« La vie », « la scène », « le jeu » : ces mots, empruntés au vocabulaire même des enfants, renvoient tous à une seule réalité, la machinerie de la prostitution infantine, dont Gitta Sereny (1921–2012), journaliste d’investigation, met au jour les rouages dans Les enfants invisibles.
Après un an et demi d’enquête menée dans plus de douze pays, elle concentre son ouvrage sur trois territoires : les États-Unis, l’Allemagne de l’Ouest et la Grande-Bretagne. Ce sont les voix de Cassie, de Rup, de Nellie, qui finissent par faire résonner celles de milliers d’autres. Des voix espiègles et perspicaces, mais déjà bordées de lassitude. Elles disent l’intimité d’un quotidien de violences, de marchandage et d’impunité — celle de ceux qui les exploitent, mais aussi de ceux qui échouent à les protéger.
Tous ces récits commencent de la même manière : un acte de révolte contre un foyer inadéquat. La fugue, motivée par un désir de liberté que seul l’argent vite gagné semble pouvoir offrir. Sereny démêle, patiemment, les faits des fantaisies, la réalité vécue de celle imaginée. De ce travail minutieux émerge leur vulnérabilité profonde, ce besoin de sécurité et d’amour que l’art du proxénète consiste précisément à manipuler.
On comprend alors que la prostitution infantile n’est pas invisible : elle est invisibilisée. Au cœur des villes, à la vue de tous, son existence est niée par le silence collectif et par l’absence d’études — symptôme du peu d’intérêt que lui accordent les autorités.
C’est ce dévoiement du regard que Gitta Sereny s’emploie à corriger. Elle replace au premier plan la toile de fond d’une société complice et en dénonce l’hypocrisie : services sociaux débordés, police désabusée, déni familial, offre et demande en constante augmentation… Une machine qui semble impossible à enrayer.
Pourtant, la journaliste montre combien ce fatalisme condamne les enfants à renoncer à l’idée même d’une vie « normale ». Publié en français pour la première fois depuis sa parution en 1984, Les enfants invisibles porte toujours la charge de révolte qui l’anime. Sereny y raconte, en parallèle de son enquête, ses propres tentatives pour sauver certains de ces enfants. Elle confie, avec une honnêteté troublante, sa consternation et l’impuissance de l’action individuelle.
Lecteurs, nous nous retrouvons, comme elle, face à un ouvrage implacable et bouleversant. Mais, comme elle, nous pouvons choisir de garder les yeux ouverts sur ce qui, selon ses mots, « n’aurait jamais dû exister ».