7 octobre 1957, Korakuen Stadium. La mythique enceinte tokyoïte – détruite en 1988 –, qui accueille habituellement les rencontres de l’équipe de baseball des Yomiuri Giants, s’est métamorphosée en arène où se sont précipités 30’000 Japonais. Lou Thesz, grande figure du catch aux Etats-Unis, a traversé le Pacifique pour se mesurer à la superstar locale: Rikidozan. Le colosse de plus de 100 kg, torse bombé, carré comme s’il avait avalé une voiture, regard imperturbable et jamais décoiffé, jouit d’une immense popularité. Ce soir-là, 85% des Japonais possédant une télévision sont rivés devant leur poste pour regarder leur idole lutter, gifler, presser, envoyer voler son adversaire vêtu d’un slip et de chaussures montantes. Une rencontre en noir et blanc devenue un grand classique chez les nostalgiques de catch à l'ancienne. Or l’issue de ce combat pour le titre de champion du monde poids lourd de la National Wrestling Alliance (NWA) est déjà écrite, décidée par ses promoteurs dont fait partie Rikidozan.
Au pays du Soleil-Levant, Rikidozan est incontestablement une légende. De celle que l’on entretient de génération en génération et qui s’enrichit d’anecdotes toujours plus folles au fil du temps. Tant et si bien qu’il est aujourd’hui difficile de distinguer le mythe de la réalité. Aucun livre, aucun film ne raconte la même histoire. Chacun s’est fabriqué son héros national. L’Histoire s’accorde cependant sur le fait qu’il est le père du puroresu (prononciation japonaise de «pro-wres» pour professional wrestling), le catch professionnel japonais. En réalité, il n’est pas le premier à avoir introduit la discipline au Japon.
En 1884, le sumotori Sorakichi Matsuda est déjà monté sur un ring de catch à New York. Surnommé «The Jap», Matsuda, s’il attirait les curieux aux Etats-Unis, n’a en revanche jamais réussi à susciter l’engouement du public nippon pour ce sport. Il est mort à 32 ans dans la pauvreté et l’indifférence générale, six ans après ses débuts.
Rien de pareil avec le visionnaire Rikidozan, l’homme aux deux visages: partisan de l’humilité en public et flambeur belliqueux la nuit; défenseur du patrimoine impérial, il est un immigré nord-coréen qui n’a eu de cesse de cacher ses origines pour se faire accepter dans un Japon qui ne laissait que très peu de chances à ses Zainichi, ressortissants coréens établis au Japon. C’est en 1939 que tout commence pour Kim Sin-nak, né le 14 novembre 1924 dans la province particulièrement pauvre de Kankyo-nan (aujourd’hui Hamkyeung du Sud en Corée du Nord). Cadet d’une fratrie de six enfants, l’adolescent de 15 ans fait preuve d’une condition athlétique remarquable malgré son jeune âge. Le gabarit et les prouesses physiques de Kim tapent dans l’oeil du recruteur Minokichi Momota qui sillonne la péninsule coréenne, sous domination japonaise depuis 1910, à la recherche de nouveaux talents à faire signer dans son écurie de sumotoris à Omura, dans la préfecture de Nagasaki. Momota lui propose de partir au Japon avec lui. Intégrer la renommée Nishonoseki-beya, l’une des premières écuries de sumotoris professionnels dont la création remonte à la fin du XVIIIe siècle au moment où la discipline quitte la sphère du rituel pour devenir un sport national, est une occasion que Kim ne peut pas rater. Lui, le descendant du peuple des «vaincus» et des «inférieurs» est invité par un Japonais à s’initier à cette technique de lutte héritée d’une tradition millénaire dont les yokozunas – le plus haut grade que peut atteindre un sumotori – sont adulés par tout un peuple et vivent dans l'opulence. L’appel du dohyo – arène dans laquelle s’affrontent les sumotoris -, de la gloire et d’une vie meilleure précipite l’adolescent dans la gueule d’un pays particulièrement hostile aux Zainichi comme lui. Qu’importe! Kim Sin-nak foule le dohyo pour la première fois quelques mois à peine après son installation dans l’archipel. Ses premières prestations ne sont guère convaincantes, plutôt médiocres. Il stagne dans les classements. En plus de ses adversaires, le jeune Coréen bataille contre un racisme incessant. Ses origines le handicapent. Il se fait harceler par les sumotoris de sa propre promotion. Si la société nipponne demeure très conservatrice, le monde du sumo l’est plus encore. «Pratiquer le sumo au Japon n’est pas chose facile, en particulier pour les étrangers, car ce sport exige une intégration totale à la culture japonaise, éclaire Kaori Kasaï dans son article Le sumo d'aujourd'hui est-il encore un sport national ou déjà international? paru dans la revue scientifique de philosophie politique Cités en 2006. Les rikishis, lutteurs de sumo, doivent savoir parler couramment japonais, toutes les communications étant faites dans la langue nationale, et avoir l’apparence d’un Japonais, surtout en matière d’habillement, les sumotoris étant exclusivement vêtus d’habits traditionnels. Ils sont tenus de se laisser pousser les cheveux pour pouvoir réaliser la coiffure conventionnelle du sumotori, le chonmage, une forme particulière de chignon, et de porter avec naturel le kimono ou le yukata (sorte de kimono léger et décontracté). Il leur est interdit d’arborer barbe ou moustache. En résumé, ils sont contraints de se conformer et de respecter tous les rites et coutumes du sumo. Et de posséder un nom japonais – qui puisse s’écrire aussi en kanji (caractères chinois de l'écriture japonaise) – qu’ils doivent pouvoir calligraphier en faisant montre d’une maîtrise parfaite du pinceau.»
Ce n’est qu’en 1964 que le premier sumotori étranger, Takamiyama Daigoro né à Hawaï le 16 juin 1944 sous le nom de Jesse James Wailani Kuhaulua, sera accepté par les Japonais.