Sept Logo

www.sept.info/le-grand-silence-des-insectes

Retour
Le grand silence des insectes
La raréfaction des insectes sur les pare-brise constitue un indice empirique de leur déclin, observé depuis plusieurs décennies par les automobilistes comme par les entomologistes.© DR

Le grand silence des insectes

Depuis plus d’un siècle, des entomologistes amateurs allemands collectent, classent et observent les insectes. Leurs relevés révèlent un effondrement vertigineux des populations, y compris au cœur des réserves naturelles. Une disparition discrète qui menace toute la chaîne du vivant.

 6 minutes de lecture

Les entomologistes appellent cela « le phénomène du pare-brise ». « Vous verrez que cela parle à tout le monde. On se souvient tous du temps où les insectes venaient s’écraser sur le pare-brise », déclare Wolfgang Wägele, directeur de l’Institut Leibniz de recherche sur la diversité animale à Bonn. Aujourd’hui, les automobilistes passent moins de temps à gratter et à frotter. « Je ne suis pas quelqu’un d’émotif, avoue Scott Black, directeur général de la Société Xerces de protection des invertébrés, basée à Portland dans l’Oregon. Mais cela me fait quelque chose de ne plus voir tout ce bazar sur la vitre avant. »

Certains diront que les voitures actuelles, plus aérodynamiques, sont moins meurtrières pour les insectes. Mais, lorsqu’il était adolescent dans le Nebraska, Scott Black conduisait une Ford Mustang Mach 1, modèle de 1969, aux lignes épurées dont il était fier. « Et je n’arrêtais pas de laver ma voiture. Elle était tout le temps recouverte d’insectes. » L’entomologiste allemand Martin Sorg raconte une expérience inverse : « Je conduis une Land Rover qui a l’aérodynamisme d’un réfrigérateur, et pourtant elle n’est jamais salie. »

Ces observations n’ont rien de scientifique, mais il existe peu de données fiables sur le sort de nombreuses espèces importantes. Les chercheurs ont constaté un déclin alarmant des populations d’abeilles domestiques, de monarques et de lucioles ; mais peu d’entre eux se sont intéressés aux mites, aux syrphes, aux scarabées et aux innombrables autres insectes qui volent durant les mois chauds. « Nous sommes très doués pour nous désintéresser des espèces peu charismatiques », reconnaît Joe Nocera, écologue à l’Université du Nouveau-Brunswick.

Parmi les rares relevés existants, beaucoup proviennent de naturalistes amateurs. C’est ainsi qu’a émergé l’existence d’une série exceptionnelle de données collectées depuis les années 1980 par la Société entomologique de Krefeld, un groupe d’amateurs qui suit l’évolution des populations d’insectes dans une centaine de réserves naturelles d’Europe de l’Ouest. En 2013, ils détectent quelque chose d’alarmant : sur l’un de leurs plus anciens sites de capture, établi en 1989, la masse totale des prises a chuté de près de 80 %. Ils pensent d’abord à une mauvaise année et réinstallent les pièges en 2014. Les quantités recueillies sont tout aussi faibles. En comparant directement les échantillons accumulés sur trois décennies, ils découvrent une baisse spectaculaire des effectifs sur plus d’une dizaine de sites.

De telles pertes affectent la chaîne alimentaire. « Pour un oiseau insectivore vivant dans le secteur, cela signifie que les quatre cinquièmes de sa nourriture ont disparu en vingt-cinq ans, ce qui est faramineux », observe Dave Goulson, écologue à l’Université du Sussex. Il analyse et publie certaines de ces données. « On aimerait que ce ne soit pas représentatif, que ce soit un artefact. »

Personne ne sait si ces observations reflètent une tendance globale, mais elles offrent un aperçu unique de l’état d’espèces peu étudiées. En Allemagne, la liste rouge des insectes menacés semble peu alarmante, explique Martin Sorg, responsable de la collection de Krefeld : on déclare peu d’espèces éteintes parce qu’on en retrouve encore quelques individus ici ou là. Cela masque le fait que beaucoup ont disparu de vastes régions où elles étaient autrefois communes. Dans la région de Krefeld, plus de la moitié des vingt espèces de bourdons répertoriées au début du XXᵉ siècle ont disparu.

La Société entomologique de Krefeld observe, étudie et collecte des insectes depuis 1905. Elle a son siège dans une ancienne école du centre-ville, où les salles de classe abritent plus d’un million de spécimens épinglés, identifiés et rangés dans des boîtes, ainsi que des dizaines de millions d’autres conservés dans l’alcool. Les réserves naturelles étudiées ne constituent pas une nature intacte, mais des habitats « semi-naturels » : anciennes prairies de fauche riches en fleurs sauvages, en oiseaux, en petits mammifères — et en insectes, bien sûr.

C’est presque par hasard que la société a commencé à collecter des données à long terme. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, les autorités locales demandèrent au groupe d’évaluer les effets de différentes stratégies de gestion des réserves sur la diversité des insectes. Chaque site n’était surveillé que tous les deux ou trois ans, mais avec les mêmes pièges installés aux mêmes endroits, pour assurer des comparaisons fiables. Les pièges sont des modèles « Malaise », mis au point dans les années 1930 : des tentes de tulle noir à toit blanc muni d’un récipient collecteur dont les vapeurs enivrent les insectes avant de les faire tomber dans un bocal d’alcool.

Chaque piège ne capture que quelques grammes d’insectes par jour, soit l’équivalent de la ration d’une musaraigne — un impact négligeable. Les membres ont conservé tous les échantillons, conscients dès les années 1980 de leur valeur comme instantanés d’un monde en mutation. Certains ne sont toujours pas classés : un travail minutieux à la pince et au microscope.

Les données présentées publiquement — notamment lors d’une audition au Bundestag — sont alarmantes. La biomasse globale chute, tout comme de nombreux groupes négligés jusque-là. Les syrphes, importants pollinisateurs souvent confondus avec les abeilles, connaissent un déclin particulièrement rapide : dans une réserve, 17 291 syrphes appartenant à 143 espèces avaient été capturés en 1989 ; en 2014, au même endroit, seulement 2 737 individus de 104 espèces.

Depuis 2013, le groupe installe davantage de pièges chaque année et collabore avec plusieurs universités pour chercher des corrélations avec la météo, la végétation et d’autres facteurs. Aucune cause évidente n’émerge. Même dans les réserves où les plantes se portent bien, le nombre d’insectes baisse.

Le changement d’usage des terres autour des réserves joue probablement un rôle. « Si nous transformons tous les habitats semi-naturels en champs de blé ou de maïs, il n’y aura pratiquement plus de vie dans ces champs », note Dave Goulson. L’intensification agricole réduit les habitats à des îlots isolés. L’usage massif d’engrais favorise l’herbe au détriment des fleurs sauvages. L’éclairage artificiel perturbe les insectes nocturnes.

Les néonicotinoïdes sont aussi mis en cause. Utilisés depuis les années 1980, ils se diffusent dans l’environnement. On les pensait inoffensifs aux doses autorisées, mais ils altèrent navigation et communication des insectes. En 2017, une étude montrait qu’une exposition à seulement 1 nanogramme d’un néonicotinoïde divisait par deux le taux d’accouplement d’une guêpe parasitoïde et réduisait sa capacité à trouver un hôte.

Impossible pourtant d’établir un lien direct : « Nous n’avons pas de données sur les quantités d’insecticides dans les réserves », rappelle Sorg. Les chercheurs peinent même à savoir quels pesticides sont utilisés dans les champs voisins.

Gretchen Vogel

par Gretchen Vogel

Gretchen Vogel est une journaliste scientifique américaine installée à Berlin. Formée en biochimie, elle collabore depuis 1996 au prestigieux magazine Science, dont elle est correspondante à Berlin depuis 2001. Ses articles portent principalement sur la biologie, la santé publique et mondiale, l’environnement ainsi que les politiques scientifiques. Elle écrit également pour plusieurs médias internationaux.

La suite de cette histoire est payante.

Abonnez-vous

Et profitez d'un accès illimité au site pour seulement CHF 7,00  /mois.

Vous avez déjà un abonnement? Connectez-vous!
Voir nos abonnements

Achetez cet article

Dès 2 francs, fixez vous-même le prix pour accéder à ce récit et soutenez-nous sans engagement.

Paiement rapide et sécurisé avec Stripe

se connecter avant de poursuivre

Déjà abonné?

Connectez-vous afin d'accéder à ce contenu.

Tous les hashtags

Inscrivez-vous à nos lettres d'information

Inscrivez-vous à nos lettres d'information et lisez un extrait gratuit de nos récits lors de leur mise en ligne. Tenez-vous également informer de la sortie de chacun de nos mooks et de nos livres.

Nos partenaires

Union des éditeurs de voyage indépendants

Union des éditeurs de voyage indépendants

Les meilleurs éditeurs de voyage du monde

Association Films Plans-Fixes

Association Films Plans-Fixes

Réalisation de portraits filmés de personnalités connues ou non de Suisse romande

Le Livre sur la Place

Le Livre sur la Place

Principal festival littéraire de la rentrée se tenant à Nancy

Fondation Aventinus

Fondation Aventinus

Soutient la diversité médiatique en Suisse romande

Baiutti

Baiutti

Le bâtisseur contemporain

BCF

BCF

La banque cantonale de Fribourg

Canton de Fribourg

Canton de Fribourg

La culture au service des Fribourgeois

Canton de Vaud

Canton de Vaud

La culture au service des Vaudois

DIMAB

DIMAB

Votre partenaire BMW, MINI et ALPINA pour Vaud, Valais et Fribourg

Events Sugiez

Events Sugiez

Créateur d’espaces de fêtes

Fondation Fabrizio Calvi

Fondation Fabrizio Calvi

Promouvoir le journalisme d’investigation

Fondation Jan Michalski

Fondation Jan Michalski

Pour l’écriture et la littérature

Fotostiftung Schweiz

Fotostiftung Schweiz

Préserver le patrimoine photographique suisse

Histoire et cité

Histoire et cité

Festival romand qui interroge les enjeux historiques contemporains

InForm

InForm

Association dédiée à l’intelligence informationnelle

Journal La Motta

Journal La Motta

Découvrir chaque été Fribourg, autrement

Keystone-ATS

Keystone-ATS

L’agence de presse suisse

Kompreno

Kompreno

Le meilleur du journalisme européen

La nuit de la photo

La nuit de la photo

La Chaux-de-Fonds défend la photographie 

La Semeuse

La Semeuse

Café torréfié à 1000 mètres d’altitude

Les Journées photographiques de Bienne

Les Journées photographiques de Bienne

Festival explorant les nouvelles perspectives de l’image

Morand Constructions Métalliques

Morand Constructions Métalliques

Les experts du métal depuis 1899

Musée gruérien

Musée gruérien

Musée dédié à la culture et à l'histoire de la Gruyère

OLF

OLF

Office du livre de Fribourg

OIKOS & CO SA

OIKOS & CO SA

Cabinet de conseil en financements spéciaux

Photo Basel

Photo Basel

Foire d'art dédiée à la photographie 

Photo Elysée

Photo Elysée

Musée cantonal Vaudois pour la photographie

Raboud Group

Raboud Group

Agencement d’intérieur basé à Bulle

CO 2

CO 2

Saison culturelle CO2 de la Gruyère

Rollin

Rollin

Agence de développement web

TBB

TBB

Scène culturelle majeure d’Yverdon-les-Bains

Vigousse

Vigousse

Hebdomadaire satirique suisse romand

Ville de Lausanne

Ville de Lausanne

Service bibliothèque et archives

Payot libraire

Payot libraire

Grande librairie suisse, indépendante et engagée, au cœur de la vie culturelle romande