Considéré comme l’un des plus grands penseurs de la seconde moitié du XXe siècle, au même titre qu’un Paul Ricœur, Cornelius Castoriadis laisse une œuvre dense, vertigineuse, toujours éclairante par la manière dont elle interroge l’autonomie face à l’hétéronomie des institutions politiques et sociales.
Sa gouvernante française — qui prépare alors une double thèse de philosophie — exerce sur lui une influence déterminante et contribue à son éveil intellectuel. Très tôt, il s’engage : bien avant l’occupation nazie, en 1941, il rejoint les trotskistes grecs. Avec quelques camarades, il fonde une petite revue qui, en plus de résister à l’occupant, critique la ligne du Parti communiste, jugé chauviniste et bureaucratique. Lorsque les Allemands quittent la Grèce en 1944 et que les Britanniques prennent le relais, Castoriadis est arrêté par les forces de droite. Il n’en réchappera que de justesse. Caché plusieurs mois dans une cave, il attend le bateau qui l’exfiltrera, lui et d’autres étudiants, vers l’Italie, avant de rejoindre Paris.
Arrivé en France en 1945, à 23 ans, il vit chichement avant d’entrer comme économiste à l’OCDE en 1948, où il gravira les échelons jusqu’à y exercer de hautes responsabilités. Il quitte l’institution en 1970 pour se consacrer pleinement à la psychanalyse — discipline dans laquelle il mènera une seconde vie intellectuelle —, tout en devenant, à partir de 1980, directeur d’études à l’EHESS, où il donnera durant quinze ans des séminaires de philosophie.
Son arrivée à Paris est aussi le début d’un engagement politique intense. Il adhère d’abord à la section française de la IVe Internationale (trotskiste), mais rompt rapidement avec ce groupuscule, notamment en raison de désaccords sur la défense de l’URSS et de la Yougoslavie de Tito. Avec Claude Lefort, il fonde en 1949 le groupe Socialisme ou Barbarie (SouB). Alors que Sartre et une grande partie des intellectuels français se rangent derrière le communisme soviétique, SouB dénonce très tôt la nature totalitaire du régime. Le groupe ne comptera jamais plus de vingt membres actifs, sa revue ne dépassera pas les deux cents exemplaires, mais son influence sera profonde sur la pensée politique de gauche jusqu’à sa dissolution — ironie de l’histoire — en 1967, un an avant Mai 68.
Né en 1922 à Constantinople, Castoriadis arrive en Grèce quelques mois plus tard. Son père, chrétien orthodoxe mais profondément voltairien, lui transmet son amour de la France et les valeurs républicaines. Ce père, homme à femmes, transmettra la syphilis à son épouse ; soigné lui-même, il la négligera, et elle mourra en 1938. Cornelius, âgé de seize ans, développe alors une alopécie totale qui le marquera durablement.
Homme de rupture, Castoriadis s’éloigne aussi de la mouvance lacanienne, pourtant dominante dans la psychanalyse française des années 1970. C’est aussi l’époque où les « nouveaux philosophes », emmenés par Bernard-Henri Lévy, tentent de se poser en révélateurs du totalitarisme — après avoir pourtant loué Mao quelques années plus tôt. Leur succès médiatique, notamment à la parution en 1977 de La Barbarie à visage humain, enterre pour un temps la visibilité d’une pensée comme celle de Castoriadis, pourtant bien plus exigeante.
La parution en poche de la biographie que François Dosse lui consacre (Castoriadis, une vie, La Découverte) permet de redécouvrir un intellectuel majeur mais trop peu lu, comme ce fut longtemps le cas de Paul Ricœur, auquel Dosse a également consacré une biographie. Ricœur et Castoriadis furent contemporains, divergents sur bien des points, mais réunis par une même interrogation sur la « responsabilité » et par une méthode résolument pluridisciplinaire. Ricœur, protestant, travaille dans une tradition théologique qui n’est pas celle, marxiste puis dé-marxisée, de Castoriadis. Mais leurs correspondances témoignent d’une estime réciproque et de convergences profondes.
Dans les années 1964-1965, Castoriadis opère un tournant décisif : l’imaginaire radical devient pour lui la clé de voûte de la création humaine, rendant caduques les théories déterministes. L’institution imaginaire de la société (1975), son premier grand livre, situé au carrefour de la philosophie, de la politique et de la psychanalyse, est une critique féroce de la « pensée héritée », tout particulièrement du marxisme. Pour qui hésite à se plonger dans les six volumes des Carrefours du labyrinthe, Une société à la dérive. Entretiens et débats (1974-1997) offre une entrée plus directe dans sa pensée et sa manière d’éclairer les enjeux du XXIᵉ siècle — où l’autonomie est plus que jamais menacée.