Puisque nous paraphrasons dès le titre, n’en restons pas là : après Pierre Corneille, retour à l’irremplaçable (et irréfutable !) Alexandre Vialatte pour introduire le sujet du jour : le dérèglement climatique remonte à la plus haute Antiquité. En tout cas à l’Empire romain, dont les causes de l’effondrement ne se réduisent plus à celles admises jusqu’ici. C’est ce que montre le livre de Kyle Harper, Comment l’Empire romain s’est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome.
Lorsque, à la fin du XVIIIᵉ siècle, l’historien britannique Edward Gibbon publia sa monumentale Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, il ne disposait évidemment pas des outils scientifiques actuels. Rien alors pour mesurer, presque année après année, le rôle de deux facteurs déterminants : le climat, reconstitué aujourd’hui grâce aux carottages glaciaires ; et les maladies, que l’étude des ossements et des archives archéologiques permet désormais de décrypter. Ces deux facteurs, on le sait aujourd’hui, sont étroitement liés : les variations climatiques peuvent favoriser ou freiner le développement d’une épidémie, selon sa nature.
Kyle Harper, jeune historien américain né en 1979 et professeur à l’Université d’Oklahoma, offre une synthèse limpide des découvertes récentes. Il propose une compréhension nouvelle – et plus complète – de l’effondrement romain, en deux temps : d’abord au VIᵉ siècle pour sa partie occidentale, avec Rome pour capitale ; puis, plus tard, pour sa partie orientale, qui s’éteint définitivement avec la prise de l’Empire de Trébizonde par les Ottomans au XVe siècle, bien après le sac de Constantinople par les Croisés en 1204. Ce sont donc les Occidentaux, et non les musulmans, qui provoquèrent le début de la fin de l’Empire d’Orient.
La période des « jours heureux » décrite par Gibbon (99–180) correspond à l’optimum climatique romain (OCR), de 200 av. J.-C. à 150 apr. J.-C. Trois siècles de climat stable permirent à l’Empire de s’étendre, de prospérer et de mettre en place des routes terrestres et maritimes d’une efficacité remarquable. À son apogée, Rome comptera jusqu’à un million d’habitants — un chiffre qu’aucune ville ne retrouvera avant Londres au XIXᵉ siècle.
L’OCR fut suivi d’une longue période de transition (150–450), marquée par des dérèglements climatiques qui favorisèrent l’apparition d’épidémies successives : en 165, la peste antonine, suivie de la peste de Cyprien (249–262), décimèrent les populations. Tout indique qu’il s’agissait de la variole, dont la propagation fulgurante fut facilitée par l’extraordinaire réseau de communication de l’Empire.
Vint ensuite le « coup fatal » pour l’Empire d’Occident : le petit âge glaciaire de l’Antiquité tardive (450–700). De fortes éruptions volcaniques obscurcirent durablement le ciel ; pluies torrentielles et faibles émissions solaires aggravèrent la situation. Le terrain était idéal pour l’explosion d’une véritable peste bubonique. La première, la peste de Justinien, frappa de 541 à 542, puis revint par vagues pendant deux siècles. Ces épidémies accélérèrent l’essor du christianisme : les dieux anciens, impuissants, cédèrent la place à une religion de l’Apocalypse, où les milliers de morts quotidiens semblaient annoncer le jugement dernier.
Quant à la notion de « décadence », longtemps colportée par les péplums, elle est anachronique : les orgies et les empereurs excentriques appartiennent aux premiers siècles. Dans les derniers, la morale est plus rigoureuse et l’État remarquablement organisé. Les guerres aux frontières – contre les Huns, les Perses et d’autres – furent rendues plus difficiles encore par la décimation de l’armée, elle aussi ravagée par les épidémies (qui firent même reculer Attila). Avec des taux de mortalité dépassant parfois 50 %, maintenir une armée de 500 000 hommes devenait impossible. Et comment lever suffisamment d’impôts pour payer, équiper et nourrir cette armée quand la population des contribuables a été divisée par deux ? Ce sont donc davantage les germes que les Germains qui eurent raison de Rome. La ville, jadis millionnaire, ne comptera plus qu’une vingtaine de milliers d’habitants au plus fort de son déclin.
Pour ma part, j’éteins désormais le poste dès que j’entends « réchauffement climatique ». Vous, je ne sais pas, mais chez moi ce sont les oreilles que ces questions obsessionnelles commencent à échauffer ! Nier l’existence d’un réchauffement serait idiot : la Terre connaît depuis toujours des cycles naturels de chaleur et de froid, indépendants de l’humanité. Mais attribuer toute la responsabilité aux activités humaines ne l’est pas moins. Certes, elles jouent un rôle, et il faudrait être inconscient – pour rester poli ! – pour imaginer que huit milliards d’humains qui consomment et polluent sans relâche n’ont aucun impact.
Ce que montre Harper, c’est que les deux facteurs sont liés. Même à l’époque romaine, quand la planète comptait moins de cent millions d’habitants, la technologie avancée de Rome amplifiait les effets des dérèglements climatiques et multipliait leurs conséquences. Sans être « scientifique », je plaide donc pour la prise en compte conjointe des variations naturelles du climat et des activités humaines, plutôt que pour leur opposition infantile dans un stérile : « c’est pas moi, c’est l’autre ! ».