Les entomologistes appellent cela « le phénomène du pare-brise ». « Vous verrez que cela parle à tout le monde. On se souvient tous du temps où les insectes venaient s’écraser sur le pare-brise », déclare Wolfgang Wägele, directeur de l’Institut Leibniz de recherche sur la diversité animale à Bonn. Aujourd’hui, les automobilistes passent moins de temps à gratter et à frotter. « Je ne suis pas quelqu’un d’émotif, avoue Scott Black, directeur général de la Société Xerces de protection des invertébrés, basée à Portland dans l’Oregon. Mais cela me fait quelque chose de ne plus voir tout ce bazar sur la vitre avant. »
Certains diront que les voitures actuelles, plus aérodynamiques, sont moins meurtrières pour les insectes. Mais, lorsqu’il était adolescent dans le Nebraska, Scott Black conduisait une Ford Mustang Mach 1, modèle de 1969, aux lignes épurées dont il était fier. « Et je n’arrêtais pas de laver ma voiture. Elle était tout le temps recouverte d’insectes. » L’entomologiste allemand Martin Sorg raconte une expérience inverse : « Je conduis une Land Rover qui a l’aérodynamisme d’un réfrigérateur, et pourtant elle n’est jamais salie. »
Ces observations n’ont rien de scientifique, mais il existe peu de données fiables sur le sort de nombreuses espèces importantes. Les chercheurs ont constaté un déclin alarmant des populations d’abeilles domestiques, de monarques et de lucioles ; mais peu d’entre eux se sont intéressés aux mites, aux syrphes, aux scarabées et aux innombrables autres insectes qui volent durant les mois chauds. « Nous sommes très doués pour nous désintéresser des espèces peu charismatiques », reconnaît Joe Nocera, écologue à l’Université du Nouveau-Brunswick.
Parmi les rares relevés existants, beaucoup proviennent de naturalistes amateurs. C’est ainsi qu’a émergé l’existence d’une série exceptionnelle de données collectées depuis les années 1980 par la Société entomologique de Krefeld, un groupe d’amateurs qui suit l’évolution des populations d’insectes dans une centaine de réserves naturelles d’Europe de l’Ouest. En 2013, ils détectent quelque chose d’alarmant : sur l’un de leurs plus anciens sites de capture, établi en 1989, la masse totale des prises a chuté de près de 80 %. Ils pensent d’abord à une mauvaise année et réinstallent les pièges en 2014. Les quantités recueillies sont tout aussi faibles. En comparant directement les échantillons accumulés sur trois décennies, ils découvrent une baisse spectaculaire des effectifs sur plus d’une dizaine de sites.
De telles pertes affectent la chaîne alimentaire. « Pour un oiseau insectivore vivant dans le secteur, cela signifie que les quatre cinquièmes de sa nourriture ont disparu en vingt-cinq ans, ce qui est faramineux », observe Dave Goulson, écologue à l’Université du Sussex. Il analyse et publie certaines de ces données. « On aimerait que ce ne soit pas représentatif, que ce soit un artefact. »
Personne ne sait si ces observations reflètent une tendance globale, mais elles offrent un aperçu unique de l’état d’espèces peu étudiées. En Allemagne, la liste rouge des insectes menacés semble peu alarmante, explique Martin Sorg, responsable de la collection de Krefeld : on déclare peu d’espèces éteintes parce qu’on en retrouve encore quelques individus ici ou là. Cela masque le fait que beaucoup ont disparu de vastes régions où elles étaient autrefois communes. Dans la région de Krefeld, plus de la moitié des vingt espèces de bourdons répertoriées au début du XXᵉ siècle ont disparu.
La Société entomologique de Krefeld observe, étudie et collecte des insectes depuis 1905. Elle a son siège dans une ancienne école du centre-ville, où les salles de classe abritent plus d’un million de spécimens épinglés, identifiés et rangés dans des boîtes, ainsi que des dizaines de millions d’autres conservés dans l’alcool. Les réserves naturelles étudiées ne constituent pas une nature intacte, mais des habitats « semi-naturels » : anciennes prairies de fauche riches en fleurs sauvages, en oiseaux, en petits mammifères — et en insectes, bien sûr.
C’est presque par hasard que la société a commencé à collecter des données à long terme. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, les autorités locales demandèrent au groupe d’évaluer les effets de différentes stratégies de gestion des réserves sur la diversité des insectes. Chaque site n’était surveillé que tous les deux ou trois ans, mais avec les mêmes pièges installés aux mêmes endroits, pour assurer des comparaisons fiables. Les pièges sont des modèles « Malaise », mis au point dans les années 1930 : des tentes de tulle noir à toit blanc muni d’un récipient collecteur dont les vapeurs enivrent les insectes avant de les faire tomber dans un bocal d’alcool.
Chaque piège ne capture que quelques grammes d’insectes par jour, soit l’équivalent de la ration d’une musaraigne — un impact négligeable. Les membres ont conservé tous les échantillons, conscients dès les années 1980 de leur valeur comme instantanés d’un monde en mutation. Certains ne sont toujours pas classés : un travail minutieux à la pince et au microscope.
Les données présentées publiquement — notamment lors d’une audition au Bundestag — sont alarmantes. La biomasse globale chute, tout comme de nombreux groupes négligés jusque-là. Les syrphes, importants pollinisateurs souvent confondus avec les abeilles, connaissent un déclin particulièrement rapide : dans une réserve, 17 291 syrphes appartenant à 143 espèces avaient été capturés en 1989 ; en 2014, au même endroit, seulement 2 737 individus de 104 espèces.
Depuis 2013, le groupe installe davantage de pièges chaque année et collabore avec plusieurs universités pour chercher des corrélations avec la météo, la végétation et d’autres facteurs. Aucune cause évidente n’émerge. Même dans les réserves où les plantes se portent bien, le nombre d’insectes baisse.
Le changement d’usage des terres autour des réserves joue probablement un rôle. « Si nous transformons tous les habitats semi-naturels en champs de blé ou de maïs, il n’y aura pratiquement plus de vie dans ces champs », note Dave Goulson. L’intensification agricole réduit les habitats à des îlots isolés. L’usage massif d’engrais favorise l’herbe au détriment des fleurs sauvages. L’éclairage artificiel perturbe les insectes nocturnes.
Les néonicotinoïdes sont aussi mis en cause. Utilisés depuis les années 1980, ils se diffusent dans l’environnement. On les pensait inoffensifs aux doses autorisées, mais ils altèrent navigation et communication des insectes. En 2017, une étude montrait qu’une exposition à seulement 1 nanogramme d’un néonicotinoïde divisait par deux le taux d’accouplement d’une guêpe parasitoïde et réduisait sa capacité à trouver un hôte.
Impossible pourtant d’établir un lien direct : « Nous n’avons pas de données sur les quantités d’insecticides dans les réserves », rappelle Sorg. Les chercheurs peinent même à savoir quels pesticides sont utilisés dans les champs voisins.