Derniers beaux jours où le désert semble se recueillir avant l’horreur des tourmentes de sable. Le ciel pâle se voile de buée laiteuse. Pas de vent; à peine parfois un souffle léger, encore tiède. A Beni Ounif, c’est un va-et-vient fiévreux, une activité insolite, le grand convoi de Beni Abbès, qui ravitaille aussi les lointaines oasis sahariennes, va s’ébranler demain. Pour les goumiers (cavalier ou fantassin supplétif faisant partie d'un contingent de combattants recrutés parmi la population indigène, ndlr) de Géryville (aujourd'hui, El Bayadh), l’ordre de partir est arrivé: ils s’en vont à Béchar. La cité nomade va se disperser dans les hamada (plateau rocailleux surélevé des zones désertiques, ndlr) et les solitudes de sable. Accroupis en cercle, par petits groupes, dans les rues du village, parmi les tas de pierres et les plâtras, les mokhazni bleus (soldats du makhzen, corps politico-administratif, ndlr), les spahis rouges (cavaliers de l'armée française appartenant à un corps d'Afrique du Nord, ndlr) et les nomades fauves partagent tumultueusement des vivres et de l’argent; avant de se séparer on liquide les vies communes, provisoires, finies.
… Vers la Zousfana, dans la nuit limpide, une aube se lève. Au milieu de l’amoncellement chaotique et noir des camps, quelques flammes rouges se raniment sur les brasiers de la veille. Puis, un grand murmure grave, monotone, monte de tout ce sommeil déjà troublé des hommes et des bêtes: ce sont les nomades qui prient. Ils invoquent à voix haute le Seigneur de la pointe du jour. La lumière d’abord hésitante, comme furtive, gagne le zénith, et les grandes étoiles qui brillaient pâlissent et s’éteignent. Seul, le bordj en-Nehar, l’étoile du matin, luit, lampe de joie et d’espérance allumée dans la nativité souriante du jour. A l’Est très bas encore, quelques nuées légères s’embrasent, nageant en des transparences d’or vert, océaniques. Et c’est un ruissellement de lumière opaline sur la rue où s’éveille la vie qui, à cette heure première, semble légère et bonne. Tout de suite les camps s’emplissent de bruits confus, de cris. Les chameaux se lèvent à contrecoeur, avec des plaintes mécontentes, pour remonter vers le village, où pendant des heures ils stationneront entre la gare et la redoute, parmi les tas de sacs gonflés, les planches, les cantines, les caisses, portant des adresses lointaines: Taghit, Igli, Beni Abbès, In Salah, Adrar…
A la redoute, le clairon lance les notes enrouées d’abord, puis éclatantes et impérieuses du réveil. Devant les petites masures encore ensommeillées du bureau arabe, quelques burnous bleus ou rouges (grand manteau de laine sans manches, à capuchon, ndlr) passent parmi les haillons verts ou noirs des Juifs de Kenadsa, venus du sud pour vendre leurs bijoux forgés. Enfin, après plusieurs heures de travail, les chameaux, près de deux mille, sont massés parmi les chargements à prendre. Ils sont debout et le soleil oblique glisse dans l’innombrable fouillis des grandes pattes immobiles, sur les têtes qui ondulent, curieuses, attentives, sur le bossellement des dos et des flancs pelés, gris, blanc terne, bruns ou roux… Quelques petits chamelons drôles, la longue tête douce, d’une naïveté d’expression, étrangement enfantine, avec des grâces de grands oiseaux au duvet sombre, se pressent contre leurs mères, leur lippe déjà velue cherchant la mamelle pointue. Maintenant, les sokhar (convoyeur, nda) font agenouiller leurs bêtes à petits coups de bâton au-dessous des genoux. On commence à charger. Alors c’est un vacarme indescriptible, des querelles qui éclatent autour de chaque bête, avec des cris furieux, des exclamations gutturales, des injures et des gestes échevelés, comme si tout cela allait finir par un massacre. On prend Dieu à témoin; ou atteste le Prophète pour une ficelle en fibres de palmier mal attachée, pour une fermeture de sac. Et cela dure sans aucun souci de l’heure, avec un bruit qui augmente. Les arabas (chars, ndlr) grinçantes du train des équipages et des cavaliers lancés au galop passent, mettant le désordre et l’épouvante parmi les chameaux qui se relèvent brusquement, jetant leurs charges à moitié amassées et s’enfuient, poursuivis par les imprécations des sokhar. Les bach hammar (chefs de groupes de seize sokhar, nda), à cheval dès le matin, le bâton à la main, harcèlent et pressent leurs hommes, vociférant des ordres, menaçant, frappant. De très loin, les nomades s’interpellent et se parlent avec des grands cris traînants. Oh! ces gosiers des gens du Sud, en quel airain sont-ils, qu’ils ne se rompent et ne saignent pas, de tous ces cris profonds, de ces appels qui sonnent comme des notes de trompettes? Quelques chameaux se révoltent, piétinent sur place ou se sauvent lourdement sur trois pattes, la quatrième repliée. Des chevaux se cabrent, hennissant aux juments qui passent. Le vent se lève tout à coup et fait claquer les loques comme des voiles gonflées. Des tourbillons de poussière emplissent le camp, brûlant les yeux, desséchant les poitrines. Les tenues militaires, les burnous rouges ou bleus jettent quelques taches gaies sur cette houle de couleurs sombres ou terreuses.
… L’heure passe, et les chefs, perdant la tête, courent pour activer le départ et crient eux aussi. Mais, leurs voix françaises sont trop faibles pour percer les cris bédouins et elles se perdent dans le vacarme qui augmente avec la fièvre des derniers instants. Et c’est la voix rauque et sauvage, la plainte continue, immense des chameaux qui domine tout ce tumulte qui monte, emplissant la plaine, jusqu’au silence éternel des lointains… Pourtant elle va finir cette grande vision de vie primitive dont on ne reverra bientôt plus l’inoubliable splendeur, avec la sécurité et les chemins de fer…
Contournant le coin de la redoute, un goum part le premier, au trot, vers l’Ouest, avec ses fanions tricolores, par-dessus le blanc terne des burnous et les robes poussiéreuses des chevaux: sont les Trafi de Géryville qui accompagneront le petit convoi de Béchar. Un autre goum, celui des Amour d’Aïn Sefra, devance le grand convoi de Beni Ounif, prenant la route du Sud. Les tirailleurs de l’escorte, en chéchias et ceintures écarlates sur la toile blanche de la tenue de campagne, s’ébranlent et défilent avec un piétinement nombreux de troupeau. Le soleil allume des éclairs blancs sur l’acier des fusils. Les chameaux, debout, se taisent, comme recueillis et descendent dans la vallée, s’en allant vers Djenan Ed Dar. Pendant une heure, ils se déploient en une file interminable qui ondule à travers la plaine. Le soleil dore la poussière. A l’horizon rougeâtre où flottent des buées ardentes, le convoi s’évanouit.
Au crépuscule, le dimanche, l’ivresse montait dans Djenan Ed Dar et l’alcool roulait sa folie triste et ses chants d’exil à travers les cantines et les rues de sable. Il y avait pourtant un coin tranquille, où j’allais m’isoler, aux heures où je n’éprouvais plus le besoin douloureux d’errer parmi les groupes, de me plonger en pleine géhenne… C’était derrière l’unique café maure, sur un vieux banc boiteux qu’étayait un bidon à pétrole. Là, plus de bruit, plus rien. Une petite vallée nue, une dune basse et, derrière, l’incendie du jour finissant. De la salle enfumée, des mélopées arabes, des plaintes lentes de chalumeaux, des lamentations de rhaïta venaient, se perdant dans le silence. On était bien là, pour s’étendre et rêver, en une dispersion délicieuse de l’être… Une fois, je trouvai un légionnaire assis sur mon banc. Figure germanique et blonde sous le fort haie du Sud, regard réfléchi, presque triste. Au bout d’un instant s’engagea la conversation, par petites phrases d’abord. Pour répondre à l’étonnement du légionnaire d’entendre un Arabe lui parler, tant bien que mal, la langue de chez lui, je contai une histoire quelconque. Alors, il se mit à évoquer des réminiscences lointaines, faisant passer devant moi, avec un certain art inconscient, toute une épopée de vie gâchée, de trimardage à travers le monde, qui me le rendit sympathique.
Né à Düsseldorf, étudiant en droit, il avait été pris, à vingt ans, d’un invincible besoin de voyages et d’aventures. Il s’était engagé. On l’avait envoyé en Chine, sous les ordres du maréchal de Waldersee! Un jour, il avait déserté, sur la route du retour, par dégoût de la caserne. Il avait, été tour à tour saltimbanque dans les ports chinois, scribe dans un consulat, puis matelot. Enfin, cinq ans après avoir quitté sa ville natale, il était venu échouer à Alger, sans ressources, et il s’était engagé dans la légion. Auguste, Seemann revivait sans regret les années qui s’étaient écoulées. Sa vie était gâchée, c’était vrai, mais après tout qu’importait? Il ne s’était pas ennuyé; il avait vu du pays; il connaissait maintenant les hommes et les choses… Nous devînmes vite camarades, le déserteur et moi, et, presque toutes les fois que je venais à Djenan Ed Dar, il s’empressait de me rejoindre, au café maure, qu’il préférait aux cantines tumultueuses, car il ne buvait pas. Un soir, Seemann, me dit:
– Le malheur ici, c’est qu’on ne trouve rien à lire… jamais, même un journal! On s’abrutit à vivre comme des bêtes. Il ferait bon, à cette heure, lire ici, ensemble, en prenant le café.
Il eut comme une hésitation.
– J’ai bien un livre… Mais voilà, toi, tu n’es pas chrétien, et tu ne voudrais sans doute pas…
Je lui parlai de la proche parenté de l’Islam et du vieux judaïsme, de leur même farouche monothéisme. Alors, tout joyeux, il courut à la vieille redoute, dans sa fruste chambrée de toub (pisé, ndlr) croulante. Quand il revint, il déplia pieusement un très ancien foulard de cachemire jaune. La reliure de maroquin noir de sa Bible s’illustrait d’une croix couchée obliquement sur une aube d’or, un large soleil se levant sur un vague horizon obscur. Des noms allemands et des dates déjà anciennes rappelaient des souvenirs de jadis, écrits en belles lettres gothiques, sur la garde jaunie du livre. Entre les feuillets minces, usés, des fleurs naïves palissaient; pensées, églantines, violettes mortes, tombant en poussière, cueillies sur des prairies lointaines.
– C’est la Bible que le pasteur de chez nous a remise à ma mère le jour de son mariage. C’est tout ce que j’ai gardé d’elle et de la chère maison là-bas…
Un instant, la voix du légionnaire parut trembler un peu. Puis, ouvrant le livre sur les lamentations et les prophéties de destruction du grand Isaïe, il lut gravement, psalmodiant presque… Sur le désert vide, plongé en des transparences roses, le soir s’allumait. D’un horizon à l’autre, une houle de flamme pourpre roulait à travers le ciel vert et or. La voix lente du soldat scandait les versets, et sa langue septentrionale sonnait étrangement à cette heure et dans ce décor. Le petit livre noir, talisman touchant rapporté des brumes du Nord où des siècles d’exil en avaient faussé et pâli la splendeur, redevenait peu à peu le livre d’Israël, conçu sur la terre semblable, aussi aride, de l’antique Judée resplendissante. Et, dans le dernier rayonnement rouge du soir, sur la dune basse, des armées et des tribus blanches passèrent, et des silhouettes de prophètes aux yeux âpres et ardents s’agitèrent… Puis, le légionnaire referma son livre, et le soir s’éteignit sur le désert violet où s’étaient dissipées les visions de la Bible.