Frédéric Sauser n’a pas eu l’enfance dont il rêvait, et son avenir semblait flou. Devant cette fatalité, il s’est dit que c’était un avantage dont il devait se saisir. Il ne traînait rien derrière lui; aucun regret ne l’empêchera donc de tirer un trait sur son enfance. Vierge de tout ce qui pourrait l’encombrer, il voyagera sans bagage. En confondant ses appétences lyriques et les réalités du monde, il prendra le parti de la liberté d’agir et de penser sa vie. «La fabulation est un principe de précaution», souligne Patrice Delbourg dans L’odyssée Cendrars (Ecriture, 2010). Cette mise en scène d’une vie est non seulement originale, mais unique dans les annales de la littérature française alors encartée, prise au piège de ses principes et de la tradition. L’adolescent avait donc une ambition et ce choix ne se démentira pas. Mais pour y parvenir, il faudra qu’il change les règles d’un jeu qui ne le concernait pas. Désormais, rien ne s’opposera au dessein qu’il s’est choisi: pour se faire, il redéfinira ses codes de conduite intellectuels et justifiera toutes les transgressions… quitte à faire de sa mystification une facétie. Un jeu de rôle dans lequel il va tenir le haut de l’affiche.
Le jeune homme est un désespéré qui rédige en permanence le synopsis de sa vie dans un enchaînement de situations parfois improbables, dont il a l’art de justifier la prédestination. Il aime agir, l’action le rend inventif; il sera toujours temps de réfléchir aux conséquences de ses choix et d’en faire la chanson de geste de son existence. Guidé par la spontanéité, il va s’engager loin des sentiers battus pour courir l’aventure en dehors des cartes, dans les marges d’une logique parfois déraisonnable. Son but est de s’inventer sans se renier. Il se rassure, rapporte Miriam Cendrars dans la biographie qu’elle a consacrée à son père (Balland, 1984). A dix-sept ans, il monte dans le train qui l’emporte loin de chez lui et s’exclame: «Je me dédouble, mon âme est assise en face de moi.» Car s’il a des rêves, il ambitionne de les assouvir. Il en corrige sans cesse le scénario et se donne aussitôt le premier rôle dans une histoire dont il n’est parfois qu’un obscur figurant. Qu’importe! Il en rédige la version qui fera foi et devient ainsi l’ayant droit de son propre roman: l’auteur de sa vie.
Dans le onzième volume des «Poètes d’aujourd’hui» que Pierre Seghers a consacré de son vivant à Blaise Cendrars, le jeune essayiste Louis Parrot propose une première lecture de sa vie à l’aune de son œuvre; mais il ne tire de ses pérégrinations que des conclusions hâtives, encore en devenir. Sa plume courant sans ordre et sans point de fuite, elle laisse à penser que l’écrivain moderniste s’était fait le témoin du bourlingueur qu’il donnait à lire dans ses livres. Comme la plupart des observateurs de l’époque, il manquait de recul. Or on sait aujourd’hui que sa bibliographie ne sera jamais une confession et sa vie, bien plus sédentaire qu’on ne l’a cru de prime abord, ne pourra l’absoudre de ses fantaisies littéraires. Il faudra du temps pour que l’exégèse en prenne conscience et l’accepte pour un génial et pieux menteur. Alors qu’il végète dans sa ville natale de La Chaux-de-Fonds, une seule obsession le motive: partir. Comme s’il avait dû naître ailleurs, loin de ce qui ne lui ressemble pas. Dans un univers encore onirique, dénué de toutes scories. Le monde qu’il échafaude lui est propre. Il s’y projette avec ses ambitions et ses seuls critères d’existence. Frédéric Sauser ne se déteste pas vraiment: il ne se reconnaît pas. Ses oripeaux l’embarrassent, le conditionnent et le contraignent dans une perspective qui le gêne aux entournures. Il est déjà trop grand pour le costume étriqué dont on veut l’affubler. Alors, il se dit que changer de nom lui permettra de se construire une nouvelle identité. Qu’à cela ne tienne: il s’inventera un passeport vierge de toute référence au passé qui l’englue. Arthur Rimbaud le fascine: il cultivera sa différence et chaussera comme lui des semelles de vent. Que son maître à penser fût maudit lui plaît assez. L’autre: celui qu’il ambitionne d’être, qu’il aspire à devenir, sera libre de toute résilience. L’histoire en sera témoin. Il fera table rase de tout ce qu’il n’aura pas écrit, de toute page de vie qu’il n’aura pas signée. Il sera le héros de son propre roman, ou rien. Il ne lâchera jamais la proie pour l’ombre, sauf à y consentir de bonne guerre si la Providence se mêle de lui tenir la main. Et si par malheur le sort lui résiste, si la malchance ou l’adversité lui barrent la route de l’aventure qu’il s’est tracée, il n’aura de cesse de gouverner vers les étoiles et continuera de tirer des plans sur la comète. Parce que c’est au pays de l’enfance que se forgent les grands desseins, que se dessinent les destinées d’exception, le jeune et futé Frédéric Sauser ne confiera jamais sa vie qu’à son instinct de condottiere. Quand on aspire à partir, explique Daniel Girardin, il faut le faire «avec l’idée d’un nécessaire dépouillement physique et intellectuel, d’un abandon progressif de ce qui a été appris […] C’est un miroir dans lequel le voyageur peut découvrir sa silhouette nue mais authentique, sa propre identité.» (L’oeil du voyageur, Hoëbeke, 2008.) Pour Frédéric Sauser, c’était une façon de croiser le fer avec sa propre vérité. Il avait l’âge où l’on se cherche dans la fuite sans se douter du risque encouru par les fourbes certitudes qui parsèment le chemin. Que poursuivait-il? A cette époque de sa vie, rien ne lui permettait d’y répondre. Mais il refusait d’être assigné à résidence et faisait tout pour gagner cette mise en jeu. Il voulait n’habiter que lui-même, être sa seule demeure. Certes, «le voyage est promesse et récompense», assure Claude Roy dans son Bon usage du monde (Rencontre, 1964). Mais faute de faire le tour de soi-même, il est vain de faire le tour du monde! Cette maxime aura valeur de codicille un demi-siècle plus tard.
Dès son adolescence, Frédéric Sauser ne cessera d’exprimer la volonté de se réaliser sur le seul embasement de ses fantasmes, qui sont de se dédoubler, de muer pour échapper à la chrysalide de sa naissance dans le canton de Neuchâtel, le 1er septembre 1887 sous le signe mal assumé de la Vierge, et d’échapper à ses origines bernoises qu’il suppose génétiquement incompatibles avec ses rêves de grandeur et de liberté. Contrairement à ses ancêtres qui s’étaient exilés au XVIIIe siècle pour survivre à la misère paysanne, le jeune homme qui s’enivrait de poésie au mandement de Charles Baudelaire n’entendait évidemment pas se conformer à l’autorité paternelle. Ses parents ne disposeraient pas de son destin! Il était farouchement déterminé dans son projet depuis que son père avait entraîné sa famille dans une succession de déboires professionnels et financiers. Sa décision fut prise tandis qu’il fréquentait contre son gré, en dilettante et sans conviction, l’Ecole de commerce de Neuchâtel: «Je partirai. Loin. Je n’ai plus qu’à m’en aller. Ici, je suis de trop.» Cette confession poétique, publiée dans «Les Cahiers romands» (Vol à voiles) en 1932 confirme et scelle une décision irréversible. Contrairement à certaines affabulations postérieures, cet épisode de sa vie est authentique. Les grandes espérances qu’il formule ne sont pas des envolées lyriques: il partira. Et même s’il s’agit d’une injonction familiale, l’opportunité n’est pas à négliger. C’est ainsi qu’à la fin du mois de septembre 1904, tandis qu’il vient de fêter ses dix-sept ans, fort de sa seule conviction Frédéric Sauser quitte la Suisse pour la Russie où gronde la révolution. Il part en train, fait étape à Moscou, puis rallie Saint-Pétersbourg afin d’entamer un apprentissage auprès d’un «horloger suisse en tous genres», Albert Leuba.
Vient l’affaire de La légende de Novgorode qui est peut-être l’acte fondateur de sa volonté farouche de se différencier dans un monde qui ne le reconnaît pas tel qu’il est, tel qu’il se voudrait. Au cours de ce premier voyage, Sauser va mettre à profit cette évasion providentielle pour exercer ses velléités d’écrivain. Il était encore mineur et s’enthousiasmait de son talent puisqu’il y voyait l’outil de son émancipation. Ce premier poème dans lequel il est question de révolution, de guerre, de trafic interlope et d’amour fut longtemps pris pour ce qu’il n’est pas, tant il y a de références crédibles aux aventures du jeune homme exilé sur les bords de la Neva. Pour autant, rien ne prouve que La légende de Novgorode ait réellement existé, fors la revendication de son auteur. En dépit des efforts qu’il fournira toute sa vie pour en certifier l’existence de ce texte, son manuscrit ne reposa que sur sa bonne foi et demeurera apocryphe. Jusqu’à ce qu’apparaisse, plus de trente ans après sa mort, une édition fantôme traduite en russe en 1909. Dans le doute, ce texte accrédite les premiers atermoiements littéraires d’un débutant surdoué prêt à bousculer le Landerneau littéraire. Et s’il s’agit d’une escroquerie, elle est l’œuvre d’un faussaire que le poète indiscipliné n’aurait pas démenti. Miriam Cendrars, qui en a préfacé la traduction française chez Fata Morgana en 1995, était convaincue de son authenticité. On peut y lire que depuis l’apparition de son père dans le monde de la poésie française, «La légende de Novgorode de l’or gris et du silence tient la première place dans son œuvre.» L’a-t-il imaginé au cours de cette première expatriation, ou s’en sera-t-il inspiré plus tard? Si le mystère reste entier, il contribue au mythe qu’il s’est appliqué à perpétuer.
De retour en Suisse après avoir rompu son contrat, Frédéric Sauser vivra d’expédients et de la générosité de son frère aîné. Il s’est inscrit à l’Université de Berne et suit notamment des cours de lettres et d’histoire de l’art en étudiant libre. La poésie l’accapare mais il ne publie rien encore, tant il est obsédé par l’influence de ses maîtres à penser que sont Paul Verlaine, Gérard de Nerval… et Rémy de Gourmont qu’il vient de découvrir et dont l’œuvre soutiendra sa quête identitaire. L’auteur de L’idéalisme est le penseur qu’il admire désormais le plus au monde, sinon le médiateur de ses travaux de jeunesse, un passeur qui prône l’accomplissement parfait d’une idée comme en requièrent les écrivains qui endurent les affres du doute. Dans Bourlinguer, qu’il publiera en 1948, il continue d’affirmer que la découverte de sa pensée fut pour lui «une date de naissance intellectuelle». Conscient d’avoir choisi le bon cap, celui qui va bientôt devenir Blaise Cendrars écrit toujours davantage et personnalise son style; or tant qu’il n’est pas sûr de lui et de son fait, il ne publie pas, remettant son ouvrage sur le métier comme un tâcheron. Il dira plus tard qu’il ne corrige pas ses manuscrits: cette fanfaronnade sera celle de l’écrivain de métier. Pour l’heure, il se teste et tant qu’il ne se sera pas trouvé rien ne filtrera de son œuvre en gestation. Il se rapproche en même temps des milieux artistiques et littéraires qu’il s’est mis à fréquenter à Paris, où il s’est installé dans un hôtel garni en 1910, avec une jeune Polonaise rencontrée à l’Université de Berne: Féla Poznanska. «Ecrire. D’où me vient cette démangeaison? En attendant, je m’enfermais dans ma chambre et lisais jour et nuit tout ce qui me tombait entre les mains, car qui lit, dort et dîne», dira-t-il à la fin de sa vie pour qualifier cette heureuse période de vaches maigres.
«L’errant cristallise toute une série de désirs plus ou moins verbalisés qui sont comme autant d’éléments structuraux», constate le sociologue Michel Maffesoli (Le voyage, Dervy, 2003). Sans jamais nommer le jeune auteur en train de s’affirmer sur les fonts baptismaux de la littérature moderne, le sociologue semble s’en inspirer pour éclairer sa théorie de la conquête des mondes: «Ce qui est en projet peut devenir potentiellement canonique, à condition de se rebeller contre le mécanisme industrieux de la société, dit-il en substance, toute sédentarité physique ou psychologique étant un acte d’enracinement potentiellement réducteur.» Le voyage tel que le conçoit le fils de Georges Sauser est une pierre qui roule sur le chemin. «Par opposition à l’institué, l’instituant est source de régénération.» Il est en train de muer, de devenir objecteur. Or si cet acte est encore induit, il n’est désordonné qu’en apparence. Car il en dessine intelligemment le plan, toujours une gomme à portée de main pour en rectifier la trajectoire et garder le contrôle sur les choses de la vie, qui pourraient le faire dévier loin de son cap. Son compas de navigation lui désigne alors le Nouveau Monde, où son amie Féla est partie s’installer. Mû par le désir de la rejoindre, Frédéric embarque pour New York le 21 novembre 1911. Cette première traversée d’homme libre lui fera chérir la mer pour toujours et donnera une dimension initiatique à sa démarche littéraire: que ce soient le Birma ou le Volturno, le Formose ou le Gelria sur lesquels il a véritablement pris passage et sillonné l’Atlantique. Or bien d’autres paquebots viendront conforter plus tard son imagination. Tous les bateaux qu’il prendra ou ne prendra pas lui serviront d’alibi et son expérience de passager au long cours fera toujours illusion dans ses poèmes et ses romans. Il saura les mettre en scène et leur donner le premier rôle. Jusqu’à la fin de sa vie, les navires traverseront ses livres et s’échoueront parfois sur les hauts fonds de ses contradictions. Il confiera un jour: «Je vais raconter la chose telle qu’elle m’est arrivée, sans rien exagérer, mais sans rien cacher […] me bornant à situer dans le Sud ce qui s’est passé dans le Nord, à l’Est ce qui est arrivé à l’Ouest, et vice versa, et camouflant, comme toujours dans mes Histoires vraies, le nom du personnage mais me mettant nominalement en scène pour garantir l’authenticité de mon récit.» Nocher des aventures qui conceptualiseront son œuvre et sa vie, les bateaux de Blaise Cendrars sont bien plus qu’une toile de fond théâtrale: ils sont l’épure d’un projet existentiel. Et comme l’étaye Robert Guyon dans ses Echos du bastingage, ses récits de voyages «disent plus qu’ils ne semblent».
Lorsqu’il débarque en Amérique du Nord, Frédéric Sauser est à la recherche d’une terre vierge qu’il cherche à arpenter en conquérant plutôt qu’en immigrant, et tout concourt à la valorisation d’une destinée de composition; et comme ce ne sera pas toujours possible, il deviendra le magicien de son propre roman; l’affabulateur magnifique dont New York lui servira de tremplin pour remplir les blancs de son projet et ses lecteurs crédules de bonne conscience. Il coupe à sa mesure le costume de bourlingueur qu’il cherche à rendre crédible, d’abord à ses yeux de voyageur sans bagage dont le profil se veut une source de régénérescence et de remise perpétuelle sur le métier. Il présuppose que l’errance géographique et intellectuelle qu’il s’impose lui permettra de se réconcilier avec lui-même et de devenir le passeur de sa propre fiction. La douloureuse expérience que le poète s’apprête à faire de son séjour à New York ne remettra pas en cause ses velléités d’adolescent, mais elle deviendra le révélateur de ses certitudes. Dans le Brasier d’étoiles filantes (Transboréal, 2014) qu’il consacre à Blaise Cendrars, Stéphane Georis a raison d’affirmer que le poète en fuite ne voyage pas, puisqu’il est perdu… mais qu’il explore, qu’il admet sa vie à condition de la réinventer chaque jour, de se vouloir de nulle part pour être de partout. Il élèvera son état d’apatride à l’idée de liberté et celle de l’écrivain qu’il est en partance à la nécessité permanente de se renouveler. New York le désenchante donc, il n’y trouve aucun ancrage et se désespère de ne jamais s’y faire une place. Le rêve américain s’est transformé en cauchemar: «La police est déjà là pour empêcher tout désir de rébellion», traduit Geodis le comédien, son double. Son projet est éventé. Il en tire des images noires, salies par les tracasseries de la douane dont parle Georges Perec dans un texte fondateur sur la dispersion, la clôture, l’errance et l’espoir que fut Ellis Island pour près de seize millions de migrants venus d’Europe entre 1892 et 1924 (Ellis Island, P.O.L., 1995). A son corps défendant Frédéric Sauser fut des leurs, à qui l’on a posé cette question: Qui êtes-vous? Comme beaucoup de ses compagnons d’infortune, il n’a pas su que mentir. «Ellis Island est […] le lieu même de l’exil, écrira Perec, c’est-à-dire le lieu de l’absence de lieu, le non-lieu, le nulle part…» La recherche de leur identité passait par l’approbation de ce lieu. Frédéric Sauser est passé par Ellis Island le 12 décembre 1911, après s’être mêlé à la diaspora sur le pont du Birma dont il s’est approprié les ponts et les coursives. Il y était comme chez lui, à son aise et dans son univers clos promis à toutes les turpitudes de la tempête et de la promiscuité des migrants. Il n’en parlera que plus tard. Ce qu’il en pense ne se trouve que dans ses archives personnelles. Il s’estimait «trop fort mauvais poète encore» pour publier ses exercices spirituels, «Les thèmes qui s’esquissent dans cette écriture intime, personnelle, sans aucun projet de publication, note Robert Guyon (Les bateaux de Blaise Cendrars, Apogée, 2002), nous allons les retrouver, développés ou non, mais présents, rhapsodiés d’une manière ou d’une autre tout au long de la vie et de l’œuvre de celui qui s’apprête à renaître en Blaise Cendrars.» Si New York décanta la mutation de Frédéric Sauser, le bonheur monacal et mystique d’être en mer l’a incontestablement inspiré. Le désenchantement qui l’attend à New York va lui donner le vertige au point de se presser dans une église le jour de Pâques, pour y trouver le refuge qui le sauvera d’une sinistre fatalité. Il ne trouve pas sa place dans cette cité où la violence le dispute à la misère ostentatoire de la rue et les difficultés du quotidien le désespèrent. C’est l’histoire d’un naufrage annoncé, d’une perdition certaine, d’une abdication probable. Or au cours de la nuit du 6 au 7 avril, divaguant dans les rues de la grande ville indifférente, il trouve refuge dans la Passion du Christ. Il y voit une transition vers la rédemption, dont il n’attendait pas la révélation. Foudroyé, le poète qui sommeillait se révèle et, dans les heures qui suivent, il ébauche la première version d’un texte qu’il rédigera au cours de l’été suivant: «Seigneur, c’est aujourd’hui le jour de votre Nom, / J’ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion, / Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles / Qui pleurent dans le livre, doucement monotones.» Le 15 avril, il apprend par les journaux que le Titanic a sombré dans la nuit au large de Terre-Neuve! Ce que les historiens analyseront comme la disparition d’un monde sans avenir, voué à l’échec de sa réincarnation, le jeune poète y verra le présage d’un avatar idéal, d’une renaissance opportune. Le signe d’un bouleversement dont il va considérer les conséquences à l’aune de sa vie personnelle. Il renaîtra de ses cendres. Les augures ont parlé!
Frédéric Sauser est mort… un grand écrivain libre de ses fantômes a conjuré l’erreur de sa naissance sous le nom de Blaise Cendrars. C’est sous ce pseudonyme que paraîtront en 1919 à Paris Les Pâques à New York aux Editions des Hommes nouveaux. L’auteur s’en expliquera dix ans plus tard, dans une note manuscrite, puis dans un texte intitulé Une nuit dans la forêt: «En cendres se transmuent / Ce que j’aime et possède / Tout ce que j’aime et que j’étreins / Se transmuent aussitôt en cendres.» Désormais, il faut imaginer Sauser heureux dans le façonnage de son image: sans cesse en gestation, toujours en équilibre. Il a récusé son nom pour asseoir sa personnalité. Si voyager c’est se dépouiller, il aura poussé l’adage à son paroxysme. Blaise Cendras est désormais apatride et cette idée lui plaît. Dans Un homme en partance (Presses polytechniques et universitaires romandes, 2010), Christine Le Quellec Cottier rapporte fidèlement ses propos: «Je n’ai qu’une pensée, écrire! Je suis malade. Mon crâne se fend comme une grenade trop mûre, un sang chaud m’obstrue les yeux, tombe sur mes mains. J’écris et mes pensées pâlissent, se tordent comme dans une fournaise. J’ai trop de fièvre.» Il s’épuise et n’a pas le sou. Le manuscrit des Pâques à New York, en lecture au Mercure de France depuis plusieurs mois, lui sera retourné sans une explication, fulmine-t-il auprès de son frère et de Guillaume Apollinaire qui l’avait chaudement recommandé. Qu’importe! Il l’éditera lui-même. Depuis lors, son œuvre et sa vie ne lui appartiendront plus tout à fait; il courra derrière le fantôme qu’il a généré en devenant Blaise Cendrars. Son processus de refondation va l’emporter comme une vague immense et lui faire perdre le sens des réalités. Mais ce qu’il cherche désormais, c’est faire vivre Blaise Cendrars par procuration. Donner carte blanche au poète. L’homme dont le nom figurera sur son passeport quoi qu’il fasse pour en effacer le souvenir sera toujours dans son ombre, à guetter ses moindres faits et gestes pour s’assurer qu’il ne va pas trahir son double littéraire, qui ne sera jamais que sa réincarnation virtuelle. Il aura beau faire: les personnages qu’il n’aura de cesse de mettre en situation ne seront que ses avatars, crédibles tant qu’ils seront sous surveillance, mais prompts à demander des comptes au premier faux pas. Sous bénéfice d’inventaire, Blaise Cendrars restera leur obligé. «Je suis le premier de mon nom, puisque je l’ai inventé de toutes pièces», ne se lassera-t-il de répéter jusqu’à la fin de ses jours. Louis Parrot fut le premier à révéler les secrets de ce puzzle vivant quand, l’année même de la parution de Bourlinguer, il affirmait: «Blaise Cendrars […] intègre facilement à son ascendance les personnages les plus curieux, les plus singuliers, pourvu qu’ils puissent être, un jour ou l’autre, le héros d’une de ses chroniques.» C’est ainsi qu’il va présider à sa nouvelle vie durant les décennies qui suivront la conquête de sa vraie fausse histoire. Une période faste au cours de laquelle il se fera sa place dans les milieux littéraires en imposant sa caricature à la face du monde.
En réalité, ça n’a jamais été vers New York ou Rio de Janeiro que vogua Cendrars, mais vers son avenir d’écrivain. Il se décrit tel un flâneur dont l’aventure concourt à la valorisation de la vie; ses référents seront des héros souvent désarticulés, qui se sont bâtis comme lui dans le chaos et l’abnégation. Tels seront Johann August Suter, Jean Galmot ou John Paul Jones que l’histoire a fracturés, dont il fera ses doubles fantasmés pour crédibiliser son propre rôle; qui se sont bâtis une réputation à l’esbroufe: «Je me suis fait un nom nouveau / Visible comme une affiche bleue / Et rouge montée sur un échafaudage / Derrière quoi on édifie / des nouveautés des lendemains», écrira-t-il entre 1912 et 1924 (Du monde entier au cœur du monde, Denoël, 1958), tandis qu’il s’apprête à découvrir le Paris des modernistes. Or avant de fréquenter l’univers des écrivains, c’est auprès des peintres qu’il fera ses premières armes; dans une communauté d’esprit qui confine au renouveau des arts et de la pensée. Les artistes lui ressemblaient davantage, qui se fustigeaient pour mieux se régénérer. Pour transformer le monde auquel ils aspiraient, il leur était nécessaire de lui donner un sang neuf; et pour ce faire, ils prenaient le risque de s’égarer, peut-être de se perdre. Telle était la gageure des artistes à l’aube du XXe siècle. Ce sont des Christs en croix à la façon de Marc Chagall qu’admire le jeune exilé volontaire, des artistes de sa trempe à propos desquels Cendrars écrira qu’ils se suicident tous les jours! Mais c’est Pablo Picasso qui le fascine. Si Chagall est un rédempteur à ses yeux, il compare l’Andalou à Barbe-Bleue, condamné pour avoir été le sacrificateur des mœurs de son temps. A propos de Picasso, il écrira: «Je ne connais pas de tempérament plus tourmenté, d’esprit plus inquiet, des doigts et des pinceaux plus rapides et plus subtils. Sa fougue, son adresse, son orgueil, la voltige, l’amour, la cruauté, l’élégance, le dessin, l’arabesque, la perversité, la rage, l’occulte, son goût suraigu, l’apparentent à Gilles de Rais.» Il en fait ainsi le premier des peintres libérés. Comme ses Arlequins, bouffons utiles à la destruction de toutes formes de régences, sa peinture porte un loup sur le visage, conclut-il dans un réquisitoire en creux contre les résistances obscures. Blaise Cendrars s’est donc construit sur la poétique des peintres en s’incarnant dans leurs toiles. Mais s’il leur est redevable de son inspiration, il a su moissonner son talent et l’ancrer dans une époque propice à la renaissance des arts et des lettres. Picasso, Braque, Delauney… et Cendrars se sont révoltés pour dire l’incongruité de la tradition classique, toujours en vogue auprès d’une bourgeoisie dévote, hostile aux dérèglements de la pensée ordinaire. Ils ont transgressé le concept sacré de la continuité que requiert la sagesse populaire. Avec ces nouveaux précurseurs, c’est l’entrée en scène fracassante d’une troisième dimension. Suivant le même principe, Blaise Cendrars a déconstruit son décor ainsi qu’étaient en train de le faire les cubistes au début des années 1900. Juan Gris s’essayait alors à cette définition, qui donnait au cubisme la volonté de «créer des ensembles nouveaux d’éléments connus, constitués par des allusions ou des métaphores». Ce qu’Alfred Jarry traduisait par une révolution, Cendrars l’exprimera par une «refondation» du monde basée sur l’épure des civilisations primitives, dont «l’art nègre» en était la référence, l’épicentre oublié de l’esprit. Picasso s’en imprégnera pour peindre Les Demoiselles d’Avignon en 1907, avant que Cendrars ne publie son Anthologie nègre en 1921, suivie d’un recueil de Petits contes nègres pour les enfants des Blancs en 1929. L’époque s’en tenait à l’apologie de la source et faisait référence à l’épopée de l’humanité dont l’organisation s’est faite par strates sur des décombres anonymes. N’y trouvait-on pas l’aveu d’une conviction secrète? souligne José Pierre dans un célèbre essai sur le cubisme (Rencontre, 1966): «N’avaient-ils pas l’ambition d’élaborer un langage absolu, de valeur permanente et qui serait la peinture»… voire une langue idéale, libre de toute obédience et de chapelle? A son tour, Cendrars va donner aux objets, à la vie qui les anime, des significations nouvelles, inédites dans le corpus imaginaire de son époque. Tout ce qui lui tombera sous les yeux prendra vie; il innervera ce qui est figé, lui donnera une résonance. Le contenu de ses malles de voyage s’animera d’un souffle improbable, qu’il emportera dans ses croisières au bout du monde et de lui-même en donnant vie aux objets du quotidien. Nourri de la même expérimentation artistique, Man Ray nous explique dans son Autoportrait qu’il aimait prendre tout ce qui lui tombait sous la main pour le sublimer, en faire une expérience nouvelle à chaque fois: la clef d’une chambre d’hôtel, un mouchoir, des crayons, un pinceau, une bougie, un morceau de ficelle… quand Blaise Cendrars donne à ses godasses et son chandail, ses liquettes et ses pyjamas, ses objets de toilette et son grigri des valeurs sublimées! Pour l’amant de Kiki de Montparnasse et disciple de Tristan Tzara, une œuvre statique permettait de «tirer des conclusions à loisir». Maintenant qu’il a fixé son histoire en lui donnant le relief et les couleurs de ses choix, Cendrars pourrait s’en tenir à cette version très officiellement validée en la signant pour la postérité. Mais ce n’est qu’une étape dans sa vie, car le destin lui réserve un itinéraire à sa démesure.
Grâce aux peintres, Cendrars s’affirme dans le Parnasse des poètes et des écrivains, et ses textes font parler de lui; on commence à le publier, notamment en France et en Allemagne. Son écriture plaît, mais il répond encore essentiellement à des commandes d’éditeurs pour tenter de vivre de sa plume. Son œuvre propre n’en est pas moins en gestation. Mais sous les apparences d’une vie sociale épanouie, le jeune exilé n’en est pas moins seul. Féla n’est toujours pas rentrée de New York. Il a froid l’hiver et faim toute l’année. En attendant son retour, c’est en compagnie de Sonia Delaunay qu’il réalise son premier chef-d’œuvre en 1913: c’est une révolution artistique et littéraire qui définit à sa manière l’aube du XXe siècle. La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, dont l’esquisse remonte à ses séjours en Russie, raconte sa jeune expérience de poète et de voyageur qu’il tient à graver dans sa biographie naissante: «En ce temps-là j’étais à mon adolescence / J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance / J’étais à 16’000 lieues de ma naissance / J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares / Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours / Car mon adolescence était alors si ardente et si folle / Que mon cœur, tour à tour, brûlait comme le temple d’Ephèse et comme la Place Rouge de Moscou / Quand le soleil se couche […]» Ce poème est une fresque enluminée par Sonia Delaunay; chacun des 150 exemplaires est une édition originale réalisée par la main de l’artiste. Ensemble, ils venaient d’inventer la simultanéité de l’expression. Blaise Cendrars en profite pour se donner le rôle d’un acteur sous les feux de la rampe, dont le nom s’inscrit en haut de l’affiche pour la première fois. Quand on lui demandera plus tard s’il a réellement voyagé à bord du Transsibérien, il répondra: «Qu’importe! L’essentiel est que je vous y ai emmenés.»
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Cendrars est en train d’écrire les «poèmes élastiques» et les «aventures de ses sept oncles» qu’il invente au gré de ses envies et de ses besoins, pour se constituer une lignée d’ancêtre à la mesure de ses ambitions et d’une folie des grandeurs héréditaire dont il pourvoit ses «oncles» présumés. Mais le grand chambardement du monde va faire du personnage idéalisé dans lequel il s’était faufilé comme un clandestin jusqu’ici, un compagnon de tranchée exemplaire. Dans la presse, il commence par signer un appel aux étrangers pour qu’ils fassent front à l’agresseur, au barbare: «L’heure est grave. Tout homme digne de ce nom doit aujourd’hui agir, doit se défendre de rester inactif au milieu de la plus formidable des déflagrations que l’histoire ait jamais pu enregistrer […]» Aussi, pour préserver son idéal, il va faire du charnier qui s’annonce un cauchemar éveillé, une parenthèse durant laquelle il va redevenir Frédéric Sauser, engagé volontaire dans l’armée française avec le grade de caporal. Or, c’est au cœur d’une tourmente dont il n’avait pas imaginé les suites, dans les souffrances de Sauser que Cendrars ira rechercher plus tard son inspiration. C’est dans le maelström de ses véritables souvenirs et des réalités de sa vraie vie qu’il donnera toute la mesure de son talent. Sans se donner le beau rôle ni se détourner de quelque décantation de circonstance que ce soit. Il lui faudra du temps pour démêler ses contradictions, une guerre encore… non plus dans le rôle du poète cette fois-ci, mais dans celui d’un mémorialiste en eaux troubles dont l’argumentaire sera littéraire. Pour l’heure, il est entraîné malgré lui dans les terribles réalités de chaque jour. Le 28 septembre 1915, au quatrième jour de l’offensive de Champagne, son bataillon est pris sous le feu de l’ennemi. Il est grièvement blessé par une balle explosive de mitrailleuse tandis que sa section est stoppée par un réseau de fils de fer barbelé. Aussitôt évacué, il sera amputé du bras droit au-dessus du coude. Cendrars a perdu «la main qui tient la plume et tourne les pages des livres», peut-on lire dans la plaquette de l’exposition Cendrars à la Bibliothèque de la Ville de La Chaux-de-Fonds en 2015 (Tout ça c’est digne d’être vécu); mais en même temps, il explique stoïquement qu’il a toujours «deux jambes pour voyager et une main pour écrire»! La guerre au Luxembourg qu’il rédige en 1916 rend compte de la dualité que vit le soldat dans sa tête et dans sa chair, dont les perceptions se heurtent et se décantent: «Il n’y a que les petits enfants qui jouent à la guerre.» Cendrars est envahi par l’à-propos de Frédéric Sauser. Trente ans plus tard, il écrira dans La main coupée, deuxième tome de sa tétralogie: «Un bras humain tout ruisselant de sang, un bras droit sectionné au-dessus du coude et dont la main encore vivante fouissait le sol des doigts comme pour y prendre racine.» C’est un constat glacial, évoqué sans aucune émotion poétique; le souvenir d’une humanité foulée aux pieds, pilonnée, asphyxiée, saignée… qui va bientôt se révéler d’une importance inattendue pour la suite de sa carrière littéraire.
Maintenant qu’il est réformé, Blaise Cendrars renaît des cendres de la guerre. Il s’installe avec Féla qu’il vient d’épouser, et les deux garçons qu’elle lui a déjà donnés. Il reprend peu à peu contact avec la vie parisienne, qui vit encore sous le choc de la guerre. Le canon gronde aux portes de Paris où les zeppelins allemands y font de meurtrières incursions. Pour autant, il s’est remis à écrire et quitte parfois la capitale pour la Côte d’Azur, où il dresse un catalogue d’ouvrages dont il dit travailler aux scénarios avec acharnement. C’est sans doute sa façon d’exorciser l’avenir, déjà trop court à ses yeux dévorants. Il ne cessera d’élaborer d’autres listes improbables, que l’on découvre jusque dans les pages bibliographiques de ses livres. On y trouve pêle-mêle des poésies et des romans, des récits et des pièces de théâtre, des hagiographies et des projets de cinéma, des tracts poétiques et des prospectus d’art, dont quelques-uns verront le jour parmi des dizaines d’ébauches avortées. Comme si les effets d’annonce le rassuraient sur le temps qui lui est imparti par le destin. S’il fait semblant comme avant-guerre, le cœur n’y est plus tout à fait: c’est qu’il est en délicatesse avec le grand œuvre dont il est porteur, mais dont la gestation semble compliquée. Ce qu’il publie le relie au temps où le poète rêvait éveillé. Ce sont des récits exhumés du passé, d’avant la mutilation. Il s’y essaie toutefois par le truchement d’un roman écrit sous la forme d’un scénario. Il s’agit d’une sorte de conte grinçant dans lequel Dieu capitalise en son entreprise céleste les âmes dénaturées des hommes qu’il a jetés dans la fournaise aveugle de la guerre. Néanmoins, l’histoire en fera l’acte de naissance du «poète de la main gauche». Ecrit comme un synopsis, il conduit Blaise Cendrars à tenter de nouvelles expériences. Il se détourne volontairement de la poésie et du roman pour s’intéresser à l’édition, au cinéma, au théâtre, au ballet. A toutes formes d’expression artistique. Il tâtonne, se cherche une raison d’être l’homme qu’il a délaissé en raison des évènements. Blaise Cendrars voit en l’armistice un symbole de résurrection qui coïncide avec la rencontre de Raymone Duchâteau, qui sera présente à ses côtés jusqu’à sa mort. L’édition française renaît et c’est un homme totalement rétabli qui reprend son bâton de pèlerin pour des horizons insoupçonnés. Mais il ne semble pas fait pour vivre un banal engagement, qui le ramènerait à des traditions familiales dont il a voulu toute sa vie se défaire. Il a décidé que sa destinée ne suivrait pas les sentiers balisés. Sa route doit être semée d’aventures. Il trempe alors sa plume dans les encres les plus innovantes et cela lui donne une réputation qu’il cultive à dessein; et parce que ses intérêts le portent à dériver loin des consensus littéraires et des habitudes de lecture, il voguera longtemps seul à bord de sa barque. En écrivain solitaire. «La septième année de ma vie d’homme commençait», souligne-t-il en 1945 dans L’homme foudroyé, premier volume de sa tétralogie biographique. «Et si je repartais de zéro?» écrivait-il à Raymone de la petite maison qu’elle avait mise à sa disposition près de Versailles.
Le déclic tant attendu se produisit en 1924, après que Cendrars eut fait la connaissance du journaliste brésilien Oswald de Andrade et de son épouse Tarsila do Amaral, peintre moderniste. Là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique, les artistes sont avant-gardistes et ne jurent que par Cendrars. Un mécène lui fait alors parvenir un billet pour São Paulo par le premier bateau. C’est ainsi qu’il embarqua sur le Formose à destination du Brésil, pour trois semaines de mer au cours desquelles il transformera l’apprentissage de sa précédente traversée en expérience littéraire. A trente-sept ans, cette navigation lui donne l’absolue certitude qu’il a trouvé sa voie et qu’il n’a surtout plus à faire ses preuves, car il est attendu cette fois-ci comme le messager du modernisme: un messie des temps nouveaux! Dans les Feuilles de route qu’il rédige au cours du voyage, il écrit: «Douze chapeaux s’agitent / Je débarque / Et l’on me photographie.» Un banquet lui est offert où le gotha est invité à le rencontrer: «Une heure de taxi le long de la plage / Vitesse klaxon présentations rires jeunes gens Paris Rio Brésil France interviews présentations rires / Nous allons jusqu’à la Grotte de la Presse / Puis nous rentrons déjeuner en ville / Les plats ne sont pas encore servis que déjà les journaux parlent de moi et publient la photo de tout à l’heure.» Un article paru dans la Revista do Brasil peu de temps après son arrivée donne un aperçu de l’impatience qui présidait à son arrivée: «Voici l’homme que São Paulo recevra pendant quelques mois!» pouvait-on lire dans la presse locale. Cendrars retournera plusieurs fois sur cette terre qui exorcisera ses doutes et régénérera ses incertitudes passagères. Dès 1925, il publie successivement trois romans dont les aventuriers sont sa propre mue: il semble qu’il se soit enfin trouvé dans le dédale de ses questionnements et de ses investigations identitaires. Il n’a plus de passé, mais un avenir qu’il s’attache à rendre incontestable. Il avance tête haute sur les ruines fumantes de son ancienne vie et d’un monde en ruine. Il ne doute plus de lui. Comme Johann August Suter au temps des chercheurs d’or en Californie, John Paul Jones durant la guerre d’Indépendance américaine et Jean Galmot, contemporain de Cendrars et député de Guyane française injustement accusé d’escroquerie, il construit sa légende à l’aune des aventuriers dont il attend le quitus. Ils incarnent à ses yeux les vies marginales qu’il aspire à rejoindre, parce qu’elles représentent son idéal héroïque et symbolique. Comme ses nouveaux parrains, il veut exister non seulement pour lui-même, car, après tant d’efforts, il goûte l’enthousiasme que lui réservent ses contemporains. Claude Leroy dit en introduction de son œuvre dans la prestigieuse édition de La Pléiade que «ses héros sont des martyrs chrétiens, leurs vies des passions christiques».
Il n’aura donc cessé de fuguer pour se délivrer de sa famille sans aspérités, jusqu’au terme d’un long apprentissage de la dénégation et du reniement. Puis, il en achèvera le chef-d’œuvre en s’inventant une vie toute en mosaïques, en passant du noir à la couleur et du muet au parlant. Avec en outre ce génie du scénario qui fait croire que tout est vrai. Avec sa tête de ruffian, de corsaire manchot, Blaise Cendrars va faire la fortune des salons parisiens et des émissions de radio qui se l’arracheront. Il émerveillera ses auditeurs avec sa faconde, parlera, contera, décrira par le menu ce qu’il a inventé de toutes pièces. Ce sera sa vérité, exempte de toute contestation. C’est un intuitif qui transpose ce qu’il a vécu et rêvé. Son immense trilogie des années vingt est désormais considérée comme l’accomplissement d’une existence faite à se donner une légitimité personnelle, face à un miroir dont le tain lui renvoie ce qu’il a patiemment érigé jusqu’à s’en convaincre. Mais en derviche inlassable, il a donné un sens à son existence, et si bien tourné sur lui-même en cercles concentriques jusqu’à revenir sur ses pas qu’il finira par se lasser de son vertueux mensonge: «Notre salut nous appartient», dira-t-il en substance. Il écrira finalement toujours le même livre, jusqu’à sa complète rédemption. Partir, écrire, construire… et saluer son public, telle fut son obsession. Parce que sa particularité est de créer sans cesse, toujours avec les mêmes fondamentaux qu’il réadapte, remaniant en permanence sa vision sans visibilité. Blaise Cendrars a tout prétendu, et son contraire… notamment sur le thème de la bourlingue. Mais écrire et partir peuvent être complémentaire et contradictoire. Or, quand il affirme qu’il ne peut être simultanément écrivain et voyageur, il prête le flanc à toutes les interprétations, qui sont autant d’interrogations. Après les premières fugues, familiale et patronymique, il va s’engager dans une ultime équipée dont il sera l’unique compagnon de fortune. Ce seront ses voyages en eaux troubles, tout en équilibre entre ce qu’il a fait de sa vie et ce qu’il prétend lorsqu’il observe son reflet dans le miroir sans tain qu’il brandit devant lui. Il donnera désormais à entendre, selon l’expression mesurée de Patrice Delbourg. Cependant, rien ne se fait au hasard chez Blaise Cendrars, trop attaché à parachever son autobiographie selon ses propres paramètres; car la destruction, la disparition lui sont nécessaires pour féconder l’histoire dont il attend la germination. Pour y parvenir, il fait un roman de sa vie parce que sa vie n'est pas un roman; et n’a de cesse de tout remettre en question. Il a l’obsession du rapiéçage, qui supplée désormais à la reconstruction confuse qui lui est interdite par le simple fait qu’il est un homme social: ravauder, tenter d’impossibles sutures sur les plaies du passé va devenir sa nouvelle obsession. Une frénésie dont il ne se relèvera pas. Or si l’on connaît les plus prestigieux de ses livres, ceux qui ont fait de Cendrars un écrivain confirmé par l’histoire des Lettres françaises jusque dans ses traductions, il se trouve dans sa bibliographie des dizaines de titres moins populaires et non moins audacieux, plus discrets sans être obscurs, dans lesquels on découvre à la fois les éléments fondateurs du poète d’avant-guerre et constitutifs de l’œuvre en prose qu’il bâtira dans les années phares de la maturité.
A l’ère du grand reportage, Blaise Cendrars saisit l’occasion qui lui est offerte de prendre la route des écoliers de la littérature à l’image de ses prestigieux confrères de la presse quotidienne, que sont alors Joseph Kessel, Albert Londres ou Pierre Mac Orlan; comme eux, comme Colette ou Claude Farrère, le journalisme le dispute au roman et les feuilletons aux publications en volume. Il ne s’agit pas pour eux d’être objectifs, mais en règle avec leur conscience. Cendrars sera de ceux qui tirèrent la leçon de cet exercice. En 1948, il en confiera les raisons profondes à Louis Parrot: «Un reporter n’est pas un simple chasseur d’images; il doit savoir capter la vue de l’esprit… l’esprit de l’auteur doit réagir avec agilité, son tempérament d’écrivain, son cœur d’homme. C’est dans ce sens, mais dans ce sens seulement, qu’un reportage peut être un document sensationnel et non dans ses exagérations… Il ne s’agit plus d’être objectif. Il faut prendre parti. En n’y mettant pas du sien, un journaliste n’arrivera jamais à rendre cette vie actuelle qui, elle aussi, est une vue de l’esprit.» Ainsi, plus un papier est vrai, plus il doit paraître imaginaire… On est désormais à la frontière du réel, dans cet équilibre très particulier dont Cendrars s’est fait le chantre. Mais il ne joue pas moins le rôle classique du reporter que lui confient les patrons de presses de l’époque. Il y excelle par l’approche des sujets qu’il propose ou qu’on lui confie, et son style à nul autre pareil assied sa notoriété d’écrivain. Il devient célèbre au-delà des cercles littéraires, sans être un auteur à la mode. Il s’installe durablement dans le paysage éditorial et n’a de cesse de se faire rééditer tandis qu’il met en place le canevas d’une œuvre durable. Le grand reportage lui confère en outre un confort matériel inédit qui lui permet de rester libre. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, Cendrars prêtera notamment sa plume à l’Excelsior en 1934, pour dix-huit articles consacrés aux gangsters de la mafia; mais c’est dans les pages de Paris-Soir qu’il publiera ses meilleurs reportages: en 1935, Pierre Lazareff lui demande de se rendre à New York à bord du paquebot Normandie, dont le voyage inaugural retient l’attention du monde entier; puis il l’envoie à Hollywood pour signer un papier sur la Mecque du cinéma, dont Miriam Cendrars dira dans son livre sur son père qu’il y fait une «description inattendue […] dépouillée de son mythe». La même année, il accepte de se rendre Espagne pour le magazine Gringoire, d’obédience fasciste, dont la rédaction désavouera sa vision des événements en raison de sa trop grande liberté d’expression: sa description des faits n’était pas dans la mouvance politique du journal. L’écrivain était en effet chargé d’une mission susceptible de prouver que l’aide militaire fournie clandestinement aux républicains espagnols par la France était une ingérence indigne de ses engagements de neutralité. «On n'a rien à faire de sa philosophie», avait tempêté son éditeur. Sa morale et son indépendance avaient parlé. La rumeur a pour autant prétendu qu’il fréquentait l’extrême droite à cette époque, mais aucune preuve n’est venue confirmer cette accusation. «Cendrars n’a pas fait place à la politique dans son œuvre, mais le journalisme l’a rapproché des milieux qui faisaient et défaisaient le monde politique», précise Christine Le Quellec Cottier.
On a longtemps parlé de vision sans visibilité à propos de l’œuvre de Blaise Cendrars; or il est en partie responsable de cette lecture tronquée, brouillonne et polymorphe. A tout le moins étrangère à ses contemporains jusque dans ses articles, où sa vision du monde affronte les faits. Ce qui lui importe, c’est le dessous des cartes. L’école du journalisme lui a permis d’aiguiser son regard et d’affûter sa plume. C’est là qu’il se sent à l’aise, qu’il espionne la vérité en hypothéquant les apparences. L’ouvrage sans doute le plus emblématique de cette fécondation littéraire se retrouve dans les aventures de Jean Galmot. A la base, il s’agit d’un reportage romancé sur la vie du député de la Guyane française, dénoncé, accusé de corruption et déporté. Publié en volume en 1930, il est écrit dans l’esprit des portraits-charges fantasmés qu’il a déjà donnés de Johann August Suter avec L’or en 1925, ou de John Paul Jones dans L’ambition en 1926, auxquels il s’identifie. La première édition du Dictionnaire des œuvres de Valentino Bompiani, sortie en 1954 du vivant de Cendrars, expliquait que l’auteur y retrace la vie de personnages ressemblant toujours à son héros de référence dont il brosse le portrait à la façon d’un biographe et d’un reporter. En précisant que son écriture «n’est ni un mensonge ni un songe, mais de la réalité et peut-être tout ce que nous ne pourrons jamais connaître du réel». Ce que Blaise Cendrars a publié et projeté tout au long de l’entre-deux-guerres est parfaitement ciblé: ces voyages en eaux troubles, où tout et son contraire y sont concentrés, sillonnent un périmètre concentrique qui a pour but de le ramener sur ses pas. De le faire reconnaître dans le miroir qu’il se tend depuis l’adolescence. «L’homme qui n’a plus de passé» depuis son amputation travaille lentement à sa résurrection et s’en félicite: «Foutez mon enfance par terre / Ma famille et mes habitudes / Mettez une gare à la place / Ou laissez un terrain vague / Qui dégage mon origine», écrivait-il en 1918 (Au cœur du monde, fragments). Il travaille à sa rédemption pour une révélation. Au questionnaire de Proust qu’on lui soumettra plus tard, il évoquera la destruction du monde comme une réponse à la déliquescence de l’humanité moderne qu’il a depuis longtemps rejeté. Toute sa vie est un rembobinage, un retour à la mer amniotique des fondements de l’existence. Un voyage à rebours. A la suite de Claude Leroy, l’exégèse admet généralement que son œuvre l’a véritablement engendré à dater de l’époque où la guerre en a fait un reclus sans issue, un ascète capable de se réinventer sans cesse, de s’idéaliser par osmose.
A la mort de son père en 1927, Blaise Cendrars entame une nouvelle phase d’émancipation. Elle apparaît comme une libération définitive: «Je ne trempe pas ma plume dans un encrier mais dans la vie», écrit-il dans L’homme foudroyé. Dès lors, pour ainsi dire libéré de son ultime carcan, un homme nouveau prend pied dans la modernité. Les années trente lui appartiennent, son époque est la sienne. Il divorce de Féla et mène désormais une existence sans contrainte et sans autre enjeu que d’écrire la sienne. La fin de l’entre-deux-guerres lui ouvrait les portes d’une liberté qu’il dévorera comme s’il pressentait qu’elle sera courte. C’est ce moment-là qu’il choisit pour s’emparer d’un média qui se développe et correspond à sa faconde: la radiodiffusion. En 1937, ce sont Paul Gilson et Georges Charensol qui l’initient à l’art du microphone: son lyrisme fera son succès. Précurseur d’un genre qui est appelé à se développer, il impose une voix, un style qui n’aura pas d’imitateurs. Lorsque sont parues Les confessions de Dan Yack en 1929, il regretta que l’on ne puisse entendre la voix de son héros! «Quand les pages d’un livre seront-elles sonores?» demandait-il près d’un siècle avant l’invention de la réalité augmentée. Des adaptations radiophoniques de L’or furent mises en ondes, dont on ne garde hélas aucune trace. Après la Libération, il reprendra le chemin des studios pour des entretiens que les archives sonores ont en revanche conservés, dont ceux qu’il enregistra vingt ans plus tard avec Michel Manoll. Claude Leroy, qui en annotera les transcriptions dans Blaise Cendrars vous parle… (Denoël, 1952), décrit un genre littéraire qui s’imposera auprès des auditeurs. «On découvrait enfin la voix de ceux qu’on connaissait des yeux, par la lecture. Voici qu’ils s’adressaient aussi à l’oreille, et cette révélation fascinait.» Cendrars était de ceux qui «passaient» bien à la radio, par la virtuosité de sa langue, les libertés qu’il prenait avec ses interlocuteurs et les chemins de traverse sur lesquels il entraînait son auditoire. «Le micro devait tanguer comme un navire démâté dans la tempête!» rapporte l’essayiste, journaliste et romancier Luc Estang cité par Leroy.
Lorsque la drôle de guerre éclate, Blaise Cendrars choisit une nouvelle fois de s’engager. A sa manière et dans la mesure de ses possibilités. Pendant quelques mois, il sera correspondant de guerre pour la presse française auprès du corps expéditionnaire britannique. Mais il a besoin de prendre du recul avec tous ces «fous lâchés en liberté», écrira-t-il dans Le lotissement du ciel. Il s’établit alors à Aix-en-Provence, dans une petite maison que lui prête Raymone Duchâteau. Son exil va se présenter comme une réclusion spirituelle et lui permettre de se recentrer sur sa vie dont il s’apprête à redistribuer les cartes au gré de l’identité qu’il s’est forgée. Définitivement, la dernière porte qu’il s’est mis en devoir de franchir est sa liberté d’écrire: «Il n’y a que ça de vrai pour ne pas condamner la vie et la maudire.» Pour Cendrars, ce choix passe par les mots qu’il jettera sur le papier en tapant frénétiquement sur les touches de sa machine à écrire: «Je n’entends plus que le crépitement de ma machine et la petite sonnerie qui annonce le bout de la ligne», dira-t-il à son ami Albert t’Serstevens avec lequel il entretient une correspondance régulière. Il est assigné à résidence malgré lui et l’ascèse est cruelle, bien que chaque jour un peu moins claustrale tant il s’applique à détourner les yeux de la triste réalité de son quotidien pour échapper à la dépression qui le gagne. S’il est replié sur lui-même, il a trouvé «un tel capital de visions, de sensations, de connaissances et d’expériences, qu’il se sent submergé par tant de richesses». Enfermé dans ses souvenirs dont il renverse habilement les tiroirs et trie les errements pour en reconstituer la chronique idéale, il prend le large dans sa tête. «Ecrire, c’est brûler vif, mais c’est aussi renaître de ses cendres», clame-t-il dans L’homme foudroyé. Lorsque le 21 août 1945 les Américains libèrent Aix-en-Provence, Blaise Cendrars publie le premier volume de la tétralogie qu’il rédige sans discontinuer dans le secret de son monde intérieur, tandis qu’il occupe avec son chat «le petit logement obscur dont la cuisine lui sert de cabinet de travail». T’Serstevens songeait à une eau-forte de Rembrandt, dans «un clair-obscur où tombe une lumière avare sur le visage buriné de ce glorieux manchot, le béret basque faisant tache noire, penché sur sa machine, le tout dans un décor fait de pans d’ombre, pauvre et dénudé». Lui qui a tant écrit sur les décalés de la vie, les aventuriers et les marginaux, a su reconnaître et considérer comme d’authentiques chefs-d’œuvre les quatre mémoires que Cendrars a commis durant la guerre, et qui révélaient enfin les espaces encore immergés de ses vies mêlées. La longue guerre qui s’achève est à considérer comme un exutoire, une parenthèse au milieu de laquelle il est resté comme en apnée, résolument à l’écart du monde. Il avait construit l’essentiel. La décennie qui s’annonçait n’en sera pas moins prolifique, mais sa légende était faite. Son écriture sans égal parmi ses contemporains fera du petit garçon rebelle une icône de sa génération. Entre 1944 et 1949, sont donc sortis successivement L’homme foudroyé, La main coupée, Bourlinguer et Le lotissement du ciel qui réinterprètent les prémices d’une reconstruction, le hasard de la fécondation par l’amputation, l’œuvre d’un soliste, d’un virtuose qui ouvre une boîte de Pandore à son imagination et l’ouvrage d’un introspectif où se succèdent ses continuels amendements. Prévoyant, il avait anticipé: «J’ai encore deux, trois bouquins à écrire […] avant de me taire», confiait-il en 1945, toujours à l’attention d’Albert t’Serstevens. Avant d’admettre que les meilleurs livres sont peut-être ceux que l’on n’écrit pas. Dans le premier des quatre volumes de ses «mémoires», Cendrars ne raconte pas la guerre telle qu’on s’attend à la lire dans les manuels d’histoire. On avait tant écrit sur les massacres des tranchées de la Grande Guerre, si souvent glosé sur la souffrance indicible des poilus: «Il paraît que ça date!» On sortait à peine d’une autre hécatombe qu’il avait fallu dire l’indicible autrement pour être entendu. Cendrars a su tirer les leçons qui s’imposaient. Ce qu’il a voulu graver dans la mémoire humaine était infiniment plus intime: la guerre, les yeux dans les yeux. L’homme foudroyé est avant tout un prologue à La main coupée. Et quel prélude! Une déclaration d’intentions qui a pour toile de fond la Champagne sous les bombes. Ce qui ressort de ces deux volumes lui appartient avant tout. Le légionnaire Blaise Cendrars s’est non seulement donné les moyens de survivre, mais il s’est offert le luxe de tirer le meilleur de ce passé sans avenir et d’y puiser la force de se détacher des contingences. Bourlinguer dans sa tête sans dresser de frontière, pour s’approprier une géographie tentaculaire ouverte aux évasions utopiques d’un esprit vagabond; s’abandonner à de lentes et savantes variations sur le thème du voyage décliné dans tous ses états! Voilà ce qu’il a su tirer d’une débâcle annoncée. Bourlinguer est sans doute le livre dans lequel Cendrars se dévoile le plus complètement, où le fond et la forme se rejoignent pour confondre la diabolique sincérité qui se dégage du mensonge. Ce troisième opus est le plus romancé, le moins identifiable de sa tétralogie, mais aussi celui qui le raconte le plus vraisemblablement et l’identifie le mieux. Car c’est dans ce brassage qu’on le reconnaît le plus facilement. A tort ou à raison. Mais de son point de vue, c’est une œuvre qui se veut testimoniale. De toute évidence la plus accessible et la plus attachante de la tétralogie, au regard d’Albert t’Serstevens notamment, qui en fait un ouvrage à part et particulièrement exemplaire «par l’enchaînement de ses anecdotes», dont son auteur a la maîtrise absolue. Le lotissement du ciel, dernier volume de cette saga sans équivalent dans les lettres modernes, embarque le lecteur dans une lévitation dont Cendrars le marionnettiste tire les ficelles. Crédules ou non devant le magicien, nous sommes contraints d’acquiescer à ses affabulations; et comme tous les prestidigitateurs, il nous abandonne à nos questionnements. Pour beaucoup, c’est un livre à part, un récit des voyages entremêlés de Cendrars, une fable où rien ne ressemble à ce que l’on connaît. Est-ce le livre d’un homme désabusé que tout dispose à l’indifférence? C’est à tout le moins son livre le plus introspectif où «l’aventure» est devenue sédentaire. Dans lequel il a réussi l’improbable pari de se cerner tel qu’en lui-même. Dans l’épure des stylites. L’éloge d’une constellation inaccessible.
Blaise Cendrars a-t-il enfin trouvé la paix; en s’appropriant son histoire, a-t-il posé les fondements de sa vérité si patiemment mise en exergue? Après ses années monacales consacrées à la rédaction de sa tétralogie, sa vie semble s’être égayée. Son installation à Villefranche-sur-Mer en compagnie de Raymone Duchâteau semble attester ce réveil tardif, cette mise en demeure de ses inquiétudes viscérales sur le destin, dont il a mis du temps à s’allier les bonnes grâces. De nombreuses photographies de ces années-là, prises au milieu d’un jardin luxuriant de palmes et d’agaves, confortent l’idée qui préside à la fabuleuse gageure, au pari fou qu’il s’était lancé de naître à l’âge de 15 ans. De tout reprendre depuis le début pour se construire un personnage de littérature. Or ce cliché n’avait pas le destin de durer, ce n’était qu’un instantané. Les dernières années de sa vie, que la maladie a définitivement encalminées dans la prison de son corps, le conforteront dans l’idée qu’il a fait le tour de la question. Qu’il a doublé le cap qu’il s’était donné de franchir... et qu’il pouvait attester désormais de son mensonge: du fait que la plupart de ses souvenirs ont été falsifiés, pas forcément inventés, mais arrangés, fardés, embellis pour les concéder à sa propre postérité. «Le feu de la jeunesse» qu’il évoquait dans sa retraite d’Aix-en-Provence en 1945 est en train de le quitter. «L’âge vient.» Il sent qu’il est temps pour lui de regagner Paris. Il ne fera plus dix-huit heures de machine à écrire par jour… Il ne pense plus qu’à épouser Raymone dans sa commune bernoise d’origine, à Sigriswil. Le cercle concentrique de sa vie a pris fin. «Le roman de Cendras» a toujours été une perpétuelle ébauche, qu’il a rafistolée au gré des volumes égrenés jusqu’à la fin des années 1940. La fin de sa vie qu’il pressent comme un souffle encore à peine perceptible lui a dicté de la conclure sur une victoire. Après une longue navigation en eaux troubles, plus ou moins satisfaite au regard des «inventions» qu’il n’a cessé d’y apporter en les érigeant en dogmes à l’attention de la critique et de l’histoire qui s’en empareront, il ne ressent pas moins l’immense satisfaction du travail bien fait, d’une destinée accomplie; pas tout à fait telle que l’architecte l’avait envisagée, mais incontestablement primordiale. En accord avec lui-même à ce jour. Une question se pose néanmoins: la littérature, avec laquelle il s’est confondu, n’a-t-elle pas dissipé sa vie? Le personnage qu’il s’est construit de toutes pièces et souvent de bric et de broc a vraisemblablement pris l’ascendant sur sa véritable destinée et mis de côté les hasards et les aléas souvent indispensables à l’existence dont les pleins et les déliés, les impondérables donnent du relief et les couleurs qu’il est salutaire de concilier au cours de son existence. Il est légitime de s’interroger tandis que le poète entame un retour qu’il pensait improbable au point zéro de son parcours initiatique. Il lui fallait écrire ou vivre, consommer ses choix ou les rejeter dans les marges d’une aventure qu’il a révoquée sans concession au doute et à la réflexion. Cendrars a choisi d’écrire et s’est donné l’impression de vivre. Il n’apparaît finalement qu’en filigrane dans son œuvre, comme un fantôme qui parcourrait ses pages en cherchant à justifier ses errances. Comme le passager clandestin qui se serait perdu à fond de cale au départ d’une grande traversée.