huile de foie de morue que nous avalons prestement en nous installant dans le réfectoire est-elle alors directement versée dans notre soupe, pour la plus grande joie de nos papilles.

Nous mangeons en général des pommes de terre, des légumes et surtout des salades de racine rouge en saumure. Les grands filaments de ces légumes conservés dans un énorme tonneau me dégoûtent. Une fois par semaine, on nous sert aussi une tranche de saucisson. Le reste de la viande provient du cochon dont les grands garçons s’occupent à longueur d’année, et il est réservé aux adultes. Cette alimentation peu diversifiée n’améliore guère l’anorexie que j’ai commencé à développer. Parfois, Monsieur Jean s’assoit à côté de moi et me force à manger jusqu’à ce qu’il ne reste rien dans mon assiette.

C’est grâce — ou à cause — du sadisme de ce même instituteur que j’aurai droit, en 2013, à une contribution de solidarité versée dans le cadre des dédommagements dus par la Confédération aux enfants placés de force. Quand, quelques années plus tard, j’atteins quinze ans, je suis chargée de porter avec une camarade une corbeille de linge dans un des services de l’école. Ce jour-là, nous rions, joyeuses, en descendant les escaliers 

Les escaliers sont contigus à la salle de classe de Monsieur Jean. Furieux, ce dernier sort de la classe et nous met au coin. Son comportement me semble si ridicule que je me retourne vers ma compagne avec un clin d’œil moqueur. Surprenant mon mouvement, il m’empoigne pour me pousser sous l’espace clos de son pupitre. J’étouffe dans ce minuscule espace, mais à chaque fois que je tente de reprendre de l’air, il me repousse à coups de pied. J’ai cru mourir étouffée.

Après quelques mois passés à Burtigny, on me propose de passer quelques week-ends à la maison, afin d’évaluer si un retour définitif est envisageable. Malheureusement, les rapports familiaux n’évoluent guère. Lors d’un séjour, ma mère me demande d’allumer le feu. Accroupie devant le poêle, je ne réussis pas du premier coup cette tâche que je n’ai jamais accomplie. Elle s’approche de moi en tenant précautionneusement une couche très sale de mon petit frère et m’en frotte brusquement le visage. La tension est permanente entre elle et moi. La situation est invivable. Pourtant, quand nous ne sommes pas physiquement en présence l’une de l’autre, nos relations sont correctes. Nous échangeons une correspondance relativement cordiale. Les cadeaux qu’elle m’envoie correspondent à mes goûts et me font toujours plaisir. Ils adoucissent un peu mes sentiments à son égard. J’en conserve encore plusieurs, septante ans après, comme la flûte qu’elle m’a offerte et qui est sans doute à l’origine de mon amour pour la musique.

Dans mes colis, je reçois également un lexique du ballet ainsi qu’une histoire de la musique. Je chéris ces ouvrages qui me procurent beaucoup de plaisir. Outre la pratique musicale à l’école, on me propose des cours de chant privés dans le village voisin. Je garde de très bons souvenirs des quelques leçons que j’ai suivies chez les demoiselles qui m’enseignent le chant. Je travaille les pièces qu’elles me proposent durant mes temps de pause, à la salle des tantes. Tant que je chante du Dalcroze, tout le monde semble apprécier. Mais un jour, c’est un morceau de Bartók que je dois répéter. Devant l’incompréhension totale des tantes et à force de remarques désobligeantes, je n’ose plus continuer. Voilà comment s’arrête abruptement ma carrière de cantatrice en herbe.

En 1949, j’ai douze ans, l’âge où les filles font des petites servantes efficaces. Ma mère veut me récupérer pour se décharger de ses trois enfants plus jeunes. Je refuse catégoriquement, car malgré la vie assez rude à l’orphelinat, j’ai fini par m’y plaire, m’y faire des camarades et bénéficier de la bienveillance de la plupart des grandes personnes.

Mais en 1951, quand mon beau-père est engagé comme contremaître chez Scintilla, une filiale du groupe allemand Bosch dans la commune de Saint-Nicolas, en Valais, le tuteur général genevois perd ses prérogatives sur mon dossier. Mes parents en profitent pour mettre un terme à la tutelle et reprennent leurs droits parentaux. À quatorze ans, je quitte donc ce havre où l’on est rarement battu sans raison et, m’attendant au pire, je retourne auprès de ma famille. Les sévices ne tardent pas à reprendre leur cours naturel.

Ça commence comme ça : ma mère m’interdit de faire ma toilette le soir dans la salle de bains. Elle installe une écuelle d’eau sur un tabouret de la cuisine et m’oblige à me laver avec la porte ouverte, offrant à son mari l’occasion de reluquer l’intimité de sa fille. Au matin, un rituel encore plus sadique est mis en place: le beau-père vient me réveiller très tôt. Alors que je me dirige vers la salle de bains sans faire de bruit pour ne pas déranger le sommeil des autres, il me coince et m’inflige ses attouchements sexuels. Certains jours, guettant ses pas dans la cuisine, je parviens à courir et m’enfermer in extremis dans la salle d’eau.

Une fois prête, je dois réveiller ma petite sœur, l’habiller, la faire déjeuner et l’amener à son école pour 8 h 30, tandis que mes cours commencent à 8 h, à l’autre bout du village. Ma mère sait pertinemment que je serai en retard tous les jours et que cela m’attirera automatiquement un tas de problèmes. Heureusement, mon professeur comprend intuitivement la situation et m’interroge toujours en dernière sur les devoirs afin de me laisser le temps d’arriver. Je suis une très bonne élève et j’apprends la leçon que je n’ai pas eu le temps d’étudier à cause de mes tâches ménagères de la veille en écoutant les autres élèves réciter leur devoir. Ainsi, je suis toujours première ou deuxième de classe, malgré les efforts de ma mère pour me faire échouer.

Le curé du village a écho de ces excellents résultats et propose à ma mère de payer pour moi les frais d’écolage de l’école normale de Sion. Seule condition : que j’embrasse la religion catholique. Mais je suis trop loyale à mes origines, trop fidèle aussi à l’idée que je me fais de la famille et de mon histoire. Alors je refuse cette très belle opportunité, ce que j’aurai maintes fois l’occasion de regretter par la suite.

Un soir, mon père me propose de l’accompagner à l’usine pour faire la ronde de nuit avec lui. Il prétend qu’ainsi, je pourrai me familiariser avec ce qui sera mon futur lieu de travail, une fois ma scolarité obligatoire accomplie. Pressentant le danger que représente le long trajet à travers les bois pour y arriver, je prétends avoir mal à la tête. J’espère ainsi reporter d’un jour ce « stage » et avoir la possibilité d’expliquer mes craintes à ma mère. Mais rien n’y fait, et me voilà contrainte de le suivre. Ce que je redoute tant arrive, au cœur de la forêt. J’occulte totalement les horreurs que j’y subis. Mais des idées suicidaires commencent à s’emparer de moi. J’imagine gravir un sommet et me jeter en bas, munie d’une lettre d’explications et d’une Bible qu’on retrouverait dans mes poches, en espérant que le Christ me pardonne ce sacrilège.

Je finis par lâcher à ma mère ce que je subis. Cette dernière insulte son mari, ne lui adresse pas la parole durant quelques jours, et j’ai l’impression qu’elle me défend pour la première fois. Jusqu’à ce qu’elle se retourne rapidement contre moi sous le prétexte que c’est moi qui le provoque.

J’ai trop honte pour écrire à l’orphelinat et appeler à l’aide. Alors l’idée me vient de rejoindre mes grands-parents à Dresde. Je m’y résous un jour que ma mère est particulièrement exécrable et m’oblige à récurer le plancher de la cuisine pour que je sois en retard à mes cours de l’après-midi. Je dissimule dans mon sac d’école les onze francs secrètement économisés, une paire de bas de laine, et je marche vers le nord jusqu’à Viège. Malgré le lacet de mon socque qui a lâché et les chemins enneigés, je parcours les dix-huit kilomètres à pied plutôt que de prendre le risque d’être dénoncée par le chef de gare de notre village.

Arrivée à Viège près de quatre heures plus tard, je me cache dans les toilettes les moins dégoûtantes de la gare pour y passer la nuit, ma paire de bas en guise d’oreiller. La rigole de pisse qui traverse l’endroit m’empêche de m’étendre. Après quelques heures de sommeil agité, je me réveille en sursaut. Hagarde, pensant qu’il doit être au moins dix heures du matin et craignant d’être découverte par une nettoyeuse, je me précipite sur le quai désert. Il n’est que cinq heures du matin.

Interloqué par la présence d’une voyageuse aussi matinale, un conducteur de locomotive s’approche et me questionne. « Je vais rejoindre ma tante à Brigue », lui dis-je. Il m’escorte jusqu’au guichet et, tandis que j’achète mon billet, il fait signe à l’employé de prévenir la police. Je suis coincée, car il vérifie que je monte bien dans le train. Je m’imagine déjà sauter du train quand il ralentira à l’entrée de la prochaine station, mais je vois au loin, sur le quai, les silhouettes des gendarmes qui me guettent. Ils ne veulent pas croire que je m’appelle Sigrid Bieri, car ils me prennent pour une autre fugueuse qui fait l’objet d’un signalement. Je ne lui ressemble pourtant pas du tout. Je leur explique la raison de ma fuite et les supplie de ne pas avertir mes bourreaux de parents. « Si vous me renvoyez chez eux, dans moins de trois semaines, vous retrouverez mon cadavre dans la Viège. » Rien n’y fait. On avertit mon beau-père et, en attendant son arrivée, on m’enferme dans une cellule de la prison. Un vieux détenu me prête sa chaufferette et le geôlier m’apporte un livre de Frison-Roche pour patienter. À midi, le gardien m’invite à manger du gâteau aux pruneaux avec sa famille.

Effrayés à l’idée d’être dénoncés, mes parents se calment quelques jours puis reprennent de plus belle leurs sévices respectifs. Cette fois, c’en est trop : j’écris à l’orphelinat. C’est tout un art pour ne pas me faire prendre : le matin, en faisant les lits de toute la famille, je cache un carnet et un crayon sous les duvets. Je rédige quelques mots dans chaque chambre. Ma mère me trouve bien lente et vient plusieurs fois me houspiller. « Espèce de salope de garce, pourquoi tu n’avances pas ! » Il me faut trois jours pour terminer ma lettre. Je déballe tout, mais je demande surtout à la directrice de s’arranger pour que sa réponse ne puisse être comprise par mes parents quand la lettre parviendra à la maison. Tante Lilette fait preuve de subtilité. Je reçois ainsi quelques jours plus tard une carte postale au dos de laquelle je lis :

« Nous pensons bien à toi. Souviens-toi de l’inscription de Marie Durand sur la margelle du puits. »

On avait en effet raconté en classe l’histoire de cette figure emblématique de la résistance huguenote. Emprisonnée dans la tour de Constance avec une trentaine d’autres femmes, l’héroïne avait gravé sur la margelle du puits de la prison : RESISTEZ. Mes parents ne connaissent pas cette histoire et me questionnent. Je fais l’imbécile.

Quelques jours plus tard, le pasteur protestant en charge du Haut-Valais débarque à la maison. Il s’enferme d’abord au salon avec ma mère, puis insiste pour me parler. Je fais en sorte que la discussion ait lieu hors de l’appartement, mais Gerlinde est chargée d’espionner la conversation discrètement. Le pasteur la chasse gentiment avant de me dire :
« Patiente quelques jours. Quelqu’un va venir te chercher. N’aie crainte des représailles : tes parents savent que nous sommes désormais au courant. Ils n’oseront pas s’en prendre à toi. »

Le religieux parti, ma mère, folle de rage, m’abreuve de toutes les insultes possibles. Elle me dit que je suis une salope, une garce et que je ne suis plus sa fille. Pour supporter sa litanie de reproches, je m’approche de la fenêtre et me concentre sur la verdure des paysages. « Je t’étranglerais volontiers, mais tu ne vaux pas la peine que j’aille en prison à cause de toi ! » En attendant mon placement, ma mère me met à l’écart : je n’ai plus le droit de prendre mes repas à la table familiale ni d’adresser la parole à mes sœurs.

Arrive enfin une assistante sociale chargée de mettre un terme à ce calvaire. La valise est prête. Ma mère m’empêche de prendre mes poupées — elles appartiennent désormais à mes sœurs. Fermement, l’assistante sociale prend mon parti et m’enjoint de choisir ma préférée. C’est la première fois que quelqu’un intervient en ma faveur. J’en ai été très touchée. Mais durant le trajet, elle se montre bien plus maladroite.

Alors que nous attendons la correspondance dans la salle d’attente bondée de la gare de Lausanne, elle me demande, à haute voix :
« Sais-tu comment on fait les bébés ? T’a-t-on déjà parlé du papillon qui féconde la fleur ? »
Je suis pétrifiée de honte. Je lui demande de bien vouloir parler moins fort, mais elle rétorque que ce sont là des choses naturelles. C’est le coup de grâce qui vient à bout de mes dernières résistances. J’en ai perdu confiance pour longtemps.

Je suis restée absolument muette durant plusieurs jours.

C’est ainsi que ma vie reprend à Burtigny, où je termine ma scolarité obligatoire. À l’orphelinat, on m’encourage à passer l’examen d’entrée de l’école normale. C’est là, je crois, que j’ai commis l’erreur de ma vie. Pour y accéder, je dois prendre la nationalité suisse. Je refuse par loyauté — un peu innocente — pour mon pays d’origine, en espérant toutefois un compromis. La directrice de l’établissement ne me le pardonne pas et met tout en œuvre pour me priver de ces études.

J’apprendrai plus tard, en consultant les archives de cette époque, que l’aumônier de l’orphelinat, le pasteur de Rougemont (qui deviendra ultérieurement mon père adoptif), m’avait trouvé une famille d’accueil à Morges afin que je puisse passer en prim’sup. Tante Lilette, la directrice devenue ma tutrice, a refusé net. Elle use de son autorité pour me punir de mon « ingratitude » et statue que je deviendrai bonne à tout faire.

Tous les adultes de l’orphelinat m’apprécient et cherchent à m’aider. Le jardinier, notamment, connaît la directrice d’une école pour jeunes filles étrangères. Celle-ci propose que je travaille à l’institut comme assistante de cours de français, en échange d’un apprentissage d’interprète. Une fois de plus, ma tutrice s’y oppose.

En désespoir de cause, je demande à intégrer une école privée dans les Grisons et sollicite qu’on me prête les 7 000 francs nécessaires à l’écolage. Tentative évidemment balayée !

C’est ainsi qu’au terme de l’école obligatoire, la brillante élève que je suis se voit contrainte d’entrer à l’école ménagère pour un an et de rester à Burtigny. J’envisage cette formation comme une véritable catastrophe. Je n’ai pas le sens pratique. On me pousse à l’exact opposé de mes capacités.

Ne pouvant imaginer repasser des chemises et cuisiner à longueur de journée, j’espère jusqu’au dernier moment un revirement de situation. Qui n’arrive pas. Désespérée, je me tape la tête contre les murs des toilettes en espérant qu’elle explose… Et j’intègre cette école.

Cette année d’école ménagère ne me laisse malgré tout pas que de mauvais souvenirs. Si l’une des enseignantes hurle constamment, l’autre est très gentille. Et pour me venger de mon sort, à la leçon de français, j’écris des rédactions humoristiques et caustiques qui font rire tout le monde.

La directrice, Tante Lilette, fait succéder à cette période d’école ménagère une année de véritable esclavage chez ses cousins pasteurs. Sans doute les charge-t-elle d’inculquer l’humilité à « l’orgueilleuse qui refuse la nationalité suisse ». Le vieux couple ne s’en prive pas. Bien qu’aucun des deux ne hausse jamais le ton, ils m’imposent des semaines de quatre-vingt-huit heures de travail.

Christine par-ci, Christine par-là : depuis cette époque, je n’accepte plus ce prénom que ma mère et mon père biologique ont accolé à Sigrid, et que j’avais choisi en arrivant en Suisse romande. Il est devenu pour moi le nom d’une esclave.

Le matin à six heures, je dois me lever pour allumer le feu afin qu’ils aient chaud à leur réveil, une heure plus tard. Je prends tous mes repas à la cuisine et je les sers dans la salle à manger, en petit tablier blanc, accourant dès qu’ils font tinter la clochette.

Des repas que je prépare, évidemment, sous la supervision de Madame. Pour tenter de préserver mon heure de pause, je commence à laver la vaisselle pendant mon propre repas. Autant dire que je ne reste jamais longtemps assise.

Si leurs activités du matin durent plus que prévu et que le dîner s’en trouve retardé, mon petit temps libre me passe sous le nez puisque je dois reprendre le travail à quatorze heures. L’après-midi, on m’attribue des travaux de jardinage ou de couture selon la saison et de nombreuses missions. Ma journée de travail s’achève vers vingt-deux heures.

Tante Lilette a promis que je pourrai suivre des cours de sténodactylo, mais je ne peux y assister que lors de mon seul après-midi de congé, le mercredi. Le soir, je m’exerce jusqu’à minuit environ dans ma petite chambre de bonne sans chauffage, située sous les combles. Mes compagnes de classe suivent, quant à elles, ces cours tous les matins et deux après-midi par semaine. Pourtant, en fin de cursus, lors d’une de mes visites du dimanche après-midi à l’orphelinat, l’un des maîtres me félicite pour mes excellents résultats, mentionnés dans le journal régional : première en sténo et une note de huit sur dix en dactylo. Bonne surprise ! Bien évidemment, ces cours étaient à ma charge et je ne perçois ainsi que cinq francs sur ma paie mensuelle de trente, les six premiers mois de mon année de service. Cette petite somme me permet au moins de m’acheter des bas et des timbres-poste.

La deuxième partie de mon année d’esclavage, je ne perçois plus un sou. En effet, on m’oblige à participer à un voyage avec les catéchumènes. Je n’ai aucune envie d’y côtoyer ces jeunes gâtés par leurs parents. Toutefois, j’avoue avoir bien apprécié de visiter le sud de la France : Arles, le pont du Gard, la Maison carrée de Nîmes… C’est à notre retour que j’ai déchanté, lorsqu’on m’a annoncé que la totalité de ma paie allait servir à rembourser ces vacances auxquelles je m’étais opposée. Heureusement, ma mère m’envoie parfois un petit colis avec une thune dissimulée, par exemple dans une boîte de crème Nivea. Sans cet appui inespéré, j’aurais été complètement coupée du monde, ne pouvant plus communiquer ni par lettre ni par téléphone.

Quelques anecdotes amusantes colorent cette année austère. Une fois, ma patronne me demande de préparer des asperges. Jamais je n’en avais mangé — cela ne faisait évidemment pas partie des menus à Burtigny. Je les pèle et ôte soigneusement toutes les pointes, qui me semblent être de vilains bouts violets, et je les jette au compost. Catastrophée, Madame m’emmène avec elle à l’assaut du tas de compost pour récupérer ces parties les plus précieuses du légume. Ce jour-là, ils ont mangé leurs asperges en deux parties !

Un dimanche matin, avant de participer au culte, je donne un dernier coup d’œil au rôti que j’arrose, mais j’oublie de baisser le feu avant de quitter la maison. L’odeur de rôti carbonisé s’est insinuée jusque dans l’église, située à côté de la cure. Un petit morceau a pu être sauvé avec un goût que je ne décrirai pas, mais qu’on peut aisément imaginer.

Je me console de cette vie triste et sans perspectives quand je me rends, chaque semaine, avec ma patronne, à Lausanne pour faire le ménage dans la chambre de son fils étudiant en médecine. D’une semaine à l’autre, je lui emprunte discrètement un livre, pour le remettre en place la fois suivante, et en prendre un autre. Je me souviens particulièrement bien de celui qui traitait des maladies pulmonaires.

À l’issue de cette annus horribilis, j’ai développé une aversion irrémédiable envers les pasteurs, tout en maintenant une attitude irréprochable. Pour sa part, Tante Lilette estime probablement que mon purgatoire a assez duré, car elle m’autorise enfin à travailler avec des enfants, comme je l’ai toujours souhaité.

Aussi m’envoie-t-on dans un orphelinat de Tamins, dans la région d’Imboden, aux Grisons. Me voilà devenue « tante » à mon tour. Cette période où je deviens Tante Sigrid est l’une des plus heureuses de ma vie. On me fait une confiance totale, et ça me rend particulièrement heureuse : je m’épanouis. Parfois, j’ai sous ma responsabilité les vingt et un pensionnaires âgés de huit mois à seize ans. Une toute petite fille, Ruth, me considère comme sa maman et pleure quand je ne suis pas là.

La façon dont on éduque ces petits Grisonnais contraste avec tout ce que j’ai pu connaître à Burtigny. Je me souviens, par exemple, que Monsieur Jean avait tant battu l’une de mes camarades qu’elle en avait eu les fesses encore noires au bain suivant, une ou deux semaines plus tard.

Comment voulez-vous que ces orphelins ne deviennent pas rétifs ? À Tamins, les enfants sont calmes et affectueux. Jamais on ne les bat, et leurs bêtises ne sont sanctionnées que par des explications posées, sans violence ni punition injuste. Ce qui influence évidemment considérablement leur comportement.

Je me sens tellement heureuse et à ma place que je prends volontiers, sur mon temps libre, quelques travaux de raccommodage pour la communauté. Certains soirs, je lis la biographie de George Fox, le fondateur de la Société religieuse des Amis, qu’on surnomme aussi les quakers. C’est le jardinier de Burtigny qui m’a offert ce gros livre… en anglais, une langue que je ne parle pas. Comme j’ignore l’existence des dictionnaires bilingues français-anglais, je compare les différentes phrases ou termes pour en saisir le sens. Cette auto-initiation laborieuse à la langue de Shakespeare me permettra, quelques années plus tard, d’obtenir le prix d’anglais au baccalauréat.

Au terme de cette riche expérience, la directrice de l’orphelinat m’explique qu’elle me réengagera avec grand plaisir, mais que j’ai besoin, selon elle, de découvrir un peu le vaste monde. Un conseil avisé. Une fois majeure, je ne dépends de la volonté de personne et surtout plus de Tante Lilette. Me voilà donc livrée à moi-même.

Mes parents me conseillent de rejoindre mes grands-parents en République démocratique allemande (RDA) pour y accomplir ma formation d’institutrice. Il leur semble que j’aurai plus de chances d’accéder aux études dans un pays communiste. Je suis très tentée de suivre leurs conseils, mais je m’imagine déjà expédiée dans un camp de Sibérie au motif que je suis chrétienne.

L’Allemagne de l’Est, très largement évangélique luthérienne, est profondément déchristianisée depuis la création de la RDA en 1945. Son régime athée communiste militant s’attaque ouvertement à la religion, ciblant tout particulièrement la jeunesse. Celle-ci est strictement encadrée par le mouvement des « pionniers », et la confirmation évangélique luthérienne est remplacée par la cérémonie de la Jugendweihe — littéralement, la cérémonie du passage à l’âge adulte.

J’annonce tout de même aux aumôniers de Burtigny, les Rougemont, que je vais bientôt partir en RDA, mais souhaite leur faire mes adieux avant mon départ. Mme de Rougemont me prie de faire un crochet par La Chaux-de-Fonds, où ils résident. En fait, elle a une idée derrière la tête : me faire entrer au gymnase de la ville. Ayant perdu une fille, Monique, à l’âge de neuf ans, elle propose de m’offrir les études dont la défunte aurait bénéficié.

L’idée d’étudier au gymnase sans avoir fréquenté la moindre école secondaire me paraît hors de portée. Je n’ose pas le lui dire, mais je suis convaincue que le directeur de l’établissement va s’opposer à mon inscription. C’est mal connaître Mme de Rougemont. Après trois jours de vélo, quelques nuits passées dans des granges et deux tendinites aux talons, je débarque à La Chaux-de-Fonds.

L’entretien avec M. Tissot, le directeur du gymnase, est prévu pour le lendemain. Comme pressenti, celui-ci déclare qu’il est tout à fait impensable de passer du primaire au gymnase. Mme de Rougemont va plaider ma cause durant deux heures, brandissant les arguments les plus imparables selon elle : la future élève a appris l’anglais toute seule, elle parle parfaitement l’allemand et est excellente en français. Quant à l’algèbre, la brave femme se chargera de me l’inculquer.

Le directeur campe sur ses positions. La femme du pasteur jette alors sa dernière carte, redoutable : en tant que socialiste, il ne peut trahir ses idéaux et se doit moralement de donner une chance à tous. Elle remporte la bataille. Le directeur ordonne au concierge de la section pédagogique d’installer un pupitre et une chaise supplémentaire dans la classe. « Vous commencez demain ! »
En prononçant ces mots, il me tend une carte rose que je dois montrer à chacun de mes nouveaux professeurs. Sur celle-ci, on peut lire :
« Sigrid Bieri est à l’essai pour trois semaines afin de se faire une idée de l’enseignement secondaire supérieur dans le canton de Neuchâtel. »

Sur le moment, j’ai vraiment l’impression de perdre mon temps. Ce contretemps chaux-de-fonnier m’empêche de me rendre à Burtigny avant mon départ pour l’Allemagne. Mais j’accepte le défi que me lancent les Rougemont et le chef d’établissement, et me mets à l’ouvrage. Nuit et jour, j’étudie pour rattraper mon retard, en maths principalement. Les trois semaines de test écoulées, je suis surprise de ne pas être renvoyée. Chaque jour, je redoute d’être convoquée par M. Tissot. Mais non, rien ne se produit. Mieux : à Noël, il va même m’offrir un vélo neuf, et d’autres cadeaux suivront chaque Noël. Trois ans et demi plus tard, je passerai mon bac et je remporterai en sus le prix d’anglais.

Je suis tacitement adoptée par ce couple original que sont les Rougemont. Madame est issue d’une riche famille hollandaise. De son idéal de pauvreté découle son union à un humble pasteur suisse. Leurs cinq enfants m’acceptent plus ou moins rapidement, et des liens profonds, qui perdurent encore aujourd’hui, se nouent avec cette famille.

Avec Claire, qui habite le plus près de moi, nous faisons beaucoup d’activités ensemble. Avec l’aînée, nous sommes restées les meilleures amies l’une de l’autre tout au long de notre existence. Lors de mon arrivée, en 1955, les deux cadettes sont âgées de quatre et cinq ans. Un jour, les coquines ont fouillé dans mes affaires et trouvé mon médaillon ovale contenant l’unique cliché que je possède de mon père disparu, avec une mèche de ses cheveux. À mon retour de l’école, je découvre la photo déchirée en plusieurs morceaux.

La maman, très permissive, ne gronde pas les fillettes. En revanche, elle demande à l’aînée de retrouver les morceaux et de les coller sur du papier kraft.

Quelque temps après, je rends visite à des immigrés italiens dans le cadre de mes activités religieuses au sein de l’Armée du Salut. L’un d’eux, n’ayant pas les idées aussi pieuses, tente de profiter de la situation. C’est sans doute chez lui que j’ai oublié, en m’enfuyant, un petit Nouveau Testament en italien à couverture de cuir noir. Dedans, j’avais glissé la photo de mon père…

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En 1991, ma famille adoptive organise une fête pour les 75 ans de Mme de Rougemont, et je participe bien évidemment aux préparatifs. Je suis partie vers Neuchâtel à vélomoteur, pour aider Claire à déballer la vaisselle dans le local loué pour l’occasion. En route, je me suis arrêtée à la Croix-Rouge pour y déposer des vêtements dont je m’étais lassée et chiner un peu.

Il y avait, en plus des vêtements et des jouets, deux rayons de livres d’occasion. Je m’approche et découvre le Nouveau Testament égaré des dizaines d’années auparavant. Et à l’intérieur, plusieurs papiers dont la photo reconstituée de mon père. C’est l’un des plus grands miracles de ma vie. Durant trente-cinq ans, ce livre a voyagé jusqu’à retomber dans mes mains.

La vendeuse, à qui je raconte l’épopée, me conseille de confier le cliché à un photographe afin qu’il le retravaille et l’agrandisse. Agrandissement que je conserve précieusement encore aujourd’hui.

J’ai donc réussi à avoir mon bac, n’en déplaise à Tante Lilette. Je poursuis ma formation à l’école normale et trouve une place d’institutrice au Val-de-Travers, puis à La Chaux-de-Fonds, tout en collaborant avec l’Armée du Salut. Après quelques années d’enseignement, je quitte La Chaux-de-Fonds pour entrer à l’école d’officiers salutistes de Berne et devenir missionnaire au service de cette organisation.

C’est une formation extrême. Beaucoup d’élèves font des dépressions ou abandonnent. On nous pousse, par exemple, à rompre avec nos amis, car le temps passé avec ceux-ci est considéré comme du temps volé à Dieu et aux humains qui ont besoin de nous. Mais un malentendu déjoue mon projet de partir comme missionnaire en Afrique, et je réintègre l’enseignement.

La pénurie d’enseignants me permet de choisir l’endroit où je veux travailler : ce sera le village de Cernier, situé entre La Chaux-de-Fonds, où je participe aux activités salutistes, et Neuchâtel, où j’ai l’idée de poursuivre mes études. La foi devient l’axe cardinal de ma vie.

Un week-end de la fin des années 1960, en rendant visite aux anciens jardiniers de Burtigny, je rencontre le mouvement de la Société des Amis, les quakers. Mes amis se rendent en effet à leur grand rassemblement. Je les suis, curieuse, en simple visiteuse. Quel contraste avec les cultes salutistes qui célèbrent Dieu à coups de fanfares et de chants accompagnés de guitares, de tambourins et d’alléluias retentissants ! Je suis chaleureusement accueillie. Silence et paix m’envahissent, et je suis immédiatement conquise par cette quiétude propice à communiquer avec le divin. Je deviens membre des quakers en 1967 et m’y épanouis dans une atmosphère dépourvue de dogmatisme et de contraintes. Je mets également à la disposition des Amis mes talents de traductrice et d’interprète.

Depuis l’enfance, l’une de mes prières à Dieu est :
« Donne-moi de la bonté. Fais que mon cœur en soit rempli. »
Je pense que ma prière a été exaucée.

Un élément majeur me laisse l’espérer : je n’en ai jamais voulu à mon beau-père pour ses abus et sa maltraitance. Cette prière m’a également ramenée vers ma mère biologique, des décennies plus tard. Voilà quelques années que je lui rends visite régulièrement. J’éprouve une certaine affection pour cette vieille dame de cent-quatre ans.

Je n’oublie cependant pas tout ce qu’elle m’a fait endurer. Elle-même semble effrayée à l’idée que j’aborde le sujet. Elle me parle volontiers de ma famille allemande, de mes ancêtres, mais évite judicieusement tout ce qui pourrait nous amener à parler de mon enfance. Depuis que son mari athée est décédé et qu’elle loge dans des homes où la religion est bien présente, je pense qu’elle espère en Dieu. Peut-être sommes-nous enfin parvenues à créer un lien apaisé, ensemble.

Sigrid Bieri

par Sigrid Bieri

Originaire de Dresde où elle naît à la toute fin de l’année 1936, Sigrid Bieri grandit dans l’Allemagne en guerre, dans le feu et le sang des terribles bombardements de la ville, avant de se réfugier en Suisse où elle est placée. Son enfance est rude, marquée par les maltraitances terribles pratiquées à l’orphelinat. Elève appliquée, elle parvient malgré les épreuves à poursuivre des études et devient institutrice. Engagée un temps dans l’Armée du Salut, elle trouve finalement sa voie spirituelle chez les quakers, dans un environnement paisible qui correspond à son désir de liberté intérieure. La musique, découverte dès l’orphelinat, reste le fil conducteur et salvateur de sa vie. A près de 90 ans, vivant dans un home à Neuchâtel, Siegrid Bieri a conservé sa voix lumineuse et claire et continue de nourrir sa passion pour la musique. Au soir de sa vie, elle a retrouvé un lien apaisé avec sa mère centenaire, malgré les blessures de l’enfance. Ce texte s’inspire du travail de mémoire recueilli par Caroline Mauron pour le compte de l’association Agir pour la Dignité, qui a aimablement mis le texte à la disposition de Sept.

La suite de cette histoire est payante.

Abonnez-vous

Et profitez d'un accès illimité au site pour seulement CHF 7,00  /mois.

Vous avez déjà un abonnement? Connectez-vous!
Voir nos abonnements

Achetez cet article

Dès 2 francs, fixez vous-même le prix pour accéder à ce récit et soutenez-nous sans engagement.

Paiement rapide et sécurisé avec Stripe

se connecter avant de poursuivre

Déjà abonné?

Connectez-vous afin d'accéder à ce contenu.

Tous les hashtags

Inscrivez-vous à nos lettres d'information

Inscrivez-vous à nos lettres d'information et lisez un extrait gratuit de nos récits lors de leur mise en ligne. Tenez-vous également informer de la sortie de chacun de nos mooks et de nos livres.

Nos partenaires

Union des éditeurs de voyage indépendants

Union des éditeurs de voyage indépendants

Les meilleurs éditeurs de voyage du monde

Association Films Plans-Fixes

Association Films Plans-Fixes

Réalisation de portraits filmés de personnalités connues ou non de Suisse romande

Le Livre sur la Place

Le Livre sur la Place

Principal festival littéraire de la rentrée se tenant à Nancy

Fondation Aventinus

Fondation Aventinus

Soutient la diversité médiatique en Suisse romande

Baiutti

Baiutti

Le bâtisseur contemporain

BCF

BCF

La banque cantonale de Fribourg

Canton de Fribourg

Canton de Fribourg

La culture au service des Fribourgeois

Canton de Vaud

Canton de Vaud

La culture au service des Vaudois

DIMAB

DIMAB

Votre partenaire BMW, MINI et ALPINA pour Vaud, Valais et Fribourg

Events Sugiez

Events Sugiez

Créateur d’espaces de fêtes

Fondation Fabrizio Calvi

Fondation Fabrizio Calvi

Promouvoir le journalisme d’investigation

Fondation Jan Michalski

Fondation Jan Michalski

Pour l’écriture et la littérature

Fotostiftung Schweiz

Fotostiftung Schweiz

Préserver le patrimoine photographique suisse

Histoire et cité

Histoire et cité

Festival romand qui interroge les enjeux historiques contemporains

InForm

InForm

Association dédiée à l’intelligence informationnelle

Journal La Motta

Journal La Motta

Découvrir chaque été Fribourg, autrement

Keystone-ATS

Keystone-ATS

L’agence de presse suisse

Kompreno

Kompreno

Le meilleur du journalisme européen

La nuit de la photo

La nuit de la photo

La Chaux-de-Fonds défend la photographie 

La Semeuse

La Semeuse

Café torréfié à 1000 mètres d’altitude

Les Journées photographiques de Bienne

Les Journées photographiques de Bienne

Festival explorant les nouvelles perspectives de l’image

Morand Constructions Métalliques

Morand Constructions Métalliques

Les experts du métal depuis 1899

Musée gruérien

Musée gruérien

Musée dédié à la culture et à l'histoire de la Gruyère

OLF

OLF

Office du livre de Fribourg

OIKOS & CO SA

OIKOS & CO SA

Cabinet de conseil en financements spéciaux

Photo Basel

Photo Basel

Foire d'art dédiée à la photographie 

Photo Elysée

Photo Elysée

Musée cantonal Vaudois pour la photographie

Raboud Group

Raboud Group

Agencement d’intérieur basé à Bulle

CO 2

CO 2

Saison culturelle CO2 de la Gruyère

Rollin

Rollin

Agence de développement web

TBB

TBB

Scène culturelle majeure d’Yverdon-les-Bains

Vigousse

Vigousse

Hebdomadaire satirique suisse romand

Ville de Lausanne

Ville de Lausanne

Service bibliothèque et archives

Payot libraire

Payot libraire

Grande librairie suisse, indépendante et engagée, au cœur de la vie culturelle romande