Retrouvez ce récit dans Sept mook #52, Moi, Anne Bonny, femme d'abordage
Imaginez qu’un matin, des fonctionnaires frappent à la porte de votre appartement ou de votre maison et vous embarquent sans sommation. Ils jugent vos parents «indignes», votre famille «inconvenable». En quelques minutes, votre vie ne vous appartient plus, et aucun recours n’y changera rien. Bienvenue dans l’histoire tragique des enfants volés de Suisse. De la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1980, des milliers de mineurs ont été ainsi arrachés de force aux leurs et placés dans des foyers, des fermes ou des institutions. Officiellement «pour leur bien». La réalité fut toute autre, la plupart du temps: humiliations, coups, travail forcé, privations, faim, abus sexuels…
L’enfance volée? «C’était de l’esclavage institutionnalisé», rappelle l’historien Hans-Ulrich Jost, qui a travaillé sur les faces cachées du miracle helvétique. L’État, lui, préfère parler de «mesures de coercition». C’est plus… discret. Le jargon administratif a ce charme de savoir gommer les aspérités des vérités qui dérangent. Pendant des décennies, nous avons ainsi préféré fermer les yeux sur cette plaie béante de notre histoire commune et ne pas entendre les cris des victimes.
Il a fallu attendre le courage des premiers témoins, à partir des années 1960, pour que la vérité s’impose au silence. Lentement. Les autorités commencent réellement à reconnaître les préjudices et à présenter des excuses officielles à partir de 2010. Enfin.
Mais cela ne suffit pas, souligne le conseiller fédéral Beat Jans, qui appelle à un travail collectif de mémoire: «Nous le devons aux personnes concernées et à leur famille, bien sûr, mais aussi à la société. Pour ne jamais oublier. Pour que les générations futures puissent tirer les leçons des erreurs du passé.»
Le 51e de nos mooks que nous avons publié en octobre 2025 et les récits que vous trouvez sur notre site sous le thème «enfance volée» participent à cette mission nationale. Dans notre livre, douze rescapés y racontent avec pudeur ce que l’État leur a pris et ce qu’ils ont réussi, malgré tout, à sauver. Ils ne cachent rien. Leurs textes sont poignants, parfois maladroits, toujours honnêtes et courageux. Surtout, ils sont accablants pour la mémoire des Suisses.
Merci à eux pour leur confiance. Merci aussi aux étudiants de l’École supérieure de bande dessinée et d’illustration de Genève, qui ont mis en dessins certains de ces témoignages. Merci enfin à l’association Agir pour la dignité, qui nous a soutenus et accompagnés dans la réalisation de ce livre.
Restons vigilants: nos enfants sont ce que nous deviendrons.