Retrouvez ce récit dans Sept mook #52, Moi, Anne Bonny, femme d'abordage
Nous avons fondé l’association Agir pour la dignité le 14 mai 2014, à Fribourg, avec un but clair: donner du sens et de la dignité aux victimes des placements extrafamiliaux et autres mesures de coercition à des fins d’assistance pratiqués en Suisse jusqu’au début des années 1980.
Ce pan sombre de notre histoire, longtemps occulté, a vu des dizaines de milliers d’enfants et d’adultes arrachés à leur famille, internés sans jugement, maltraités ou contraints à des décisions irréversibles: avortements, stérilisations, adoptions forcées. Certains ont été soumis à des traitements médicaux contre leur gré ou à des conditions de vie inhumaines. On estime à plus de 100'000 le nombre de personnes directement concernées par ces pratiques abusives.
Il a fallu attendre les années 2000 pour que ces voix commencent à être entendues. Et ce n’est qu’en 2013 que la Confédération a présenté des excuses officielles pour l’injustice que ces victimes ont subie. Cette reconnaissance était nécessaire, mais elle ne suffisait pas. Nous avons donc décidé de nous mobiliser.
Dès notre création, nous avons réuni d’anciens enfants placés, adoptés ou internés, aux côtés de citoyennes et citoyens sensibles à cette cause. Ensemble, nous nous sommes engagés pour que la justice avance. Nous avons soutenu des actions concrètes, comme la récolte de signatures en faveur de l’initiative populaire dite «sur la réparation», qui demandait d’une part la création d’un fonds doté de 500 millions de francs pour les victimes, et d’autre part la réalisation d’un travail de mémoire scientifique complet.
Nombre d’enfants placés n’ont pas pu suivre de formation et ont enduré des maltraitances physiques, psychiques et/ou sexuelles qui les ont profondément traumatisés. Autant de facteurs qui ont gâché leur vie et les ont souvent précipités dans l’isolement et la précarité. Il était donc indispensable que la compensation financière soit incluse dans le processus de reconnaissance des injustices souffertes.
Cette initiative, qui a abouti en décembre 2014, a amené le Conseil fédéral à élaborer un contre-projet indirect la loi fédérale sur les mesures de coercition à des fins d’assistance et les placements extrafamiliaux antérieurs à 1981 (LMCFA), qui prévoit notamment le versement d’une contribution de solidarité de 25 000 francs par victime. Le contre-projet a été adopté par le Parlement en 2016, et la LMCFA est entrée en vigueur le 1er avril 2017.
Avec cette loi, le processus de reconnaissance et d’indemnisation était certes terminé, mais il ne s’agissait que de la première étape vers la réparation.
Beaucoup de victimes s’efforcent encore de comprendre les raisons de leur placement forcé ou de leur adoption, cherchent leurs parents… Pourquoi leurs existences ont-elles été effacées de l’histoire suisse? Bien souvent, les archives ont été détruites ou éparpillées entre différentes communes ou cantons. Reconstituer un dossier devient un véritable puzzle administratif. C’est pourquoi nous les soutenons concrètement dans leurs démarches.
Le simple fait de devoir raconter, après des années de silence, les circonstances de son placement ou de son internement à un service qui y a participé a été une démarche particulièrement difficile, voire impossible pour certaines. La plupart redoutaient l’idée de replonger dans des souvenirs douloureux ayant impacté leur vie, leur santé et leurs relations.
Ces personnes ont longtemps cru que leur histoire personnelle était uniquement liée à leur contexte familial. Persuadées que tout était de leur faute, elles ployaient sous la culpabilité. L’emprise de l’abuseur — soit les services de l’État — sur la victime explique en partie le silence.
Le refus de quantité d’entre elles d’entreprendre cette démarche auprès des autorités. Si le Conseil fédéral estimait entre 12 000 et 15 000 le nombre de victimes encore en vie en 2017, Berne n’avait reçu au 31 mars 2018 que 8 800 dossiers. Ce délai initial pour le dépôt des demandes de contribution de solidarité a finalement été abrogé en février 2020.
Au fil de nos nombreuses rencontres et entretiens avec les personnes concernées par ces mesures de coercition, certaines ont exprimé le besoin de laisser une trace de leur vécu difficile. Nous avons donc décidé de leur offrir cette opportunité en mettant notamment à leur disposition une recueilleuse de récits de vie spécialisée. Après un long travail de recueil et d’écriture, soutenu par l’Office fédéral de la justice, nous avons pu publier avec la Société d’histoire du canton de Fribourg le livre Enfances brisées – vies bousculées en 2024.
À travers ces parcours intimes de vie, souvent gardés secrets par honte, nous avons voulu rendre visibles des existences abîmées, mais résilientes, et permettre aux victimes de se réinscrire dans l’espace public. La transmission de cette mémoire — en particulier les causes et les mécanismes sociaux, politiques et institutionnels qui ont permis de telles dérives — est indispensable non seulement pour les personnes concernées, mais également pour la société dans son ensemble. Il est essentiel que la collectivité en prenne connaissance et conscience.
Il est plus que temps de reconnaître les conséquences d’une législation trop permissive, d’une insuffisance des voies de recours, d’une surveillance trop faible, voire inexistante, ainsi que des possibilités d’abus souvent ignorées par les autorités. Des leçons doivent être tirées afin d’améliorer la protection des enfants et d’empêcher que ce genre d’exactions ne se reproduisent.
Et cela commence par l’éducation. D’anciens enfants placés se rendent dans des écoles pour témoigner et dans les EMS pour sensibiliser le personnel de soins aux phobies que certains d’entre eux peuvent avoir développées: peur du noir, de la porte fermée, etc.
Notre travail de prévention et de sensibilisation de la population suisse se fait aussi à travers des projets d’exposition, comme L’art, refuge de l’enfance volée, présentée du 21 novembre au 24 décembre 2025 à l’Atelier-galerie Jean-Jacques Hofstetter, à Fribourg, ou la réalisation de témoignages filmés à destination des écoles, des enseignants et des archives nationales, pour ne rien oublier et préserver ce qui doit être sauvegardé de notre passé. Certains de ces films sont disponibles dans ce numéro spécial de Sept mook via son application de réalité augmentée.