En 1938, Blaise Cendrars a 51 ans. Il est « le bourlingueur », l’un des écrivains les plus connus de son temps. Pourtant il est triste, et n’arrive plus à écrire. Un soir, un ami lui présente Élisabeth Prévost.
Elle a parcouru la Mongolie en train, traversé la jungle en automobile, accompagné une caravane au Sahara, rallié la mer Noire en roulotte, visité la Patagonie à bord d’un aviso. Elle ne se contentait pas d’accumuler les moyens de transport : Élisabeth Prévost était, foncièrement, ontologiquement, animée par la curiosité.
Dans Un an dans la forêt, François Sureau rappelle cette évidence — mieux : il s’en réjouit. Comme Blaise Cendrars, héros de son bref mais enthousiasmant récit, Élisabeth admettait volontiers que « les livres étaient (aussi et d’abord) des valises ». Le jour où le bourlingueur en chef fut frappé à la fois par une panne d’inspiration et une panne de cœur, leur rencontre s’imposa d’elle-même. Leur premier échange fut furtif, mais l’invitation qui suivit ne laissa aucun doute :
« C’est facile. Gare du Nord. Train. Descendre à la gare d’Hirson. Un car. Arrêt dans un bistrot après une demi-heure de route. Prenez un verre. La carriole, le cocher et le cheval vous attendront. Trois quarts d’heure de route de campagne. Et je vous attends. »
Au lieu-dit Les Aiguillettes, au cœur des Ardennes, Élisabeth possédait une gentilhommière héritée d’une lignée de banquiers et de maîtres de forge. Pendant deux années pleines — 1938 et 1939 — « Bee and Bee » (Babeth et Blaise), elle 27 ans, lui 51, nouèrent une étrange amitié amoureuse : à la maîtresse de céans, Cendrars offrit un mentor inespéré ; à son hôte, elle offrit une admiratrice inattendue.
Celle qui avait jadis fréquenté Kessel ou Borges ne manquait pas d’arguments. François Sureau insiste : « Madame mon copain » était une force de la nature, l’un des meilleurs fusils d’Europe, une cavalière hors pair. Elle fut surtout, pour son compagnon de route momentané, une inextinguible source d’inspiration.
Ensemble, ils imaginèrent un scénario de cinéma et un voyage en bateau — sans suite. Mais l’essentiel était ailleurs : aux côtés de cette femme à la « poitrine plate et [à] la voix de garçon », selon Myriam Cendrars, l’écrivain retrouva le goût d’écrire qui lui manquait depuis trop longtemps. Après trois ans d’hésitations, le génie du Transsibérien publia L’Homme foudroyé, l’un de ses livres majeurs.
Ne cherchez pas : derrière le personnage de Diane de la Panne se cache sa muse ardennaise. On sait gré à François Sureau de l’avoir rappelée à notre mémoire — d’autant qu’Élisabeth disparut du quotidien du poète aussi soudainement qu’elle y était entrée.