Le ciel est couvert; le sirocco souffle son haleine chaude, sa brûlante et mortelle caresse, sur la moiteur morbide des corps énervés. Le tapage et les cris commencent dans les cafés maures: Au retour de Béchar, à l’Etoile du Sud, à la Mère du Soldat, à l’Oasis de Figuig. La légion porte dans les buvettes tout un fond de désespérance et de regrets déchaînés par l’ivresse obstinée et terrible des gens du Nord. Les portes ouvertes versent des flots de lumière rouge sur le sable des rues sombres. C’est un entassement confus de capotes bleues contre les comptoirs en bois. L’absinthe coule et le sirocco souffle. On commence à s’échauffer, et c’est maintenant la Babel des chants, des lents patois germaniques ou bataves, des gazouillements italiens, des rauques syllabes heurtées des dialectes espagnols. Puis, tout à coup, sans raison apparente, ce sont des effusions qui, à première vue, paraissent drôles, mais qui, au fond, sont tristes à pleurer, parce qu’elles montent du plus profond de la douleur humaine, chez tous ces déshérités réfugiés dans la dure existence du soldat dans le Sud. Des embrassades commencent entre les hommes ivres, qui finiront par des disputes et des coups, quelquefois par du sang.
Dehors, la patrouille, le fusil sur l’épaule, gravement passe, attendant les rixes prévues, les inévitables chutes. Dans une cantine, un petit Allemand pâle joue de l’accordéon, tandis que d’autres dansent. Les cafés maures, salles blanches et vides, avec dans le coin, l’odjak (mot d’origine turque, fourneau des cafés maures en forme de porte mauresque en plâtre, souvent garni de faïences, nda) et, sur des planches, l’entassement nacré des tasses en porcelaine, les feux divers des petits verres à thé multicolores, et les soleils pâles des plateaux de cuivre. Ici, c’est la vague bleue sombre des tirailleurs, avec la floraison pourpre des chéchias, l’entassement écarlate des spahis coiffés de hauts turbans blancs à cordelettes fauves ou noires… Il y a aussi les burnous bleus (grand manteau de laine sans manches, à capuchon, ndlr) du makhzen (terme arabe désignant un entrepôt fortifié utilisé jadis pour le stockage des aliments, et qui a donné le mot magasin en français. Il correspond à une forme de gestion du lien entre tribu et Etat central au Maghreb, ndlr), avec leurs cartouchières où les rayons rouges de la lampe allument des éclairs de cuivre, et les burnous blancs, terreux, des Bédouins. Les tirailleurs sont les plus bruyants. Ils jouent aux cartes ou aux dominos, avec des cris joyeux. On chante. A demi-couché sur l’épaule d’un grand tirailleur, fine figure impassible, un mokhazni (soldat du makhzen, ndlr) tout jeune, sans doute un peu ivre, souffle de toutes ses forces dans une rhaïta (hautbois arabe, ndlr) dont la plainte endiablée perce et domine tous les bruits. Un tirailleur barbu se lève, emprunte à ses camarades deux foulards de soie rouge et danse au milieu des rires la danse des filles du Djebel Amour, imitant leurs déhanchements lascifs et le frisson artificiel de leur chair. Puis, par besoin de mouvement et d’ivresse, les soldats jouent et luttent, se roulant avec fureur, sur les nattes, sur les bancs, comme des enfants.
… Neuf heures. A la redoute, le clairon égrène les notes mélancoliques de l’extinction des feux, hâtive ici, pour éviter les malheurs. Des hommes saouls jonchent les rues. Les cris et les chants s’achèvent et, seuls, montent dans l’obscurité étouffante, le râle et la plainte, toute la rage, toute la douleur du rut inassouvi des mâles appelant en vain, depuis des mois, les étreintes et les caresses, la chair de femme.
Au ksar (village fortifié, ndlr) de Beni Ounif, le soir. Une chambre fruste en très vieille toub (pisé) grise, sorte d’antre aux parois irrégulières, au plafond bas en tiges de palmes noircies, toutes gondolées. Une nudité vétuste de cellule. Rien qui marque le cours du temps dans ce coin d’immobilité et d’insouciance musulmanes, chez ces gens qui assistent indifférents à la décrépitude des choses, qui ne relèvent jamais les ruines. Collé sur le sol raboteux, un mince cierge de cire jaune éclaire faiblement la pièce. Le vent du soir pénètre par les crevasses de la muraille et la flamme rouge vacille, promenant de grandes ombres noires sur les murs ternes. Au fond de la salle, des trous de ténèbres s’enfoncent, où s’accumulent des choses informes. Dans le mur, presque à fleur de terre, une petite fenêtre carrée s’ouvre sur le sommeil des palmeraies, sur le rouge mourant du ciel, sur l’immense silence de la plaine. Nous sommes à demi-couchés en cercle, sur une natte élimée et un vieux tapis en lambeaux. Au milieu, sur un plateau en étain, des petits verres aux couleurs tendres, historiés de naïves fleurs d’or, une théière en métal, un pain de sucre, tout le vieil attirail du thé de l’hospitalité marocaine, parfumé à la menthe poivrée, doux, lourd, grisant: le breuvage des causeries lentes, à voix basse, coupées de rêves.
Accroupi contre l’un des rudes piliers de terre, Ben Aïssa, le marabout (personnage religieux réputé pour sa sainteté. Par extension, bâtiment abritant le tombeau du saint, alors synonyme de koubba, ndlr) conteur d’histoires, pâle, d’une souriante laideur dans ses voiles terreux, prépare le thé, gravement, les coudes aux genoux, les bras nus seuls en mouvement dans la nonchalance lasse du corps. Ma tête repose sur mes burnous pliés. Je regarde l’hôte, le meilleur assurément d’entre les sombres Zoua de Bouamama, le plus simple et le moins astucieux, sorte de derouich accueillant et rieur… A côté de lui, étendu mollement, en une pose d’un grâce féline, mon compagnon occasionnel de route, l’ex-spahi Taieb Rzaïni, enveloppé dans un mince burnous de laine neuve, aux longs plis moelleux. Un vague sourire à dents très blanches éclaire le bronze obscur de cette figure bédouine, sèche, linéaire, et l’ombre des grands yeux durs. La lueur incertaine du cierge cisèle étrangement le mince profil d’oiseau de proie du grand mokhazni Abdel Hakem, son corps anguleux et robuste disparaissant sous la draperie lourde de son burnous bleu: un silencieux, celui-là, très fruste et très dépaysé dans le «service» du makhzen français. Derrière eux, quelques immobiles silhouettes figuiguiennes, laines blanches encadrant des faces de cire. Tout au fond, un masque d’ébène, le Hartani Tahar, demi-frère de Ben Aïssa. Tous se taisent, écoutant attentivement l’hôte qui parle de sa singulière voix rapide et saccadée, modulée parfois en plainte ou en caresse enfantine. Il nous raconte les histoires de jadis, les légendes où défilent les saints de l’Islam et leurs miracles, les hauts faits des ancêtres, toute la vie âpre et violente des nomades et les mystères, les intrigues, la ruse et le sang qui assombrissent la vie ksourienne.
– Tu as vu, Si Mahmoud, la pierre qui est là, dehors, contre le mur de la maison? Cette pierre a son histoire. Jadis, du vivant de notre saint maître Sidi Abdelkader Mohammed, patron de Figuig – que Dieu nous fasse profiter de ses vertus! – des querelles terribles éclataient sans cesse entre les différents ksour (pluriel de ksar, ndlr) de Figuig, pour l’eau des seguia (canaux d'irrigation, ndlr) et des feggaguir (sources souterraines). Chaque ksar, chaque fraction même, voulait capter les eaux et vouer ainsi les jardins du voisin à la sécheresse et à la mort. Longtemps Sidi Abdelkader Mohammed exhorta les Ksouriens à agir avec équité, à partager fraternellement l’eau que le Dispensateur de tous les biens leur donnait eu abondance. Longtemps il leur parla, et sa parole avait la douceur et le parfum ambré du miel sauvage. Mais, les impies sont sourds et l’oeil des entêtés ne s’ouvre pas même au soleil éblouissant. Le sang coulait toujours, et les mains fratricides prenaient plus souvent le sabre que la pioche. Un jour, après un grand carnage entre les Hammamine, le saint homme de Dieu se lassa. Il arriva à la limite de la colère, et maudit les impies en ces termes: «Soyez maudits, ksour de Figuig, qui renfermez l’impiété, qui abritez la discorde et la cruauté! Soyez maudits, vous et votre terre, et jusqu’aux pierres de vos montagnes!» Alors, trois pierres maraboutes se détachèrent du sol et furent emportées par la malédiction du saint. L’une d’elles se réfugia dans la koubba (édifice coiffé d’une coupole abritant le tombeau d’un saint, ndlr) de Sidi Slimane, où on la voit encore. La seconde est restée sur le chemin des croyants pour les instruire et les exhorter à la mansuétude. C’est celle près de laquelle nos ancêtres – Dieu leur accorde sa miséricorde! – ont bâti cette maison, qui est très vieille. La troisième pierre…
– Si Ben Aïssa, combien d’années a-t-elle, ta demeure?
Ben Aïssa esquisse un geste vague:
– Dieu seul le sait, car lui seul compte les années toujours semblables qui s’écoulent sur les créatures et les choses qui passent.
Depuis un instant, Taieb est très occupé à préparer du kif sur le fond d’un plat à couscous en bois d’Ouazzane; il coupe menu les branches et les feuilles de chanvre indien avec son long couteau marocain; puis, il frotte les morceaux entre ses deux mains, les réduit en poussière et les mélange avec du tabac maure pulvérisé. Une très petite pipe en fer, sur un long tuyau en roseau, circule de l’un à l’autre. Peu à peu tout se tait. Un lourd silence, où il n’y a rien des rêves érotiques qu’on attribue en Europe aux fumeurs de kif, pèse sur la vieille maison croulante, sur la salle emplie d’ombre et de fumée bleue. L’heure est tardive. Le petit cierge coule et s’éteint. Nous nous endormons en une douce quiétude, en un rêve vague qui flotte dans les limbes. O volupté des logis de hasard où, insouciant, seul, ignoré de tous, on s’hallucine! Ombre amie des ports provisoires, des haltes longues sur la route ensoleillée du vagabond libre! Douceur infinie des rêves quintessenciés, dans les abîmes de silence, aux pays d’Islam!