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La musique à Nashville (2/4)

Camille Urso est désormais une jeune femme et une artiste reconnue. Dans ce deuxième extrait de «Je suis née au son du violon» (Ed. Infimes), Bénédicte Flye Sainte Marie raconte l’émancipation affective de la discrète surdouée, et son apprentissage de la société américaine et de ses codes.

 14 minutes de lecture
La musique à Nashville (2/4)
Camille Urso et son violon, circa 1860.  © Irvin Department of Rare Books and Special Collections, Université de Caroline du Sud

En 1856, Nashville ne se contentait pas d’aimer la musique, elle était la musique. Elle personnifiait ce Tennessee où il se disait que les premiers colons s’étaient installés sur les bords de la rivière Cumberland au son du violon, où la légende raconte également que le héros du cru, Davy Crockett, avait motivé les hommes dont il avait le commandement en maniant l’archet lors du siège de Fort Alamo pendant la Révolution texane. Nashville était devenue plus incontournable encore depuis que les immigrants européens des années 1830 et 1840 y avaient fondé des écoles de musique, des magasins spécialisés et y proposaient de véritables saisons artistiques. L’endroit semblait donc idyllique pour que Camille terrasse enfin cette mélancolie qui la suivait comme une ombre depuis la mort d’Henriette Sontag. Mais plutôt que le creuset d’un renouveau, il fut celui d’une rupture. Toute semi-gloire qu’elle était, Madame McCready avait davantage l’âme d’une commerçante que d’une comédienne. Et son mari était un triste personnage fait dans le même bois qu’elle. S’il s’était servi de la notoriété de Camille pour faire une promotion effrénée durant les semaines qui venaient de s’écouler et si deux représentations avec la troupe McCready eurent bien lieu, ce couple qui s’était bien trouvé n’était absolument pas décidé à lui verser le cachet annoncé, pas plus qu’il n’avait l’intention de puiser dans sa trésorerie pour régler leurs nuits d’hôtel pendant leur séjour. Le triste scénario auquel elle avait eu droit à son arrivée à New York quatre ans auparavant avec Feugas se reproduisait. Encore une fois, la famille se retrouvait parachutée dans une ville inconnue, sans les ressources escomptées et ni toit au-dessus de la tête. Grâce à des communications faites dans la presse, la mobilisation de ses amis musiciens et la générosité des habitants qui se cotisèrent pour les financer, un autre concert eut lieu quand même à Nashville, qui fit salle comble et donna la possibilité aux Urso de constituer une cagnotte de plusieurs centaines de dollars. Mais tel un baroud d’honneur, il fut le dernier que Camille donna avant bien longtemps.

La fatigue et les revers de fortune qui s’étaient succédé dans sa vie depuis le départ d’Henriette Sontag avaient anesthésié Camille. Elle n’aspirait qu’à une chose: se retirer, goûter à ce qu’est l’existence loin du tumulte et des voyages incessants. L’accueil qu’elle avait reçu à Nashville et l’esprit de solidarité qui s’y était manifesté la persuadèrent que c’était le bon endroit où se fixer. Lors d’une soirée musicale organisée en mai 1856 à l’Adelphi Theatre, sur la Quatrième Avenue, elle rencontra George Taylor, un pianiste établi dans la ville. Plus âgé qu’elle d’une bonne décennie – Taylor avait vingt-huit ans –, cet Anglais bon teint offrait une présence rassurante à celle qui cherchait des amarres pour s’ancrer. Quelques mois seulement après avoir commencé à se fréquenter, les deux fiancés se marièrent, avant même que 1856 n’ait tiré sa révérence. En 1857, Camille, décidément précoce dans tous les domaines, devint mère en accueillant à dix-sept ans sa première fille à qui elle donna le prénom de sa mère. Une concession fut toutefois faite au continent américain puisque l’officier d’état civil fut prié de l’orthographier «Emily» et non pas «Emilie». En 1859, elle accoucha d’un petit Linley puis de Caroline, en 1860. Jusqu’à ses vingt-trois ans, elle ne se produisit plus qu’au sein de la ville, souvent pour des événements caritatifs. En juin 1860, on trouve ainsi l’une des rares traces de son séjour à Nashville avec l’annonce d’un «grand concert vocal et instrumental» à l’Odd Fellows Hall, aux côtés de sa mère Emilie, très généreusement qualifiée de «cantatrice célèbre» et de son époux George. Camille devint également professeure de violon dans la Nashville Female Academy, une école pour jeunes filles innovante pour l’époque puisqu’outre la peinture, le dessin ou le travail manuel, cet institut leur enseignait entre autres la grammaire, l’arithmétique, la géographie, la rhétorique, la logique, la philosophie, la chimie, l’astronomie, la botanique et la mythologie! Emilie Urso, sa mère, y fut aussi embauchée pour dispenser des cours français. Mais le sentiment qu’avait Camille de s’être arrimée quelque part ne dura qu’un temps. Atteint de tuberculose, George mourut prématurément en 1861, laissant derrière lui une veuve de vingt ans et trois enfants en bas âge. Le pauvre Salvatore, qui s’était acharné à faire reconnaitre le talent de sa fille s’était éteint peu de temps avant, à cinquante ans. La Nashville Female Academy fut contrainte de fermer ses portes lors de l’arrivée des forces unionistes dans la ville, cité qui était jusqu’alors ralliée aux Confédérés et elle ne put jamais être réouverte par la suite. Le cocon que Camille s’était construit loin de Nantes et de la France n’était plus et elle mentionnait de plus en plus souvent auprès d’Emilie la possibilité de quitter Nashville qui lui évoquait des souvenirs doux mais révolus. Les vents houleux de la guerre de Sécession, devenus très proches, achevèrent de convaincre les deux femmes de regagner New York avec Emilie Junior, Lindsey et Caroline. Il semblait s’être écoulée une éternité depuis qu’elle l’avait quittée, en 1856. Elle était alors adolescente et peu rompue aux difficultés matérielles de la vie car guidée par son père. Elle y revenait adulte, en charge de famille. La sagesse qui avait toujours empreint ses traits s’était transformée en extrême solennité, celle qui tromperait souvent les observateurs qui lui attribueraient une froideur de marbre.

Bénédicte Flye Sainte Marie

par Bénédicte Flye Sainte Marie

Bénédicte Flye Sainte Marie est journaliste en presse magazine et auteure. Elle est diplômée d'un Master 2 Journalisme de l'ISCPA - Institut Supérieur des Médias (1998-2000). Elle collabore à divers titres de presse magazine et sites, dans des champs rédactionnels aussi variés que la télévision, le cinéma, la psychologie, les grandes questions actuelles (discriminations, inégalités, sexualités et genres, environnement), la beauté ou la santé.

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