Retrouvez ce récit dans Sept mook #52, Moi, Anne Bonny, femme d'abordage
Je suis née en février 1974. Je ne sais pas comment la grossesse de ma mère s’est passée ni comment je suis venue au monde. Ma petite sœur Linda me suit d’un an et demi. Je ferai de mon mieux pour la protéger de ce monde dans lequel elle va grandir. Ma mère, que j’appellerai Colette, est de 1954. Elle a des cheveux bruns très courts, façon garçonne. Derrière de grosses lunettes, elle a ce regard des gens en colère, les yeux bruns injectés de sang. Elle est très amoureuse d’un homme qui prend la fuite à peine a-t-il appris qu’elle est enceinte. Deux mois après ma naissance, elle épouse celui que je devrai appeler papa et qu’elle a rencontré dans un bar, devant une bière. Je vais le nommer Gustave, quarante-quatre ans à l’époque. Une ombre dans le tableau familial auquel il ne participe pas. Pas très grand, avec un ventre rond, les yeux bruns et peu de cheveux, il a toujours une cigarette au bec et aime jouer à des jeux d’argent dans les bistrots. Ce chauffeur de poids lourds passe d’un emploi à l’autre, dilettante, souvent sur la route. Je garde le souvenir de ses vieux pantalons beiges qui sentent le cambouis et de ses tee-shirts aux auréoles nauséabondes sous les bras, avec des mains noires de crasse, des orteils aux ongles très longs. Sa chevelure est tellement grasse qu’elle se plaque sur la tête, sa moustache et sa barbe mal entretenues encadrent une bouche pleine de dents jaunies par la cigarette et la saleté. L’autre grand personnage de mon histoire, c’est Blacky, mon petit chien noir avec sa petite tache blanche sur le poitrail et le regard malicieux. Il est mon ami loyal et fidèle, un croisé terre-neuve court sur pattes au cœur aimant, né le même jour que moi. Il m’accompagne partout, lèche mes blessures quand je me fais tabasser, et se couche contre moi pour sécher mes larmes. Parfois, on partage la même gamelle : une croquette pour lui, une pour moi. Il est mon loup noir, mon protecteur.
J’ai grandi dans un appartement de trois pièces et demie, au troisième étage d’un immeuble de Moudon. Je partage ma chambre avec ma sœur, dans laquelle se trouvent deux lits face à face, une armoire en bois et un bureau. Il y a un salon avec le grand meuble jonché de babioles qui ne servent à rien; au-dessus, une cage à oiseaux qui retient prisonniers deux calopsittes, une table rectangulaire en bois, quatre chaises, un canapé troué par la cigarette. Et puis, il y a encore le désordre indescriptible des réduits et la chambre de mes parents jonchée de bouteilles de bière vides. Enfin, la cuisine avec une table ronde, une cuisinière à la graisse tenace où nos doigts restent collés, un vieux meuble de rangement et un frigo toujours vide. Un lapin et un cochon d’Inde cohabitent dans une cage du couloir, pas très loin d’un congélateur et du clou où une tapette à tapis est accrochée bien en évidence. C’est le jouet favori de ma mère, et il fait très mal à mon corps. Elle se défoule si fort qu’elle en fait parfois éclater le manche.
Je remonte dans mes souvenirs, et celui-ci m’apparaît parmi les premiers. J’ai deux ans et quelques mois, j’accompagne ma maman avec ma petite sœur au supermarché pour faire quelques courses. J’ai très froid aux mains et, à mon âge, je ne sais pas distinguer ce qui est bien ou mal. Je suis ma mère dans les rayons et je lui montre des moufles de couleur rose avec un dessin de Minnie dessus. Sans même un regard, elle m’ordonne de les reposer. Je suis triste de sa réaction, je pleure, ce qui l’agace fortement. Mais elle s’en fiche, elle préfère ma sœur. On continue d’avancer dans ce magasin, je pleure sous le regard des clients attristés ou énervés. J’ai mis les moufles dans ma poche, sans savoir que je n’en ai pas le droit, qu’il faut les payer, j’ignore ce que c’est que l’argent. On arrive à la caisse, l’employée très gênée demande à ma mère de lui rendre les moufles. Elle m’explique gentiment qu’il ne faut pas mettre des articles dans ma poche, mais elle n’a pas le temps de finir que ma mère commence à l’insulter. La pauvre caissière essaie en vain de la calmer.
– Elle est encore petite, expliquez-lui, elle ne comprend pas.
Ma mère, dans une colère noire, m’attrape par les cheveux, me traîne dehors, devant le regard horrifié des clients. Je hurle de douleur, je suis à terre, ballotée comme un paquet, sans défense. Elle me bat à coups de pied et me donne des claques sur le visage, devant la foule médusée qui s’est formée. Personne n’ose rien dire ni faire, probablement de peur d’aggraver la situation. Le calvaire se termine enfin pour moi, j’ai le nez en sang et mon pantalon est troué. Elle me soulève par ma capuche, mes pieds ne touchent plus le sol, elle me relâche, je tombe sur mon poignet. J’ai très mal, mais la douleur que je ressens n’est rien comparée à ma peine. Elle me soulève de nouveau violemment, me pose par terre sans ménagement, attrape mon menton.
– Ferme ta gueule, sinon je t’en colle encore une. Si tu pleures, je te gifle et tu recevras encore une volée, je ne veux plus t’entendre de la journée, sale gamine de punaise.
Elle récupère la poussette et s’éloigne du magasin. J’avance les yeux baissés, je retiens mes larmes, je suis les pas de ma mère qui ne me regarde pas, ne me parle pas. J’ai affreusement mal partout. Je regarde les roues de la poussette où ma sœur dort paisiblement. Nous voilà arrivées à la maison. Je suis punie pour avoir mis dans ma poche ces fameuses moufles, mais là j’ai le malheur de la regarder dans les yeux. Elle m’attrape, me jette contre le mur, je suis presque assommée, je m’enfuis pleurer dans mon oreiller.
J’ai trois ans, ma mère a un verre d’alcool dans le nez. On part faire une balade en famille, mais elle rate une marche qui lui vaut un pied dans le plâtre. Durant un temps, elle ne peut plus me persécuter quand on est dehors, j’en profite pour la faire suer. Je parle bien pour mon âge, j’ai une énergie et une envie de vivre énormes. Mais pas de chance pour moi, je ne la vois pas venir et elle m’attrape avant de me rouer de coups avec l’une de ses béquilles. Ça fait rire mon père qui continue à fumer sa cigarette. Mon petit cœur se brise de jour en jour. Je ne suis touchée que pour être frappée. Malgré cela, je me relève à chaque fois, une force intérieure m’aide à me remettre debout. Je m’accroche, je pense aux paroles que mon grand-père adoré me chuchote à l’oreille à chaque fois que je le vois. Il me parle de ce loup que j’ai en moi. Je ne suis qu’une enfant, je ne comprends pas ce qu’il me dit. Je veux juste qu’on s’occupe de moi, qu’on m’aime, les bisous me manquent. Je suis le vilain petit canard, mais j’ai à manger et je suis au chaud.
J’ai quatre ans quand j’entre à l’école maternelle. Je vais enfin jouer et me faire des amis, sortir de cet appartement de malheur. Je ne parle pas et ne réponds pas à la maîtresse. J’ai trop peur qu’elle ne me frappe quand elle pose ses yeux sur moi. Ça l’agace, car elle croit que je me fiche d’elle. En fait, je suis terrifiée. Elle s’en plaint à ma mère et les ennuis recommencent. J’apprends à grandir avec la peur de son regard méchant.
J’ai six ans, je connais l’alphabet, les chiffres, les lettres, j’aime écrire, je m’occupe aussi de Linda. Nous sommes souvent livrées à nous-mêmes. J’ai faim, je ne mange pas tous les jours, contrairement à ma petite sœur. Un jour, elle aussi a très faim et le frigo est vide. Je dois trouver une solution. Je croise notre voisine de palier, une gentille dame âgée qui me demande si je vais bien. Je lui dis que j’ai très faim et qu’on n’a rien, que ma sœur doit se nourrir, et que je ne sais pas où est ma mère. Elle me donne quatre pommes de terre, que je pèle et cuis. Depuis ce jour, je sais le métier que je vais exercer plus tard, et je le dis à tout le monde autour de moi : je serai cuisinière pour préparer à manger à tous ceux qui ont faim.
L’année suivante, ma sœur entre aussi à l’école, je continue à me débrouiller pour arriver à nous mettre quelque chose dans le ventre quand ma mère est incapable de cuisiner. L’alcool la ravage. Elle tombe souvent. Je me fais battre tous les jours, je suis mal nourrie, affamée, les autres enfants sont méchants et le regard des adultes me pèse. Il m’arrive de m’arracher les cheveux, de me mutiler. Comment arriver à me sortir de cette galère en gardant la tête haute, tout en cachant mes blessures et les marques reçues la veille par cette tapette, qui est là, posée sur le clou de ce mur, comme si elle me fixait en attendant d’exploser sur mes chairs tendres ? Comment arriver à garder la tête sur les épaules et l’envie d’avancer dans ce monde cruel sans vouloir en finir ? Ma sœur mange plein de yaourts, elle a droit à ce qu’elle veut. Je la regarde, j’ai tellement faim. Je n’ai que mes yeux pour contempler cette matière blanche et onctueuse qu’elle dévore, mon nez pour sentir le doux parfum de fraise. Je vais me contenter de manger discrètement les croquettes du chien. Il m’arrive de manger de la viande spéciale pour les animaux que ma mère ramène de la boucherie pour Blacky, souvent du poumon de bœuf qu’on lui donne. Quand elle est absente, je croque dedans, le sang dégouline le long de mon cou, sous mes vieux vêtements puants et trop petits. C’est immonde à manger, mais au moins j’ai un petit quelque chose dans le ventre.
Chez nous, on n’a jamais de beurre, parfois on a droit à du lait, de temps à autre, du cacao qu’on boit avec de l’eau, ce n’est pas très bon, mais j’ai tellement faim que je trouve ça délicieux. Une fois, ma mère achète de la confiture de fraise. J’y suis allergique. Elle le sait et c’est la raison pour laquelle elle préfère ce parfum, pour que je ne puisse pas en manger. Qu’importe ! J’engloutis le pot entier, à la petite cuillère. Une violente éruption cutanée me couvre bientôt qui me fait gratter jusqu’au sang en gonflant comme une baudruche. Elle a quand même pitié et m’emmène, très en colère, chez le médecin.
– Tais-toi, je ne veux plus que tu parles, ferme ta gueule, regarde par terre et ta gueule putain de gamine, ne tente même pas de lever tes yeux, car crois-moi que tu vas apprendre à voler et tu t’en souviendras toute ta vie.
À sept ans, je fais une grosse dépression. Cette fois, je suis hospitalisée, sous perfusion, avec un produit pour me détendre, me faire dormir. Je résiste, ils augmentent la dose, mes yeux se ferment. Je ne sens plus mon corps, peut-être que je suis en train de mourir, enfin libérée de mon calvaire. On me garde quinze jours, je ne comprends pas ce qui se passe ni ce que je fais ici. Tout le monde est si gentil avec moi, le personnel soignant me pose plein de questions, je dois même dessiner ma famille. On me demande ce que j’ai fait pour me retrouver dans un tel état et d’où viennent toutes ces marques sur mon corps. Je réponds juste que je tombe, je ne veux pas qu’ils sachent que je suis le souffre-douleur de ma mère. Je me mets en gestes de protection quand on s’approche trop près de moi, je place mes bras devant mon visage, ma tête entre mes jambes. Je n’ose rien dire, car ma mère me répète tout le temps :
– Si tu parles, je te tue.
Mais regardez mes yeux, essayez de deviner ma détresse à travers mon regard, aidez-moi ! L’assistance sociale revient voir mes parents pour essayer de comprendre, ma mère lui raconte que je ne suis qu’une sale gamine invivable, désobéissante, et que je fais du mal à ma sœur. Je ressors de l’hôpital, apaisée, mais avec cette boule au ventre, ce pincement au cœur chaque fois que ma mère me jette un coup d’œil, croise mon regard ou tout simplement m’appelle. Personne ne m’a aidée à l’hôpital et pourtant, ils ont tout vu.
Un jour, ma mère fait à manger, ça arrive parfois, mais ce jour-là, elle décide de cuisiner tout ce que je déteste. Elle a ce rire de travers qui ne m’inspire rien qui vaille, quand je sens une drôle d’odeur envahir mes narines. C’est une soupe aux pois. Je me force à essayer d’en avaler une ou deux bouchées. Mais là, c’est une purée jaune, moitié brûlée, je n’y arrive pas, j’ai envie de vomir. Ça la fait rire de me voir pleurer devant mon assiette, l’estomac retourné par la faim. Ses yeux marron transpercent les miens.
– Tu ne veux pas manger ? Pas grave, ne mange pas, je m’en fiche royalement, c’est ton souci, pas le mien, espèce de charogne de gamine.
Elle prend mon assiette avec la cuillère à soupe dedans et la range dans le frigo. Ma sœur, bien sûr, n’en a pas mangé, car elle n’aime pas, elle non plus. Elle grignote un morceau de pizza qui sent vraiment bon. Le soir, maman réchauffe cette fameuse purée de pois, tandis que le reste de la famille se régale de spaghettis bolognaise. Je sens cette bonne odeur, qui réveille mon estomac qui gargouille, j’adore les pâtes et j’ai tellement faim. Mon père ne réagit même pas. Elle, elle me regarde, je vois derrière ses grosses lunettes qu’elle prépare une méchanceté gratuite, je connais ce regard :
– Tu vas avoir des spaghettis bolo, pas de soucis, donne ton assiette.
J’en ai l’eau à la bouche. Alors elle me sert effectivement des spaghettis, qu’elle dépose dans la mixture de pois brûlée, en prenant soin de bien tout mélanger. Je n’ai rien pu manger. Vingt-quatre heures sans rien dans le ventre. J’ai envie de pleurer.
je retiens mes larmes. Elle remet mon assiette au frigo et, le lendemain midi, surprise, j’ai à nouveau cette fameuse bouillasse qui donne plus envie de vomir que de manger. Sur la table, elle dépose une casserole d’où une odeur horrible s’échappe et vient envahir mes narines, elle me regarde et me lance :
– Donne ton assiette.
Et elle pose un pied de porc au madère, bien gluant sur le dessus des spaghettis, avant de le mélanger au reste. Je ne peux pas, je sens que je vais vomir tout ce que je n’ai pas dans le ventre, mais il ne faut pas, je dois résister. Elle me fixe, j’ai peur, je regarde mes cuisses. Pas d’affrontement, surtout.
– Tu ne veux pas manger ?
– Non.
Elle prend mon assiette avec violence et m’ordonne de disparaître hors de sa vue. Je me réfugie à toute vitesse dans ma chambre, au coin, en mode protection. Elle va probablement venir me battre. Je ne l’ai pas revue de l’après-midi, je suis punie, je n’ai pas le droit de sortir. Le soir, une bonne odeur de hachis parmentier réveille à nouveau mon estomac, je regarde ma sœur qui mange son assiette avec plaisir, j’attends avec impatience mon repas, mais j’ai le droit encore à cette assiette de touillage de nourritures. Elle y colle encore du hachis parmentier sur ce pied de porc dégoulinant de gras, mélangé aux restes de pâtes et de soupe. Elle est vraiment cruelle, j’ai tellement faim. Ma sœur, assise à côté de moi, ne lève pas les yeux. Cette torture dure trois jours, les plus longs pour mon petit ventre. En cachette, j’ai pris et mangé du pain sec, mais je n’ai eu que ça à me mettre sous les dents ; il ne faut même pas que je pense à fouiner dans les placards ou le frigo, ma mère est aux aguets. C’est ma sœur qui s’est fait un plaisir de me dénoncer et, comme ma mère ne travaille pas pour le moment, je suis prise au piège, je vole à travers la chambre pour avoir osé grignoter du pain sec. Elle a tout cadenassé, je ne peux rien prendre. Je me contente de boire l’eau du robinet.
Dans mon assiette, les aliments ont moisi. Elle a dû se résoudre à jeter son contenu. J’ai survécu à ça, je n’ai pas craqué, ce qui l’a mise encore davantage en colère. Je suis souvent au pain sec et à l’eau. Il peut lui arriver, quand elle est sobre, de me chauffer un peu de lait coupé à l’eau, c’est presque du luxe, elle y dépose des morceaux de pain sec qui vont gonfler et se ramollir. Ce n’est pas bon, je dirais même infect, mais j’ai un petit quelque chose dans mon estomac qui crie souvent famine. Je n’ai plus de force. Le frigo est pourtant exceptionnellement rempli de yaourts de toutes sortes, mais je n’y ai pas droit, tout est réservé exclusivement à ma sœur. Je me suis résignée à ne plus m’approcher de ce frigidaire.
Je suis au centre commercial, j’ai commis un vol, je sais que c’est interdit, pourtant cela ne m’a pas empêchée de glisser à l’intérieur de ma veste une plaque de chocolat. Je suis sortie sans me faire attraper par la caissière ni par la sécurité du magasin. Une fois dehors, loin du supermarché, j’ai englouti cette tablette sans vraiment la déguster ni prendre le moindre plaisir, juste pour retrouver un minimum de force, survivre. J’ai si faim que j’y retourne quelques jours plus tard. Les caméras de surveillance filment, on voit bien ce que je fais, les habitants connaissaient ma situation. Le vigile se place à côté de moi lors de ma sortie du magasin, il me fixe, je continue à avancer les yeux baissés, j’avance, il me laisse partir. Ma sœur pleure tellement, elle aussi a faim et je n’ai pas de solution pour elle. Je recommence encore une fois en prenant du chocolat et des bananes. Je sors, une fois de plus, sans souci. Ma sœur réclame encore et encore à manger. Je l’embarque avec moi. Nous voilà dans le magasin, je prends des bananes, des petits gâteaux, du chocolat et des glaces, mais cette fois-ci, le vigile se met en travers de mon chemin :
– Ce n’est pas la première fois que tu voles, tu sais que c’est interdit, je vais devoir appeler ta mère.
– S’il vous plaît, non, promis, je ne recommencerai plus. Tenez, je vous redonne tout, ne l’appelez pas, pitié, elle va me tuer, mais ma sœur a très faim.
– Que racontes-tu là ?
En larmes, je me mets à genoux devant lui, je le supplie de ne pas appeler mes parents et de ne pas me cogner. Il me relève et me fait promettre de ne pas recommencer. Une cliente a vu toute la scène, elle paie la marchandise que j’ai volée pour que nous puissions manger et nous invite à manger une pizza chez elle. Ma mère, que j’ai cru absente, n’est au courant de rien, nous sommes censées être à l’école. Mais ce jour-là, pas de chance, elle est à la maison et nous attend. À treize heures, je prends ma sœur par la main, je remercie cette gentille dame et nous partons en direction de l’école. J’ai l’estomac plein, je suis souriante et heureuse. Soudain, je vois au loin ma mère, rouge de colère, qui s’approche à pas de géant. Je lâche la main de Linda, je lui dis de courir le plus vite possible à l’école sans se retourner. Je sais ce qu’il va m’arriver, alors je me mets à courir aussi, je suis convaincue d’être plus maligne qu’elle, j’imagine qu’elle ne me rattrapera jamais, alors je me cache derrière un buisson le temps qu’elle se calme. Elle est moins bête que je ne le pense sur ce coup-là et me déniche, je suis prise au piège, je passe un sacré mauvais quart d’heure.
Pourquoi les services sociaux, la police, les habitants, l’école, le bon Dieu, qui voient ce triste spectacle et connaissent la situation, ne bougent pas, ne disent rien, détournent le regard ou tout simplement ont-ils peur de ma mère ? J’entends des murmures s’échapper de leur bouche : au moins on a un toit sur la tête, on est au chaud avec des vêtements. Je ne veux plus aller à l’école, il y a trop d’enfants qui se moquent de moi, je suis la risée du préau, la clocharde, celle qu’on appelle « la fille de l’alcoolique », qu’on dit de ne pas toucher au risque de voir ses doigts tomber. Malgré cela, je vais en classe, les yeux baissés, je me faufile au fond, derrière tout le monde, je me cache derrière ma trousse, je fuis le regard de tous ces yeux qui me fixent quand la maîtresse m’interroge. Elle cesse de m’interroger afin d’éviter les moqueries. Je veux juste être comme les autres, parler, jouer, apprendre, rire, mais je suis loin de tout ça. Je passe mon temps à me dissimuler, à courir pour éviter ces gamins qui me mettent mal à l’aise. Je dois faire mes devoirs, je veux prouver que, malgré tout ça, je peux apprendre.
Ma mère prend un malin plaisir à arracher, à déchirer, gribouiller mes devoirs, mes livres. Elle espère une raclée de la maîtresse afin d’être convoquée et, une fois de plus, avoir l’occasion de me mettre une dérouillée en public. Battue, mal nourrie, avec des vêtements troués et trop petits, sale, j’affronte le monde de l’éducation qui décidera enfin, en accord avec le directeur de l’école, les services sociaux, ma maîtresse et mes parents, de me placer dans une école spécialisée.
Je monte dans le minibus qui vient me chercher et m’emmène dans le vieux bourg, situé dans les hauts de Moudon, là où se trouve cette nouvelle institution. Ce n’est pas un endroit comme les autres, les enfants sont malentendants, sourds ou muets, aveugles ou malvoyants. Je n’ai rien à faire ici, mais c’est probablement la seule solution que les adultes ont trouvée pour éviter un drame. Un soir, ma mère est tellement alcoolisée, elle me fixe et monte les tours alors que je ne dis pas un mot. Elle retourne mon sac d’école, déchire mes devoirs, mes livres et, sous la menace de la tapette, veut m’obliger à enregistrer des mots qu’elle me dicte : que je ne veux plus aller dans cet établissement, que je veux rester auprès de mes parents. Je refuse, je suis bien là-bas, il n’y a pas de cris, ni d’enfants qui me jugent, les adultes écoutent et prennent le temps de m’expliquer ce que je ne comprends pas. Je suis terrorisée, je me mets très vite en mode protection, je reçois une baffe, celle qui fait bien mal à t’en décoller la tête. Pour finir, je lis la gorge serrée les mots écrits sur ce vieux bout de papier posé sur la table du salon, même mes calopsittes ne chantent plus, comme pour me dire de le faire pour être tranquille après. Une fois l’enregistrement en main, elle s’empresse d’appeler l’assistance sociale et lui raconte les pires méchancetés et mensonges : « Ma fille refuse de faire ses devoirs, elle a déchiré ses livres, elle est invivable, elle me fait peur, faites quelque chose, elle veut rester avec nous, mais elle me rend dingue et j’ai tout enregistré. »
Je suis toujours dans cette école, mais les choses vont changer, probablement à cause de l’enregistrement. Je vais y rester en pension la semaine entière, nuit et jour, avec une rentrée possible le week-end pour autant que ça se passe bien avec mes parents. Ce n’était pas prévu, je ne comprends pas et j’ai l’impression qu’on me punit : malgré tout, j’aime mes parents et Blacky me manque. La première nuit est difficile. La surveillante m’entend gémir et pleurer, elle vient me consoler et me fait un bisou. La sensation est magique. Elle m’explique que tout va bien se passer, que je suis en sécurité ici, personne ne me fera de mal. Elle me caresse le front et me refait un bisou, j’aime beaucoup, mais je me méfie, cherche le piège. Malgré la tristesse, je me suis endormie et, le matin, je me prépare comme tous les autres élèves, je vais passer une journée ordinaire à l’école. Je suis entourée certes d’enfants malvoyants ou malentendants, mais je commence à me sentir bien. Arrive le soir et je me retrouve seule dans cette chambre si silencieuse. L’éducatrice vient s’asseoir à côté de moi, elle me regarde, puis me demande comment je vais et pourquoi j’ai enregistré ces phrases. Je lui réponds en sanglots que ma mère m’a obligée de le faire et qu’elle me faisait très peur.
– Ta maman te fait beaucoup de mal, nous, les adultes, on veut te protéger des méchancetés que tu subis. Dis-moi la vérité, ta maman te frappe ?
Je la regarde, j’ai tellement envie de tout lui dire, mais la peur me poursuit :
– Non, je me fais mal toute seule, je suis très maladroite, je suis punie d’avoir désobéi et d’avoir fui ma mère quand elle m’appelle.
– Pourquoi tu me parles de tapette, précisément le bâton ?
– Je ne sais pas.
– Tu fuis quand elle n’est pas gentille ? Où vas-tu à ces moments-là ?
– Dans le cimetière en face, j’enterre les petits animaux morts que je trouve, je me cache derrière les buissons, c’est ma cachette, mais ne dis rien, c’est un secret entre toi et moi.
– Je te le promets, maintenant, pense fort à Blacky et à tes grands-parents qui t’aiment de tout leur cœur. Je te donne un ami qui veillera sur toi nuit et jour, prends soin de lui surtout, il cherche un cœur à aimer.
Elle dépose à côté de moi une petite peluche, « le kiki de tous les kikis ». Je le serre fort contre moi, je l’adopte immédiatement, mais je ne dois pas le ramener chez moi le week-end, il doit rester seul sur mon lit à attendre mon retour. Vendredi soir, je rejoins mon domicile, l’endroit où je vis le calvaire. J’ai la boule au ventre, une peur inexplicable, des tremblements, un souffle qui se coupe à chaque marche que je monte dans cet immeuble pour rejoindre l’appartement, mon souffre-douleur. C’est silencieux, comme si tout s’arrêtait pour me souhaiter bon courage. Enfin, je vais voir mon chien, ma sœur. Je suis accueillie en silence par ma mère qui me fixe. Aucun mot ne sort de sa bouche, mon père, assis dans le canapé, ne bouge pas.
Après avoir fait un gros câlin à mon chien, la larme à l’œil, je retourne à l’école en laissant derrière moi un week-end horrible. Je suis angoissée, mais soulagée en même temps. En arrivant en classe, je sais que je dois présenter mes cahiers et mes livres, mais tout est déchiré et, pour une fois, je m’en fiche. Ma mère a rendez-vous avec le directeur :
– Tu as intérêt à fermer ta gueule, car c’est de ta faute si je réagis comme ça, tu ne vaux rien, tu n’es qu’une petite merde qu’on écrase avec les pieds. Mais surtout, sache que si tu parles, je te fais la promesse de ne jamais plus me revoir, tu iras dans une autre famille.
Je passe la porte d’entrée de l’école, je baisse les yeux, je regarde le trou que j’ai sur une de mes chaussures, puis je suis stoppée par mon éducatrice. Avec ses doigts tout en douceur, elle soulève mon menton et découvre les marques sur mon visage. Ses yeux sont tristes quand les miens sont remplis de haine et de colère. Je me mets à la frapper, elle me serre les bras très fort, je hurle et pleure tant qu’une multitude de personnes s’est agglutinée autour de nous, y compris le directeur et ma mère qui s’empresse de dire :
– Vous voyez, elle est folle cette gamine.
Je suis emmenée dans ma chambre pour me reposer et me calmer. Je passe la journée assise sur mon lit à tenter de chasser cette violence et cette agitation. Je déteste les adultes, je n’ai plus confiance en eux. Je serre très fort mon kiki, il est tout mouillé de larmes. Je me sens protégée sur ce lit, personne de ma famille n’a le droit de venir ici. Je regarde par la fenêtre, la porte de ma chambre s’ouvre, mon éducatrice me demande si elle a le droit de rentrer, je réponds oui. Elle vient s’asseoir à côté de moi. Je la regarde et, contre toute attente, je lui demande pardon. Elle me répond de ne pas m’inquiéter, ici, je ne serai ni battue ni punie. Elle tient dans ses mains un paquet de pincettes à linge en bois, elle me les donne, je suis surprise de ce drôle de cadeau. Elle m’invite à m’asseoir à la table de ma chambre, alors même que je refuse le repas qu’on m’apporte. Elle commence à casser les pinces en morceaux. Je ne comprends pas ce qu’elle fait, ça m’intrigue. Avec douceur, elle me demande s’il n’a pas faim, mon kiki ? Je suis surprise par sa question, c’est une peluche. Je la regarde, je lui dis que probablement oui.
– Et toi, pourquoi tu ne veux pas manger ?
– Je ne sais pas.
– Il faut manger pour garder tes forces et grandir, mais avant, on va fabriquer une chaise pour ton kiki, pour que vous mangiez ensemble, tu veux bien ?
– Oui, je ne veux pas qu’il meure de faim à cause de moi.
Nous commençons à fabriquer une jolie petite chaise avec ces pincettes en bois, que je peins avec tout mon cœur en blanc et dorénavant, nous allons manger notre repas ensemble. Depuis ce jour, je me prends pour la petite maman qui prend soin de son kiki, je fais semblant de lui donner à manger, je le couvre et même je l’habille. Je lui raconte des histoires et lui chante des chansons. Le vendredi arrive à grands pas, je commence à devenir nerveuse à l’idée de rentrer chez moi et de passer encore un week-end horrible, je me prépare moralement. Le jour J, l’éducatrice m’emmène au bureau du directeur, je me demande ce que j’ai fait. Il me regarde et me propose de rester le samedi et le dimanche à l’école.
– Je sais que tu subis beaucoup de souffrance et de violence. Nous, les adultes, devons te protéger. Tes parents peuvent se déplacer pour te voir ici et ce sera sous surveillance. Je te demande juste d’y réfléchir.
Je le regarde, surprise. Si je ne rentre plus, je suis abandonnée ? Ma mère ne veut plus de moi ? Et mon chien, je veux le voir ! Je me mets à pleurer tellement je suis perdue. Il me dit qu’on trouvera un arrangement pour que je voie mon chien et j’accepte de rester ici le temps que ma maman se soigne.
Mes parents, certainement fâchés, ne sont pas venus durant six mois. Mais je vois mon chien très souvent. Je commence à jouer avec les autres enfants, il nous arrive de faire la fête dans la grande salle. On adore danser et faire des pitreries sur la « danse des canards ». Je suis métamorphosée.
Désormais, j’apprends bien toutes mes leçons, je suis même une excellente élève, surtout en français. J’adore les dictées, un peu moins les tables de multiplication. En revanche, je déteste l’histoire-géographie. Je suis restée dans cette école plus d’un an, j’en garde un excellent souvenir et je me suis bien remplumée. Pendant cette période de crise familiale, je n’ai pas vu mes parents. Les grandes personnes ont constaté que je vais beaucoup mieux. Au grand soulagement de tous, ils pensent que je peux réintégrer le domicile familial et que ma mère s’est apaisée. En m’éloignant vers le petit bus, je fais des signes avec ma main à tout le monde, puis je reviens sur mes pas pour serrer très fort celle qui m’a accompagnée tout au long de mon séjour. Elle me dit que, quoi qu’il arrive, je dois garder la tête haute et être plus forte que tout le monde.
Je quitte l’école où on m’a placée au bout d’un an. Je rentre à la maison, en espérant y trouver calme et tranquillité. Mais dès que j’ouvre la porte, ma mère me fixe sans un sourire, sans un mot, sans ébaucher le moindre geste. Et sans aucune raison, elle me roue de coups, me disant que c’est de ma faute si elle boit. J’ai huit ans, je veux m’échapper de tout ça, oublier ces méchantes paroles, sa cruauté, mais je suis démunie, déchirée. Les premiers mois après mon retour, plusieurs contrôles ont lieu pour voir si tout se passe bien. Ma mère noie l’odeur d’alcool en buvant beaucoup de café. Je cache sous mes vêtements les coups imprimés par la fameuse « tapette ». L’assistante sociale n’est pas dupe, je suis interrogée loin de ma mère, je suis marquée sur le visage, mais je mens pour la protéger et éviter les représailles. Je me confie à mon kiki que je cache tout le temps, j’ai peur qu’elle me le vole ou qu’elle lui fasse du mal. Pas une journée ne passe sans que je pleure ou hurle sous les frappes.
Jusqu’au jour où tout bascule. Ma sœur et moi sommes dans notre chambre, tranquillement assises sur notre lit, je joue avec mon kiki. Ma mère débarque, c’est un début d’après-midi, le soleil brille dehors, elle ferme les volets avec une chaîne fermée par un cadenas, retire l’ampoule de la lampe du plafond. Sans un mot, elle me prend des mains mon kiki, lui arrache la tête et le jette à la poubelle. Je hurle de tous mes poumons. Elle ferme la porte de notre chambre à clé, puis s’en va en nous laissant seules dans le noir. Linda est terrorisée, elle pleure, l’obscurité l’effraie. J’essaie comme je peux de la rassurer, en vain, et pour ne rien arranger, la météo change, comme si c’était, encore une fois, une mise à l’épreuve. De gros orages éclatent, le tonnerre résonne violemment, je suis pétrifiée de peur.
Prise de panique, je commence à taper de toutes mes forces avec mes pieds dans les quatre carreaux en bas de la porte de la chambre qui me sépare du jour, de la liberté, et je n’ai qu’une seule chose en tête : calmer et rassurer ma sœur, qui hurle et pleure. Je frappe et frappe encore jusqu’au moment où j’arrive à briser le verre. Je passe par le trou, je m’ouvre la jambe au passage, je déverrouille la porte, par chance la clé est dans la serrure, et je libère ma sœur qui, de terreur, a fait pipi dans sa culotte.
Je suis devant la fenêtre du salon, je regarde le cimetière, l’orage cesse enfin et laisse place au soleil. J’ouvre la fenêtre, je regarde mon couple de calopsittes, j’ouvre la cage pour les libérer et tout ce que je peux soulever avec mes petits bras, je le balance par la fenêtre, y compris les matelas de nos lits. La haine m’envahit, je venge aussi mon kiki. Ma sœur me supplie d’arrêter, mais je n’arrive pas à me contrôler, je continue jusqu’à ce que je ne puisse plus rien jeter. Le concierge qui assiste à cette scène me hurle d’arrêter. Je sais bien que quand ma mère va rentrer, je passerai un mauvais quart d’heure et, en effet, je prends une dérouillée tellement violente que j’ai bien cru en mourir. Elle me balance contre le mur, me tabasse avec la tapette au point que le sang coule et le manche se brise. Les voisins en ont assez. Une troupe de personnes s’est amassée devant notre immeuble et commence à balancer des tomates sur les volets de ma chambre pour faire stopper tout ça. Mais au-delà de cette manifestation collective, personne ne bouge le petit doigt.
Je me réfugie dans le cimetière en face de chez moi, qui va devenir ma deuxième maison pendant de longues années, une cachette avec des gens qui ne font pas de mal puisqu’ils sont morts et enterrés. Blacky, toujours présent à mes côtés, me tient chaud et me rassure. J’ai dans mes poches des croquettes si j’ai faim et de l’eau du robinet que les gens utilisent pour arroser les plantes. Parfois, j’ai tellement peur de rentrer et d’affronter ma mère que j’y passe la nuit entre deux buissons. Je vois parfois des lucioles, comme pour me rassurer dans l’obscurité. Je n’ai personne à qui parler, me confier, j’essaie juste de survivre, de me protéger de ma mère, de ma famille et des coups.
Je retourne à l’école et le calvaire recommence. Je ne peux pas ramener mes cahiers à la maison, car ma mère les déchire ; je ne peux pas apprendre mes leçons, car ma mère m’en empêche. Je suis convoquée dans le bureau du directeur, accompagnée par une élève de ma classe qui me demande ce qui se passe. Je ne sais pas ce qui me prend de lui confier :
– Ma mère est très malade, elle m’a tapée très fort, j’ai mal partout, mais ne le dis à personne.
Elle me pousse à le révéler, je lui réponds que c’est notre secret. J’arrive vers la secrétaire du directeur, qui me lance un regard désolé. Elle me demande de m’asseoir, je préfère rester debout, j’ai trop mal aux fesses. La porte s’ouvre, je me retrouve devant ce monsieur immense, cheveux noirs, voix grasse, il me regarde et me fait entrer dans son bureau. En me fixant, il me demande :
– D’où viennent ces bleus, et ton œil, regarde, il ne s’ouvre même plus, tu es blessée, il s’est passé quoi ?
Je ne vais pas lui dire qu’un morceau de bois de la tapette s’est planté dans mon œil et que je l’ai retiré. Je n’ai pas perdu la vue, j’ai juste une marque, mais c’est très douloureux, donc je garde l’œil fermé. Je reste silencieuse, le regard posé au sol, mes poings fermés, je m’empêche de parler, je m’interdis de pleurer. Il se lève, il me fait peur, il est très grand et moi si petite devant lui. S’il me souffle dessus, je tombe. Il se met à genoux face à moi :
– Parle-moi, dis-moi ce qui s’est passé, c’est quoi toutes ces marques ?
– Je suis tombée d’un arbre.
– Enlève ton pull et ton tee-shirt, je vais sortir, l’infirmière va venir t’ausculter. N’aie pas peur.
Dans les quinze minutes qui suivent, une gentille dame arrive et me parle avec tendresse, mais je ne dénonce pas ma mère, elle est malade, il faut juste qu’elle se soigne. Tremblante, je retire mon pull. Sans dire un mot, elle me passe de la crème apaisante et cicatrisante. Je la vois triste et indignée. Elle va chercher le directeur, qui reste horrifié en voyant mon corps :
– Ce n’est pas en tombant d’un arbre qu’on se fait mal ainsi, mais qui te fait subir cela, c’est tes parents ? Ici tu es protégée, rien ne sortira d’ici.