Il manque la moitié. C'est le premier fait à poser en ouvrant ce volume : les lettres d'Auguste Suter à Blaise Cendrars ont disparu. L'auteur du Transsibérien ne les a pas conservées. Ce qui reste, quelque deux cent cinquante lettres, de Cendrars à Suter, de 1911 à 1965, ne constitue donc pas une correspondance au sens plein du terme, mais un monologue interrompu. Une seule missive de Suter a survécu.
Ce déséquilibre, loin d'être un simple défaut bibliographique, est au cœur de ce que le livre dit sur les deux hommes. Cendrars, né Frédéric Louis Sauser en 1887 à La Chaux-de-Fonds, retrouve son camarade d'école Auguste Suter à Paris en 1910. Sculpteur, Suter devient pour l'écrivain un fournisseur officieux de livres et de revues, un interlocuteur fidèle, un admirateur sincère et l'un des rares témoins du Cendrars d'avant la célébrité.
L'écrivain, dans ces pages, est encore un garçon sans le sou, quémandant quelques francs à la famille, vivant de bricoles dans les milieux d'avant-garde parisiens. On y suit, au fil des années, la gestation d'une œuvre, les Pâques à New York, les premières ruptures formelles, sur fond de Grande Guerre, qui lui coûtera sa main droite en 1915.
Mais Suter ? Il reste dans l'ombre. Jean-Carlo Flückiger, spécialiste de Cendrars et ancien directeur du Centre d'études qui lui est consacré à Berne, signe une édition soignée, mais les notes penchent résolument du côté de l'écrivain connu. Le sculpteur, lui, ne parvient pas à sortir de l’ombre de son acolyte. On apprend qu'il est admiré par Cendrars, mais on ne saura guère ce qu'il pense, ce qu'il cherche, ce qu'il vit. C'est le paradoxe de ce volume : il ressuscite une amitié tout en reconduisant l'effacement qui l'a caractérisée.
Suter a servi Cendrars, l'a approvisionné, l'a encouragé. La postérité a fait le reste : elle a gardé l'un, oublié l'autre. Le trou béant de vingt ans entre 1931 et 1951 n'arrange rien. Reste que ces pages, pour qui s'intéresse au Cendrars d'avant la légende, offrent un accès rare à son quotidien, à ses tracas d'argent, à l'énergie brute d'un homme qui s'invente écrivain sans filet.
En cela, ce recueil complète utilement la collection Cendrars en toutes lettres que les éditions Zoé développent depuis plusieurs années. Un document précieux, donc, mais dont on referme le dernier feuillet avec le sentiment persistant d'avoir lu la biographie d'une amitié racontée par un seul de ses protagonistes.